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Version complète : "Crève, frangin!"
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Noir Express
Les Chroniques croisées regroupent un certain nombre de textes au noir dont les personnages vont devenir récurrents.
Excepté l'un d'eux, ils s'inscrivent temporellement entre le printemps 2003 et la fin 2005.
Pour ce premier récit, qui n'est pas mon préféré, mais le point de départ de cette longue série, je réclame votre indulgence après l'accueil que vous avez réservé au "Récidiviste". Toutefois, si vous êtes patients, vous ne serez pas trop déçus...



Abel et Caïn. Romulus et Rémus. Depuis la nuit des temps, deux frères qui héritent, c’est toujours un héritier de trop. Alors Bernard Lèbre a pris l’initiative et s’est débarrassé de son frère par un crime parfait. Pierre-Henri était un être nuisible et personne ne le regrette. Sauf la voisine, une de ses maîtresses, qui nourrit des soupçons. Alors il faut recommencer. Mais jusqu’à quand ? Pas facile, surtout si l’on n’est pas un criminel.
Délirant mais bien réel. Du moins dans les rêves fraternels.









Yahvé aurait pu dire à Abel : « Où est ton frère Caïn ? »
Il aurait répondu : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? »

Genèse 4, 9 (revue et corrigée)





1







Je reviens d’enterrer mon frère ce vendredi 4 juillet.
Nous n’étions que trois. Moi, Bernard, son frère, le « grand frère », l’aîné. Sylvie, sa femme – sa veuve à présent –, et le mari de sa maîtresse, Jean.
C’était peu mais déjà beaucoup en la circonstance. Mais je n’aurais pas pu m’en tirer seul avec ma patte folle.
De retour à la villa, moi au whisky, la veuve à la bière et le cocu au pastis, nous sommes assis autour de la table carrée du salon. Il y a évidemment une place libre où les regards s’égarent parfois : « sa » place. Nous restons silencieux. Chacun dans ses pensées ou souvenirs.
Il paraît que c’est dur de perdre un frère ou un être cher. Cher, il l’était, mais pas comme on l’entend généralement. Pour moi, c’était un soulagement, pour sa femme une délivrance, et le plaisir de la juste vengeance pour le cocu.
Bref, chacun avait sa petite ou grande raison d’être satisfait.



C’était un retour d’enterrement des plus sereins. On avait échappé aux pleurs ou aux regards embués. Chacun y était pourtant allé de son petit mot d’adieu. Moi : « Adieu ma salope ! » La veuve : « Enfoiré ! » Le mari : « T’es baisé, enculé ! »
Moi, j’avais craché sur sa sépulture. J’avais le droit puisque j’étais son frère. Mais j’avais trouvé déplacé que le cocu pisse dessus. Que la veuve ait gerbé dans un hoquet de fureur, passe encore. Elle, elle était de la famille.
J’en connais bien d’autres, mâles ou femelles, qui auraient bien voulu assister à son enterrement. Plus ceux que je ne connaîtrais jamais. Qui auraient pu prendre leur pied.
Mais les circonstances nous avaient contraints à la plus stricte intimité. C’était sans faire-part. Pas vraiment à la sauvette mais plutôt à la dérobée. Et de nuit. Mais sans flambeaux. À part ça, c’était comme un enterrement de comédien aux temps anciens. Il n’avait même pas eu droit à la terre consacrée. De toute façon, il était incroyant. C’était sa seule vertu.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.
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1 (suite 1)






Nous avions choisi le jardin près de la promenade de bord de mer. Seule la route le séparait des rochers où il aimait tant pêcher le bigorneau, l’étrille et la crevette. Mais ce n’était pas par affection. Les pins et les buissons de ce jardin – l’ancien Bois-Roi – dissimulaient la cérémonie et le sable des anciennes dunes aplanies était meuble à souhait. Il gisait profondément, tout nu comme pour un bain de minuit. Avec pour seul linceul un bon sac de chaux vive. Il n’y aurait pas d’odeur et c’est pas les mômes qui le déterreraient avec leurs pelles et leurs râteaux miniatures.
C’est d’ailleurs comme ça qu’on avait pu le baiser, en lui proposant un bain de minuit.
À son troisième whisky bien tassé de la soirée – mais je ne l’avais pas contrôlé dans la journée –, je lui avais dit qu’un vieux copain croisé dans le bourg m’avait raconté sa rencontre avec trois filles seules prenant un bain de minuit chaque soir.
– Il n’y a pas de raison qu’elles ne recommencent pas ce soir, lui avais-je dit mine de rien.
– Tu déconnes ? m’avait-il répondu aussitôt l’air égrillard.
Je savais que je l’avais amorcé.
– Je t’assure. Elles étaient à poil.
– Des baisables ?
– La vingtaine.
Il fit une moue de vieux connaisseur et lança :
– C’est toujours baisable quand c’est jeune !
Ça, la baise, c’était son point fort, ou faible, comme l’on voudra.
La baise et le whisky, entre deux.
Il fallait qu’il se décide et se jette à l’eau avant que le scotch ne l’empêche de marcher. Mais il tenait bien le choc.
– Allez, viens, on y va ! On arrive avant elles. On se déloque. On se baigne et on les attend tranquilles.
Ça l’excita immédiatement. Sa queue avait pris le gouvernail. Comme toujours.
Ce soir-là, nous n’étions que tous les deux.
Josiane, femme de Jean et maîtresse du frangin, était à Nantes pour le week-end. Sylvie avait préféré tenir compagnie à Jean et nous laisser entre frères.
Depuis le lundi qu’on était là Sylvie et moi, le petit frère n’avait guère eu l’occase de sauter la Josiane et sa femme avait su le laisser sur sa faim. Il était déjà en manque. Faut dire qu’il avait de sacrés besoins, même si, à cinquante-trois ans, le chargeur n’avait plus guère de balles.
Ma proposition l’avait donc bien chauffé. Elle ne l’avait même pas étonné vu que c’était pas mon genre. L’ambiance cocon de la villa familiale qu’il squattait depuis la mort de notre mère l’avait mis en confiance. Depuis il était d’ailleurs devenu encore plus con, le comble pour quelqu’un qui s’était toujours vu au-dessus des lois communes et pour qui les autres étaient des tâches. Il était revenu à l’état fœtal. Son rêve de toujours.
Donc, nous nous retrouvâmes à poil. Nos deux bedaines se silhouettant dans la crique déserte. Sa plage préférée. Les rochers nous cachant de la route.
Nous avions d’ailleurs deux, trois rochers à franchir avant de trouver la mer. C’est là qu’il glissa malencontreusement. Quand je décidai de le pousser brutalement à l’eau.
Le crâne fracassé net. Juste la surprise de la chute. Dans l’extase du plaisir attendu – et surtout des vapeurs d’alcool.
Quand je le retournai dans l’eau, il n’avait que cette mauvaise plaie à l’arrière du crâne.
Je lui ai quand même plongé la tête sous l’eau quelques instants. Au cas où.
C’était vraiment plus la peine. Pour être consciencieux, simplement.
Un peu de bulles et de matière rosâtres à hauteur de la plaie. Mais je pouvais faire confiance aux étrilles pour nettoyer les déchets.
C’est là que sa femme et le mari de sa maîtresse intervinrent.



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1 (suite 2 et fin)






La villa de Jean et Josiane Senoceaux était en vis-à-vis de la nôtre – pardon, de celle de mon frère, il y tient, enfin il y tenait beaucoup. Faut dire que le frangin était un peu flemmard et qu’il aimait ratisser le voisinage le moins éloigné possible. « J’veux pas m’éloigner de la maison de ma maman. » Je le jure, à plus de cinquante balais, c’était ce genre-là. Ç’avait d’ailleurs toujours été ce genre-là. « J’veux pas quitter maman » (petit), « J’veux retourner chez maman » (plus grand, entre deux ruptures), « J’veux vivre avec toi, maman » (quand il s’était retrouvé au chômage). Le summum ayant été sa gestation : « J’veux pas quitter le ventre de ma maman. » Césarienne et tout. Faut dire qu’il allait attaquer son onzième mois à ce train-là et qu’il a failli naître orphelin de mère – le père, lui, avait tout compris, il s’était barré avant le sixième mois. Intuition masculine ! Qui fit long feu. Il revint au huitième. Par devoir ; c’était une époque où l’on croyait devoir assumer ses conneries.
Moi, la cinquantaine finissante, mon intuition était toujours la même qu’à mes cinq ans. C’était un emmerdeur-né et il aurait mieux fallu qu’il « passe ».
Enfin, c’était fait. Je venais de rattraper l’avortement loupé. Mieux vaut tard que jamais.
Bref, Jean et Sylvie avaient attendu notre départ pour se propulser sur les lieux et se planquer avant notre arrivée. Vu que mon frère conduisait, ils n’avaient guère de mérite.
Ils me prêtèrent main-forte pour le hisser hors de l’eau. Nous le roulâmes dans une toile de bâche et j’aidai Jean à se le caler comme un sac de charbon. Sa carrure de bougnat s’y prêtant.
Avec « Greg le Millionnaire » sur la Une et « Une soirée de Polars » sur la Deux, on était sûrs d’être peinards. Il y avait juste la route à traverser et direct le jardin du Bois-Roi.
Le sac de chaux et les deux pelles étaient déjà sur place.
Voilà, il avait ce qu’il méritait. Surtout depuis que je l’avais soupçonné d’avoir « euthanasié » sa mère quatre semaines plus tôt.



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2






Nous en étions donc à notre pause digestive bien méritée dans le salon de la villa. Aucun de nous n’avait encore rompu le silence. Mais chacun savait qu’il allait falloir se débarrasser de ses fringues et trouver quelque chose de pas trop approximatif pour expliquer sa disparition. Car, même si personne ne s’en plaindrait, vu sa cote de popularité locale, il y a toujours des fouille-merde pour fouiner dans les affaires des autres.
Notre alibi était simple : nous étions restés scotchés, tous les trois, sur la Une.
Le frère ? Il était parti se promener.
À pied ?
Oui.
Il ne vous a rien dit ?
Si, qu’il allait vers la plage.
Nous jouerions sur son côté dépressif depuis la mort de la mère. L’alcool l’enfonçant encore plus.
Pas de souci à se faire. Ils ratisseraient pour un noyé.
Même pas. Comme toujours, ils attendraient que les courants le ramènent, de l’autre côté de la baie. Et si on ne le retrouvait pas, c’est qu’il se serait coincé quelque part dans une coulée entre deux rochers.
Là, je tiquais un peu parce que, dans la baie, les noyés on les retrouvait toujours un jour ou l’autre. En bloc ou par morceaux. Entre les chaluts et les pêcheurs d’étrilles, y avait peu de chance qu’ils échappent définitivement aux croque-morts.
En même temps, tel qu’on le connaissait et qu’il était connu, imprévisible comme une mauvaise herbe, il y avait d’autres hypothèses possibles que la noyade suicidaire.
Lesquelles ?
C’était pas notre boulot. On n’était pas gendarme.
Une fugue ? À son âge ?
Pourquoi pas ! Tout était possible avec lui.
Donc, nous étions insoupçonnables. Le mari de la maîtresse parce que c’était un cocu qui ignorait son état et n’éprouvait donc aucune envie de vengeance. D’ailleurs, c’était le meilleur ami du frangin et il n’était pas le seul cocu. Il allait leur falloir du temps pour les éplucher tous. Et ça ferait du raffut, car il y avait la femme du maire, celle du notaire et celle du pharmacien dans le packaging. Sans parler de toutes les autres – au fil du temps – qui n’étaient ni femmes ni filles de notables, mais d’honnêtes commerçants, artisans et professions ou sans-emploi divers.
La veuve, parce qu’elle était inconsolable. Sauf par moi, et depuis un certain temps, mais personne ne le savait car nous avions opté pour la chasteté jusqu’au dénouement.
Moi, parce que j’étais le grand frère aimant, qui lui pardonnait toujours toutes ses conneries, petites ou grandes. Et ça se savait.
Donc, peinards.
Chacun repassait en silence le scénario.
Pour les vêtements, le mari de la maîtresse, Jean, prit sur lui de s’en charger.
C’était le manuel du trio et les idées pratiques venaient de lui.
– Je vais mettre ça dans ma chaudière.



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3






Voilà. Tout était dit. Jean traversa la rue avec un ballot sous le bras. Slip, chaussettes, sandalettes, pantalon de toile, chemise et pull du frangin.
Sylvie, sa veuve, alla s’affairer dans la salle de bains.
Je restais avec le passé, le verre à demi vide. Sans nostalgie ni remords. Pourtant, je l’avais aimé mon frangin, le « p’tit frère ».
Tout avait commencé quatre mois plus tôt. Vers la mi-mars.
Le début de la fin. Car, pour le début du début, il fallait remonter une cinquantaine d’années en arrière.
Mais le compte à rebours dans les deux sens avait commencé là. Me prenant à contre-pied.
Entre deux boulots, version de ma mère – entre deux périodes de chômage, version objective, ou deux périodes de glandage, version subjective, la mienne, mais celle d’un connaisseur du cas Pierre-Henri –, celui-ci avait décidé de s’installer pour une période « sabbatique » de « ressourcement » dans la villa familiale. Pourquoi pas ? Au moins la maison serait aérée hors les mois d’été, disait maman. « Pierre-Henri est tellement fatigué. » Et elle se proposait d’aller le rejoindre début juin.
Chacun de son côté depuis une vingtaine d’années, nos parents s’acheminaient vers leur quatre-vingtième année. Cahin-caha, mais de plus en plus caha que cahin.
Le vieux s’était retiré depuis vingt ans en Provence, à côté d’Aix. Y attendant le prix Nobel de littérature ou l’Institut, avec des hauts et des bas du genre maniaco-dépressif. La reconnaissance de son génie. C’était une vieille litanie qui avait jalonné sa carrière de directeur d’une honorable maison d’édition parisienne qu’il était parvenu à plomber à force de publier des fêlés dont le seul mérite était de savoir flatter son ego démesuré.
Depuis il écrivait. Publiait à compte d’auteur. Grâce à l’héritage de ses parents. À fonds perdus ; ce dont il avait l’habitude. L’argent n’ayant pas d’importance à ses yeux, surtout quand ce n’était pas le sien et qu’il le dépensait pour sa gloire, qui serait évidemment la nôtre, ingrats que nous étions de n’avoir jamais cru en lui. Attendant la reconnaissance universelle ou au moins hexagonale. Qui le renflouerait in extremis.
Il ne savait parler que de lui et de ses bouquins. Rien d’autre ne l’intéressait. Il était sa propre passion. Il avait donc de quoi faire.
En plus, il se voyait immortel. Seuls les autres pouvaient mourir. « Je joue le temps, mon fils », disait-il sans rire dans ses bons jours.
Brillant, certes, mais chiant, chiant comme c’est difficile d’imaginer.
La vieillerie, quoi !
Ma mère, elle, avait été journaliste au Monde. Tout un style. Travailler au Monde façonne le personnage. À la fois de la profondeur et de la coquetterie. Maîtresse femme élégante. Snob mais sobrement, juste ce qu’il fallait. Assumant avec classe une maladie cardiaque qu’elle traînait depuis l’enfance et qui l’affaiblissait inexorablement.
Plus le frangin qui l’avait pas mal secouée pendant une bonne cinquantaine d’années.
Il était sa croix. Elle en était consciente. « Mais c’est mon fils », disait-elle, résignée, en ajoutant doctement : « Une mère est avant tout une mère. » C’est tautologique mais ça résume bien la problématique maternelle.
Mon père vivait dans son monde, ma mère dans son univers et le frangin dans un ailleurs indéfinissable.
Mon frère et moi nous étions le centre de l’univers maternel. Son seul regret, ses petits-enfants qui lui manquaient. Mes deux gosses vivaient aux States avec leur mère depuis une quinzaine d’années. Mon frère n’en avait pas conçu. Au moins, ça avait limité la casse.
Elle reportait donc toute sa tendresse sur ses deux fils, ses « petits » – qui avaient malgré tout passé la cinquantaine l’un et l’autre. Son rêve : nous léguer la maison familiale en indivision. Douce illusion maternelle et source d’emmerdes pour les héritiers.



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3 (suite 1)






Mon frère tenait à la villa. Moi pas. Donc nous étions convenus depuis plusieurs années qu’il me rachèterait ma part. Dont il me négociait régulièrement le prix – mais toujours à la baisse.
J’avais pris ma retraite d’enseignant à la rentrée précédente. Lui, parallèlement, avait conçu l’idée d’une retraite anticipée sans en avoir les moyens. Il donna congé quelques mois plus tard de son appartement parisien et décida de s’établir, « momentanément », dans la villa.
Puis il me téléphona ce soir de mars.
– Tu viendras nous voir cet été, hein ? quand maman sera là.
– Pourquoi pas ? Et toi, ça avance tes projets sur Nantes ?
Silence radio.
– Tu sais mon frère, reprit-il guilleret, la maison des Brodure a toutes les ouvertures murées maintenant.
– Ah ! Pourquoi ?
– Ils sont en indivision.
– Et alors ?
– Ben c’est long. Ça peut durer des années.
Je le connaissais comme si je l’avais fait. À force de prendre les autres pour des cons, il les voyait réellement comme tels et ne pouvait soupçonner que toutes ses combines leur soient transparentes.
– Ils doivent être nombreux, repris-je, ou alors ils ne veulent pas s’entendre. Ce qui ne sera pas notre cas et nous ne sommes que deux.
Pause.
– Si tu veux me contraindre à des décisions que je n’envisage pas, dit-il d’une voix altérée, je préfère me faire sauter dans la maison !
– Tu déconnes ou quoi ?
– Non ! Je suis sérieux.
– Arrête de déconner ! dis-je ne sachant à la fois plus quoi penser et ne le sachant que trop intuitivement.
– Il faut prendre en compte tous les éléments. Il y a aussi le prix de la douleur.
– Arrête de déconner ! lui criai-je.
– Non. Tu es prévenu. Je me ferai sauter avec la maison !
– Chiche ! je lui lançai.
– Ne me dis pas ça ! rétorqua-t-il la voix toujours altérée et quelque peu alarmée.
– Je te dis chiche !
– Tu ne sais pas de quoi je suis capable !
Ça, je pouvais l’imaginer aisément. J’étais habitué !
– Tu déconnes, mon frère, ou quoi ?
– Oui, bien sûr, je déconne, dit-il la voix redevenue normale.
J’en profitai pour le ramener à la réalité en lui plaçant qu’il fallait qu’il prévoie malgré tout dans ses plans d’avenir la liquidation de l’indivision.
Nous raccrochâmes. J’en retirai une mauvaise impression et en gardai un goût amer dans la bouche.
Je le rappelai une demi-heure plus tard pour décompresser et dissiper ce mauvais goût.
Il me parut tendu.
Je lui dis qu’on déconnait. Qu’il ne fallait pas qu’on se parle comme ça entre frères.
Lui me répondit qu’il ne déconnait pas. Que « maman » était éternelle et qu’elle nous enterrerait. Sous-entendu : il n’y avait donc rien à prévoir.
Je lui rétorquai que peut-être. Mais que, dans le cas contraire, l’un de nous devra racheter la part de l’autre. Il me reparla de faire sauter la maison. Du prix de la douleur. De tout ce qui mérite compensation.
– Tu comprends, me dit-il calmement, je suis attaché à ces murs. Ils ont été le témoin de mes larmes et de ma douleur quand tu as eu ton accident.
Là, je le coupai sèchement :
– Parce que tu as été malheureux, parce que tes parents ne t’ont pas fait faire d’études (ce qui était évidemment faux, mais c’était son leitmotiv pour justifier qu’il n’avait pas de situation établie), parce que tu seras au RMI, la maison t’appartient ?
– Oui, me répondit-il avec aplomb.
Je lui rappelai que c’était moi qui avais eu l’accident et m’étais retrouvé avec une patte folle, et non lui.
Il raccrocha. Tout était dit.



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3 (suite 2 et fin)






Il téléphona illico à sa mère à Paris pour se plaindre que « j’osais » envisager sa mort, à elle « sa maman immortelle ». Pour une fois, ma mère me donna raison. Le frangin allait trop loin en voulant léser la fratrie.
Mais je me retrouvais fauché KO. Car je l’aimais, malgré tout ou par habitude, et que sa bouffée de délire m’avait pris en traître.
Je notai rapidement l’essentiel de notre conversation et téléphonai à un vieux pote psychiatre le lendemain midi. Ce discours délirant du petit frère me tracassait. Je ne savais trop comment l’interpréter. La comédie, c’était son job, même s’il restait confiné dans des petits rôles quand il voulait bien bosser. Comediente e tragediente !
– Je te souhaite bien du plaisir avec le petit frère, me dit-il en se marrant après avoir écouté mon topo. Pour nous ce n’est pas du discours délirant, c’est du déconnage. C’est la « petite paranoïa ».
– C’est grave ?
– Non, un cas classique et relativement courant. Mais ça peut basculer dans la grande. C’est un discours de transformation narcissique du réel. Avec ce genre de gus, ça ne sert à rien d’argumenter rationnellement. On s’écrase, on rentre dans leur jeu, ou on pose immédiatement les limites comme tu l’as fait. C’est pour ça qu’il a raccroché. Mais il vaut mieux avoir percé l’abcès maintenant que plus tard. La famille lui doit tout en compensation de ses frustrations, manquements et blessures narcissiques, etc., et rien ne sera jamais suffisant pour prix de ce qu’il appelle « la douleur ». En prenant possession de la maison familiale – lieu symbolique par excellence –, il se paie de tout ce que la famille lui a fait subir et de ce qu’il n’a pas eu, en l’occurrence, à cause de l’autre frère. Il ne peut évidemment en envisager le partage ou la privation.
– Il peut passer à l’acte ?
– Se faire sauter avec la maison ? Non, en principe. Mais il a le désir inconscient de supprimer le frère, de « se débarrasser » de celui qui lui a toujours fait de l’ombre. Mais, même en le supprimant physiquement, il ne le supprimerait pas en lui. Il serait toujours là. C’est « l’œil de Caïn » du vieux Victor. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Là non plus il ne devrait pas passer à l’acte. Mais est-ce qu’il boit ?
– Il peut boire.
– Deux, trois whiskies ?
– Oui.
– Alors tiens-toi à distance. L’alcool désinhibe ce genre d’individus et la présence à ce moment-là de l’objet de leur ressentiment, « l’obstacle » de toujours, peut raviver leur agressivité. L’alcool peut déclencher des passages à l’acte.
– J’avais l’intention d’aller quelques jours là-bas, mais, si j’ai bien compris, le plus sage est d’y renoncer ?
– Exactement.
– Ma mère va y passer deux, trois mois, est-ce qu’elle peut être en danger dans l’état où il se trouve ?
– Si elle lui tient tête, oui. Dès les premières manifestations d’agressivité, qu’elle prenne ses cliques et ses claques, c’est la seule solution. Mets-la en garde quand même.
– Je ne crois pas qu’elle m’écoutera.
– Les personnes comme ton frangin sont en général procédurières et, en cas de successions, il vaut mieux les prévoir très longues. Parfois elles ne sont liquidées que par la mort de l’un des protagonistes, ce qui met fin à la procédure. C’est comme ça. Et il vaut mieux ne pas être en face à face et laisser les hommes de loi régler le problème. Il y a des solutions pratiques, mais, en général, comme tu peux t’en douter, les parents n’y sont pas accessibles. Tu as bien fait de prendre des notes car, dans quinze jours, il aura oublié ses propos. Il les niera même si tu les lui rappelais. Mais son ressentiment sera toujours le même à ton égard.
– Ça se soigne ?
– Une psychothérapie ne sert à rien car, dans ce cas-là, le sujet ne recherche que ce qui le conforte ; les autres sont des cons s’ils ne sont pas d’accord avec lui et, de toute façon, il est au-dessus des lois. S’il vient consulter, très vite il renonce dès qu’il sent qu’on n’est pas là pour le conforter.
– Mais, dis-moi, avec les principes de l’enfant-roi et de la victimisation à tout va, ça court les rues ?
– Oui, mais là, faut pas le dire !



© Alain Pecunia, 2008.
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4






Mon frère me haïssait et m’avait toujours jalousé. Deux sentiments que j’étais incapable d’éprouver mais dans lesquels il baignait. C’était un coup de massue. Et puis, bêtement, quelques souvenirs surgirent du passé, d’un lointain passé commun. Mais c’était pas la madeleine de Proust, c’étaient des baffes en pleine gueule, et ça faisait mal.
Des actes qui montraient qu’il était capable d’être méchant. Quand, à trois, quatre ans, il renversait volontairement mon bocal à grenouille parce que je ne l’avais pas emmené à la pêche à l’étang avec moi. Quand, à cinq ans, il me cassait rageusement un planeur en balsa longuement assemblé. Plein de petites conneries qui m’avaient alors révolté car c’était de la méchanceté gratuite. Chaque fois qu’il était contrarié ou qu’un de ses caprices n’était pas satisfait sur-le-champ.
Mais il fallait comprendre le petit frère, parce qu’il était le petit frère. Et que le « grand », lui, doit être patient.
Il était né en 50 et bénéficia de cette éducation – la subit plutôt – qui avait pour principe de ne contrarier en rien l’enfant, afin de ne pas entraver son développement. Des millions de petits Narcisses immatures qui seraient incapables de devenir des adultes responsables de leur vie et de leurs actes. Dans toutes les nations développées et quels que soient les classes, les milieux, les niveaux. Une mondialisation particulière. Pire que celle de la drogue ou du néolibéralisme. Ou ça allait de pair.
Mon petit frère n’avait pas su grandir. Pour moi, il était devenu monstrueux. C’était Caïn. Je ne pouvais plus le reconnaître comme frère. Le reste n’ayant été qu’illusion.
Je lui avais fait de l’ombre et lui en faisais toujours. J’étais abasourdi, sonné.
Il était capricieux, teigneux. Il tentait de terroriser de mille et une façons ses parents, son entourage immédiat, pour parvenir à ses buts, satisfaire ses désirs. Il ne voulait pas aller à la maternelle parce qu’il voulait rester avec sa maman. À l’école primaire, les instits étaient des cons. Idem au lycée. Tout se retournait contre lui. Même dans les boîtes privées. Il était persécuté par le non-résultat. Rien n’était jamais de sa faute. Un « petit marquis » à qui tout était dû mais qui n’arrivait à rien décrocher.
Les parents ne lui avaient pas fait faire les bonnes études. Donc il n’avait pas de situation à cause d’eux. Tandis que s’il avait bénéficié d’un précepteur privé, dixit, il eût fait des prouesses.
Minables les vieux de ne pas être capables d’offrir un appart à leurs enfants pour leurs vingt ans.
La bagnole à dix-huit, ça va de soi. De sport si possible. Et les faux frais qui vont avec. Les boîtes de nuit indispensables à son « équilibre ».
Les metteurs en scène et les réalisateurs qui ne le comprenaient pas.
Et le tout à l’avenant. Plus les déchaînements de violence lorsqu’il ressentait la moindre opposition ou résistance. Dans le cercle familial restreint du quotidien ou dans le cercle élargi lors des « événements familiaux ». Là, la grande scène du IV démarrait dès l’apéritif. Explosant au moindre prétexte dont personne ne se souvenait par la suite tellement c’était futile et avait échappé à tout un chacun. Sauf à moi qui avais l’œil aguerri et pouvais le prévoir à la seconde près. On avait alors droit au pistolet à grenaille dirigé sur l’assistance. Une fois, ce fut même le fusil de chasse du pépé. Le couteau de boucher brandi contre le père – en petit comité cette fois-là. Ou la chaise qui s’abattait sur la table dressée. Sans compter les verres et les soupières isolées. Ou tout ce qui pouvait voler à travers le salon. La corrida à domicile, quoi !
Mais ces explosions n’étaient jamais dirigées contre moi ; ça concernait surtout le père ou un oncle ou un autre familier.
Mon père, lui, battait en retraite. Ma mère au bord de l’évanouissement dans la crainte que le frangin puisse se blesser. Le trésor ! Ce ne pouvait être de sa faute. Il était si sensible !…
Avec sa mère, il pratiquait plutôt le chantage. Il avait l’art de la manipuler à propos de ses amants. Lui extorquant des compensations en espèces ou une entrevue avec une quelconque personnalité de la scène ou de l’écran pour décrocher le rôle de sa vie. Faut dire que notre mère tenait la rubrique « Spectacles » et que le frangin s’en donnait à cœur joie dans l’acharnement.


© Alain Pecunia, 2008.
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4 (suite et fin)






Dans ses face-à-face avec le vieux, je n’intervenais jamais. Le père le dépassait d’une bonne tête et aurait pu se débrouiller tout seul. D’ailleurs, il s’en sortait fort bien avec la stratégie de la fuite en arrière. Tantôt en s’échappant à temps de l’appartement ou en s’enfermant in extremis dans la salle de bains – il y avait un bon verrou, qu’il avait sagement posé lui-même –, ce qui était la meilleure solution, car, lorsqu’il choisissait le placard dans la panique ambiante, la porte de celui-ci ne supportait pas les coups de pied du p’tit frère. Heureusement, il n’y avait pas de hache à la maison ! Il y avait déjà assez d’objets contendants, coupants ou pesants comme ça.
Quand il s’attaquait à ma mère et qu’elle s’effondrait en larmes, il m’arrivait d’intervenir. Mais alors, là, il fallait savoir esquiver les coups sans toutefois l’assommer ; ça, ma mère ne l’aurait pas supporté. Elle préférait encore pleurer.
Il ne se frottait pourtant guère à moi, surtout depuis que je l’avais étendu raide par un direct au foie lorsqu’il avait dix ans et qu’il me labourait les jambes de coups de pied depuis cinq bonnes minutes. Alors là, j’avais profité de l’absence de la mère. Le coup avait porté ainsi que la leçon. Mais j’avais culpabilisé en croyant l’avoir laissé raide mort ; il mit quelques minutes avant de se réveiller. Et jamais plus de ma vie je ne portai un coup à quiconque. C’était trop con.
L’objet de son ressentiment, c’était surtout sa mère. Sans parler du père qui avait le malheur d’être le mari de sa maman ! Un sacré nœud œdipien ! Une vraie comédie antique à la mise en scène riche et variée même si elle avait un je-ne-sais-quoi de répétitif dans l’argumentaire et le déroulement de l’action. Avant de devenir à présent biblique, version Robert Hossein-Palais des Sports, dans la ré-interprétation de l’histoire d’Abel et Caïn. Made in XXIe siècle, troisième millénaire, vu du côté de Washington ou de l’axe du Mal, au choix !
Faut dire que le père avait tiré sa révérence depuis une vingtaine d’années. Mettant de la distance entre lui et sa progéniture. Il en avait eu marre d’être sans cesse accusé de ne pas comprendre son fils et d’esquiver les coups.
Moi, j’avais d’ailleurs tiré ma révérence dès l’année de mes dix-neuf ans. Trouvant un refuge paisible dans une chambre de bonne de l’immeuble et devenant donc un observateur non concerné par la suite des événements. Pensant être à l’abri définitivement.
Et tout s’oublie. Ce petit frère qu’il fallait tellement comprendre, je l’aimais.
Mais, à présent, je me sentais berné. Parce que je l’avais chéri et lui avais toujours tout pardonné au fil du temps. J’avais été disponible au moindre de ses appels. Même s’il n’appelait que lorsqu’il avait besoin de moi. Après de longs silences.
Tout un univers affectif s’écroulait tel un amour trahi. Pire : dont on découvrait brutalement qu’il n’avait jamais existé ou ne reposait que sur des faux-semblants.
J’étais un ours paisible dont on venait de réveiller la rage en le blessant. Abel n’avait pas envie de se laisser immoler au bon plaisir de Caïn. Je sentais la volonté sourdre en moi de récrire le scénario original. La révolte grondait. Quand un malfaisant vient vous asticoter au calibre de campagne, il faut utiliser l’artillerie lourde. Et, s’il veut tenter l’escalade dans les moyens, l’atomiser.
Que le jugement de Dieu – ou des dieux si l’on est incroyant – soit prononcé. Qu’Il élise le cœur le plus pur ! Et, s’Il n’intervient pas de Lui-même, sous forme d’accident domestique ou routier, médical type infarctus, cancer galopant des bronches ou de la prostate, alors, comme au Moyen Age : donner un coup de pouce au destin par quelque artifice !



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5







Ce n’était encore que du virtuel. Le scénario était symbolique et de l’ordre du fantasme. Je le tuais virtuellement en moi. Ce qui me prit une bonne quinzaine de jours à traiter cet enfoiré de Pierre-Henri de charogne, de sangsue et de parasite. Il n’était même pas dingue. Seulement une personnalité caractérielle. Un chieur, un emmerdeur de vie – de celle des autres. Faire chier était sa raison d’être, son plaisir existentiel. Ça lui donnait l’impression de vivre. Avoir les autres à sa botte, le pied !
Mes parents étaient enfants uniques. Ils avaient regretté de ne pas avoir de sœur ou de frère pour partager leurs jeux. Ma mère aurait souhaité un frère – pas une sœur, c’eût été de la concurrence. Mon père, il aurait mieux fallu qu’il ait un frère, parce qu’une sœur, sûrement que l’inceste n’aurait pas été loin.
Ma mère avait été une enfant gâtée et ne s’en plaignait pas. Ça ne l’avait pas pourrie pour autant et elle était la mère idéale. C’était mon point de vue. Que Pierre-Henri, bien sûr, ne partageait pas. Puisqu’elle l’avait toujours « abandonné » pour aller bosser.
Bref, entre deux crises conjugales, ils me projetèrent un petit frère ou une petite sœur, pour mon bonheur, prenaient-ils le soin de préciser. On n’en était pas encore à l’époque des familles recomposées où les enfants se retrouvent avec des petits frères et petites sœurs à la pelle. Mais déjà, sans recomposition, c’est un traumatisme que de voir arriver un intrus, alors, les pauvres recomposés, ça doit être la totale panique, l’horreur absolue.
Je voyais débarquer dans mon univers un être rampant parmi mes jeux de construction, mes soldats bien alignés et les animaux de ma ferme.
On me dit alors que ce serait une petite sœur. Je me vis donc peinard. Ça n’aurait pas les mêmes jouets qu’un garçon. Mon univers resterait intact. Et ça me plaisait la tendresse d’une petite sœur.
Et vlan ! ce fut Pierre-Henri. La cata. Ne t’inquiète pas, mon chéri, me dit-on, il est petit, c’est comme une petite sœur. Et il fut ma sœurette. Et toute la famille rentra dans le jeu de la petite sœur. Pierre-Henri le premier. Les petites bouclettes. Les barboteuses « couturière ». Aimant évoluer parmi les discussions chiffon des amies de sa mère. S’il n’a pas viré pédé, faut avouer que ce fut limite. D’ailleurs, il n’a pas dû s’en rendre compte et s’est retrouvé hétéro par hasard.
Enfin, lui et moi trouvâmes ainsi notre équilibre jusqu’à ses quatorze, quinze ans.
Parce que, après, question hétéro, ça dérapa. Deux filles différentes en cloque en trois ans. Moi, ça me faisait rire. Un peu moins les vieux qui devaient commencer à comprendre qu’il amorçait ses conneries. Ma mère, calme. Mon père, hystéro complet. Et le frangin qui braillait pendant des semaines, après chaque avortement : « Vous avez assassiné mon enfant ! »
Ça ne me concernait pas, c’était déjà ça. Indifférence qu’on vint à me reprocher. « Il est si sensible ! »
Il avait le succès facile. Une grâce et une certaine fragilité qui ne devait cesser de lui attirer les faveurs féminines.
C’est un truc que je n’ai jamais compris, cette attirance de la gent féminine pour les fêlés et les fragiles. Et je ne cherche plus à le comprendre. Pulsion maternelle ? Inconscience ? Désir de dominer ?… Plutôt un mystère du monde hormonal.



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5 (suite 1)






Il fit son premier mariage à dix-neuf ans. Pourtant elle n’était même pas enceinte. Les parents avaient dû penser que ça limiterait les dégâts. Que le prochain embryon viendrait à son terme dans le mariage et qu’ils ne seraient plus traités d’assassins.
Je m’étais tiré à temps dans ma chambre de bonne, puisque, tous deux « élèves comédiens », ils vinrent se loger chez les parents.
Elle était jolie et sympathique, mais je n’eus guère le temps de la fréquenter, car elle eut le malheur de se trouver à la place du mort un soir où Pierre-Henri avait décidé, sur un coup de tête – mais toutes ses décisions, de quelque ordre qu’elles soient, reposaient sur un coup de tête ou un coup de queue – de se rendre pour le week-end en Bretagne après quelques whiskies. Il n’y avait pas encore l’autoroute Paris–Nantes. Il alla quand même jusqu’à Angers dans son état et sans limitation de vitesse avant de rencontrer une station-service et une de ses pompes à essence dans un virage à l’entrée d’un bled. La pompe se plia sous le choc. Rien ne s’enflamma, ni elle ni la voiture. Mais ni l’une ni l’autre ne résistèrent. Encore moins sa femme qui avait jailli par le pare-brise.
Ce fut évidemment la faute de la pompe à essence. Ce dont ma mère convint même si mon père, quant à lui, resta quelque peu dubitatif.
Pierre-Henri, lui, sembla plutôt contrarié par la destruction de son cabriolet bien qu’il sut tenir le rôle du jeune veuf à la perfection. Il avait tout le groupe d’immeubles comme public. Son plus grand succès professionnel. Car les films dans lesquels il devait jouer ou figurer, selon le point de vue de l’observateur, ne tenaient guère l’affiche, et les pièces où il jouait les utilités, des fours pour la plupart. Il avait du charme, certes, mais il portait la poisse.
Sa deuxième femme, elle, dura plus longtemps. Il se remaria vers sa vingt-cinquième année. Il était toujours chez papa-maman, mais ça tendait à devenir le modus vivendi intergénérationnel.
Par chance, surtout pour les vieux, elle travaillait, elle, et avait un petit appartement. Le contraire de l’intello, mais au moins elle avait un salaire de secrétaire chez IBM. Claudine qu’elle s’appelait.
On aurait pu croire que tout se passerait bien. Elle semblait tellement son contraire. Dans les faits, c’était son double féminin.
Ça, pour se déchaîner, ils se déchaînèrent. La totale passion. Avec des coups de boule, des baffes, des coups de lattes. Des crânes percutant la cuvette des lavabos ou celle des wc. Le plus souvent s’encadrant dans l’armoire à pharmacie. Chacun rendant coup pour coup.
Je n’ai jamais compris pourquoi ils s’explosaient dans leur salle de bains. Le reste de l’appartement échappant à la dévastation conjugale.
J’ai souvent cru que ça se terminerait par la mort accidentelle de l’un des antagonistes. Mais ils résistèrent.
Pas le mariage. Ils divorcèrent au bout de deux ans. Sans toutefois cesser de vivre ensemble. Et ça dura comme ça quinze années. Avec des hauts et des bas, bien sûr. Des séparations, des rabibochages. Des amants et des maîtresses par-ci par-là, sûrement pour se détendre.
Puis, leur passion définitivement éteinte, ils se séparèrent à la quarantaine. Ne cessant pas pour autant de se harceler régulièrement au téléphone, histoire à la fois de prendre des nouvelles de l’autre et de lui pourrir l’existence.
Au moins, c’était réciproque. Et, par chance, ils ne se reproduisirent pas.
Elle si, deux ans plus tard, à quarante-trois ans. Mais le frangin n’avait rien à y voir.
Tout le monde souffla. Mon père, qui venait de se tirer, rétrospectivement. Moi, parce que ça me semblait l’évidence. Les grands-parents aussi. Seule ma mère regretta que ce ne fût pas le petit de son petit, la chair de sa chair. Mais elle restait inconsciente de l’étendue des dégâts.
Pierre-Henri sut retomber sur ses pattes et mener sa barque de chômeur intermittent du spectacle. Sa vraie profession.
Quand il était en fonds – c’est parfois arrivé –, il prenait un appart, jouait l’indépendant. Et lorsque ça prenait l’eau, il revenait chez sa maman si sa copine du moment ne pouvait ou ne voulait plus le loger et l’entretenir.
J’ai quelquefois pensé alors – il m’arrivait malgré tout d’avoir de temps à autre de mauvaises pensées dont je ne pouvais qu’avoir honte – que, s’il avait pu sauter sa mère, il ne l’aurait jamais quitté. Il aurait tout eu « chez lui ». Mais ma mère, par chance pour elle – sinon, elle en aurait bavé encore plus – n’avait aucun penchant pédophilique.
Elle, depuis le départ de mon père, avait viré, sexuellement parlant, « bi ». La présence intermittente mais parfois prolongée de son fils perturbait néanmoins son épanouissement de ce côté-là. Il ne supportait que très, très occasionnellement son copain ou sa copine du moment. Et à condition qu’il ou elle ne reste pas pour coucher – même dormir ! Ça le mettait dans des rages pas possibles. Parfois, elle se faisait même engueuler, avec toutes les relations qu’elle avait dans le monde du spectacle, de ne pas savoir – au moins – coucher utile, utile pour lui s’entend. Ça c’était le côté proxénète du frangin. Et, là non plus, il ne cherchait guère sa voie au-delà du nid familial.



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5 (suite 2 et fin)






Évidemment, ma mère finit par craquer et prit sur elle, vers la quarante-septième année du frangin, de lui signifier que, dorénavant, il était majeur et indépendant. Que sa chambre était définitivement réutilisée à usage de bureau.
Pierre-Henri en fut tellement abasourdi qu’il n’y eut pas de scène. Il n’en nourrit pas moins une profonde rancune à l’encontre de sa maman car cette ferme décision maternelle, qu’il jugea contre-nature et attribuait à un moment d’égarement de sa mère, le contraignait à accepter le mariage que lui proposait l’une de ses dernières conquêtes, Sylvie, sa troisième femme officielle.
Mais il n’avait pas le choix, ne sachant se refaire que grâce aux femmes.
Sylvie était adorable. Elle était jolie, intelligente et avait dix ans de moins que lui. Elle était correctrice de presse au Journal officiel. Et elle ne tarda pas à devenir malheureuse en découvrant la vie sexuelle extraconjugale – nécessaire à l’épanouissement de son art, selon lui – et les mille et une facettes caractérielles de son Pierre-Henri. Tantôt charmeuses, tantôt terrifiantes. Pire que de la glu. La souris à la merci du matou.
Je n’ai jamais compris pourquoi elle avait tant tenu à se lier à lui. Mais c’est une question que je n’ai jamais osé lui poser, même dans ses plus grands moments de désarroi et qu’elle osait se confier, en partie seulement, à moi. Lui parler de divorce eût même été incongru. Elle croyait sûrement pouvoir « l’amender ». Elle ne fut pas la première à le croire et à s’y brûler. Mais son salaire et sa situation bien établie lui garantissaient le retour du frangin. Et elle s’en satisfaisait. Certaines femmes sont ainsi. Pourtant, ce n’était pas pour une question de cul. J’avais cru comprendre que le bref va-et-vient du lapinos ne lui laissait guère le temps de monter au septième ciel. Ça n’avait jamais dépassé le rez-de-chaussée.
Parmi ses aventures d’un moment, il avait le don de déclencher les chantages au suicide. Trois ou quatre avalèrent des barbituriques et s’en tirèrent. Une autre se défenestra, ce qui ne lui laissa aucune chance. Ça se passait dans une tour du Front de Seine, le genre de construction qui est déjà suicidogène en soi. Était-il réellement responsable ? De toute façon, il n’en était guère perturbé. En revanche, il s’inquiétait des éventuelles complications ou mises en cause. Trouvant vite une parade. « Tu te rends compte, j’étais tombé sur une hystéro » ou « J’avais pas vu qu’elle traînait une sale déprime ».
J’avais renoncé à me demander pourquoi aucune n’avait jamais tenté de le trucider.
Il était assez éclectique sur l’âge de ses conquêtes. Ça dépendait surtout de ce qui s’offrait comme opportunité. On aurait pu dire de sept à soixante-dix-sept ans. Mais la formule était inexacte, tout au moins pour la limite supérieure qui ne devait guère aller au-delà de la bonne soixantaine. Quant à la limite inférieure, je crains le pire. Surtout quand il s’est trouvé après 68 dans sa période partouzarde et communautaire. « Il est interdit d’interdire ! » Dans une communauté de pseudo-comédiens artistes en tous genres, ça devait faire des dégâts question délire. C’est la seule période de sa vie où je l’ai connu réellement épanoui.
Il ne s’en est d’ailleurs jamais remis. Cherchant à vivre dans un perpétuel « remake » de ce temps béni de l’immaturité.
Alors, le détournement de mineures, dans le tableau, c’était anecdotique.
Il avait au moins un casier judiciaire vierge, à défaut d’autre diplôme.



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6






Tout ça, c’était pour la face clean du frangin. Cela peut surprendre, mais c’était notre vision familiale car ce n’était pas le pire. Enfin, le pire pour mon père et moi, car, pour la mère, il n’était toujours question que de la sensibilité du petit frère. « Pierre-Henri a tellement de talent, c’est un personnage dostoïevskien, tourmenté et meurtri, qu’il ne peut que s’imposer un jour. Ce sera simplement une naissance tardive, il sera alors en pleine maturité. » Elle avait déjà dû préparer sa critique pour le jour où il atteindrait le haut de l’affiche, tant les phrases qu’elle nous sortait étaient toutes faites à la virgule et au point d’exclamation près.
Question naissance tardive, il l’avait déjà eue, et dès le départ. La Parousie du frangin, moi, je n’y croyais pas. Avec sa prudence de chat échaudé, le vieux avait préféré rester sur sa réserve habituelle.
Quant à la maturité, c’était un fruit blet. On pouvait attendre longtemps qu’il devienne comestible ! Il n’y avait encore que ma mère pour y croire. Dès l’école, les conseillers d’orientation scolaire, pour une fois, ne s’étaient pas gourés. Avec le Pierre-Henri, ils avaient immédiatement vu juste question évaluation intellectuelle. D’accord, on n’est pas obligé de croire aux tests. Mais là, il n’y avait même pas à les faire passer tellement c’était flagrant. D’ailleurs, il ne les passa pas et envoya valser le conseiller. C’était avant 68 et ce n’était pas encore un comportement courant. Bref, « immaturité », « instabilité », « forte émotivité », etc.
Au conseil de révision, il n’eut même pas à se bétonner un dossier pour la réforme. Ils mirent également dans le mille tout de suite rien qu’en l’observant. C’était l’époque où, après 68, encore mince, il s’habillait tout de cuir noir, avec une longue queue de cheval lui descendant à mi-dos. Et, à sa dégaine, il fallait le connaître de près pour savoir qu’il était hétéro et qu’il n’aurait jamais dragué le moindre sergent. Mais les idées toutes faites des militaires lui permirent d’échapper à cette épreuve de virilité. Ce que mon père et moi regrettâmes. C’eût été la chance de sa vie. Ma mère trouva évidemment de telles pensées monstrueuses. La sensibilité artistique de Pierre-Henri n’aurait pu souffrir une telle promiscuité grossière, voyons !
Elle était la seule à l’aimer et le comprendre. Nous, nous étions toujours limite, avec nos réserves plutôt prudentes.
Pourtant, il me faut reconnaître qu’il valait mieux ne pas lui mettre une arme de guerre entre les mains.
Ma patte folle, je la dois à une décharge de chevrotines avec le fusil de chasse du pépé, une arme superbe, faite sur mesure, mais dangereuse.
Et qui tenait alors le fusil ? Pierre-Henri.
C’était l’été 63. Juillet. Le 14. C’est pas une date qu’on peut oublier, surtout si l’on est prof d’histoire comme moi.
J’étais en train de pisser contre le mur du jardin. Je me suis retrouvé fauché sans me rendre compte de rien. Avant même d’entendre le bruit de la détonation.
Un double canon juxtaposé. Encore heureux qu’il n’y eut qu’une cartouche de 12. Des balles à ailettes. Pour le sanglier.
La jambe droite avait le mollet arraché et le tibia déchiqueté. Ce fut limite amputation. La gauche n’avait été qu’effleurée.
– J’ai pas fait exprès, j’ai pas fait exprès ! entendis-je couiner le petit frère, qui s’effondra en larmes, se laissant choir à genoux.
Ma mère accourut la première. Affolée. Se dirigeant d’abord vers son petit. Pour voir s’il n’avait rien.
C’est vrai. C’était pas évident. C’est lui qui pleurait. Et puis moi, j’étais à moitié caché par le magnolia de la grand-mère.
Lui, braillant :
– J’ai pas fait exprès, m’man, j’ai pas fait exprès ! C’est parti tout seul !
Tout en continuant de chialer à chaudes larmes.
– T’as rien, mon chéri ?
La voix affolée et le tenant dans ses bras.
Et lui continuant de geindre et de chialer.
Moi aussi, d’ailleurs je commençais à geindre. Et je pissais pas des larmes mais du sang.
Ma mère avait sa logique : si le petit n’a rien, c’est donc le grand.
Son regard balaya le jardin et elle finit par apercevoir une partie de mon corps.
Les braillements des deux se confondirent alors avec mes propres gémissements. Les leurs les dominant nettement en intensité.
Après que la famille rameutée au complet eut constaté l’étendue des dégâts, dans la panique générale accrue par l’évanouissement du grand-père qui ne supportait pas la vue du sang –, la grand-mère, dont j’étais le préféré – par chance ! – eut la présence d’esprit d’appeler le toubib et le cafetier-ambulancier dans le même mouvement.
Direction l’hôtel Dieu de Nantes. Trois mois d’hosto.
Pour la famille, ce n’était qu’un dramatique accident. Pour moi aussi, d’ailleurs. Mais il ne fallait surtout pas que Pierre-Henri en soit traumatisé, « lui si sensible ». Fallait que je sois compréhensif. Il n’avait que treize ans et ne s’était pas rendu compte de ce qu’il faisait. De toute façon, c’était la faute du pépé que d’avoir laisser son fusil chargé – pourtant c’était pas son genre, au pépé d’oublier une cartouche. Et puis, quelle idée j’avais eu d’aller pisser derrière le magnolia. Pierre-Henri n’avait pu me voir, le trésor.
Bref, ça commençait à être de ma faute.
Pierre-Henri, de toute façon, en était si malheureux qu’on ne savait pas s’il faudrait consulter un psy – ça commençait à devenir à la mode pour les sales gniards. Il n’osait pas me rendre visite à l’hôpital. Tant il était malheureux. « De toute façon, il vaut mieux lui éviter cette épreuve. Lui, si sensible ne peut supporter l’idée de pénétrer dans un hôpital. En plus, un service d’orthopédie, avec toutes les horreurs qu’on y voit ! »
« Dont je fais partie, maman. » Mais j’avais préféré fermer ma gueule. J’aimais ma mère. L’aimer, c’était prendre un lot non dissociable, maman et le frangin.
J’eus même une mauvaise pensée. Sûrement parce qu’il ne m’écrivit même pas un bout de petit mot. J’étais assez con alors pour ne pas faire la différence entre une intuition et une mauvaise pensée.
J’avais osé penser qu’il avait fait exprès. Oh ! ça n’avait duré qu’un pâle quart de dixième de seconde, tant nous étions conditionnés, mon père et moi, à protéger « p’tit frère ». J’entendais encore ces gémissements. « J’ai pas fait exprès, m’man, j’ai pas fait exprès ! » Et je complétai : « de le louper ».
C’était horrible comme pensée, je dois l’avouer. Et ainsi elle me parut. La honte de penser ça de Pierre-Henri. Mon frangin était taré mais ce n’était pas un assassin. Et puis je l’aimais. À dix-huit ans, je nageais encore en plein idéalisme. D’ailleurs, en ces temps-là, nous n’en étions pas encore au temps des assassins en culotte courte. Ça, ce sera pour plus tard.
Je revins à de plus saines pensées en me disant qu’il m’avait quand même raté les couilles.
Enfin, bon, quand je revins à la maison, je ne le vis pas si malheureux que ça et il sembla même emmerdé de devoir repartager notre chambre commune. De plus, mes cicatrices lui faisaient horreur. « Mais cache ça ! » disait ma mère.
Je n’avais pas encore compris que la vie d’une famille c’est complexe. Dans le meilleur des cas. Quand on ne veut pas voir que ça ressemble plutôt au couple France-Amérique. Je t’aime moi non plus et je te nique dès que je peux, sentimentalement ou matériellement.



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7






De la face clean du frangin, j’ai voulu passer à sa face obscure et j’ai dérapé sur un événement purement subjectif – « l’accident ». Oui, c’était devenu l’accident, il n’était plus vraiment le mien. Il était même devenu « le sien » au fil du temps, très rapidement d’ailleurs. Il savait endosser ce type de rôle. C’était son seul talent de comédien. Et il m’avait rappelé, il y a peu, « le prix de sa douleur ». L’enfoiré !
Pourtant, enfoiré, on l’est tous un peu, régulièrement ou un jour ou l’autre.
Moi, par exemple. Je me souviens d’un rêve. J’avais quinze, seize ans. Il me turlupina quelques mois car il se reproduisit presque chaque nuit pendant une quinzaine. J’en fus même culpabilisé.
Nous étions aux sports d’hiver. Les parents et nous.
C’était d’ailleurs incongru car je n’allais jamais aux sports d’hiver avec ma famille. Je préférais les camps scouts. Éclaireurs, plus précisément.
Mais bon, dans le rêve c’était comme ça.
Nous nous trouvions, mon frère et moi, dans une benne deux places de téléski qui montait. Lui à ma gauche. Se penchant de temps à autre en avant. Je pensais alors : « S’il continue comme ça, il va finir par tomber. Surveille-le et fais attention. » Évidemment, il continuait, le con, à se pencher, et il finissait par tomber. Moi ne faisant rien. Comme si mes vraies pensées avaient été satisfaites.
Je me réveillais alors en sueur, me disant que j’avais souhaité le pousser. Que c’était horrible. Je l’aimais mon frère, c’était pas possible que j'aie de telles pensées. C’était proprement monstrueux. J’étais un monstre ! Un assassin en puissance. Vouloir se débarrasser de son frère !
Et nuit après nuit.
Même si l’interprétation m’apparaissait limpide, je me trouvais un peu âgé pour ce type de rêve.
Maintenant, je sais qu’on ne se fie pas assez à l’inconscient. Que la psy et tout ça, ce n’est pas que des conneries et une histoire de tiroirs-caisses. C’est aussi de l’intuition et de la prémonition.
Mon inconscient me livrait le crime parfait. Il me suffisait juste de partir aux sports d’hiver en famille au lieu d’aller me geler les miches dans mon chalet communautaire.
Mais je l’aimais.
Tout ça pour reconnaître que nous ne sommes, nous tous, sans exception, pas toujours limpides.
Mais la face obscure du frangin, pour être obscure, elle l’était. Glauque absolue !
Dans les années quatre-vingt, il eut sa période cocaïne. Oh ! pas pour lui. La bière, le whisky et l’herbe lui suffisaient amplement. Son trip, c’était de jouer son propre rôle de bellâtre frimeur. Non, la coke c’était pour les autres. Il fournissait les coulisses et les plateaux. Parfois certaines soirées. Ça lui permettait d’améliorer son ordinaire. Il n’allait pas au-delà. Il restait gagne-petit. La prise de risque n’était pas son truc. Il ne se voyait pas jouant Hamlet devant un parterre de détenus à Fleury-Mérogis.
Pourtant, quand il passa à l’héro pour des soirées très spéciales lors du Festival de Cannes ou de fêtes à Saint-Trop, il buta sur les Stups. Buta mais ne chuta pas. Il sut composer avec ce service de police haut de gamme.
Bon, il dut jouer à l’indic. Rien de terrible à cela si l’honneur n’est pas une valeur de l’existence ; il n’était pas le premier et ne serait pas le dernier. Et puis c’était un rôle de plus. À sa mesure, je dois le reconnaître.
Mais il récrivit quelque peu le script original : la brigade des Stups l’avait contacté pour lui demander de bien vouloir les aider à démanteler un réseau de trafic de drogue dans le milieu du spectacle. Ça devenait un rôle citoyen, quoi !
Là il perdit un certain nombre d’amis dans ce milieu. Les autres se mirent à l’éviter, surtout ceux qu’il avait donnés. À sa grande surprise, car il n’avait jamais pu concevoir que les autres, « ces cons », puissent voir clair dans son jeu.
Certains « ingrats » en voulurent même à sa peau. Alors là il y eut plusieurs périodes successives de mise au pâturage. Il disparaissait trois semaines, réapparaissait pour humer le vent, re-disparaissait, etc. « Quelle drôle d’année sabbatique ! » me lança-t-il au Noël suivant. Car je ne le voyais guère plus qu’en cette occasion familiale et à la fête des Mères. Il était du genre « je te téléphone si j’ai besoin de toi ». Si je tentais de l’appeler de moi-même, j’avais toujours l’impression de le déranger et d’arriver tel un trou de mémoire. « Salut ! c’est ton frangin », n’avait pas tendance à déclencher un excès d’épanchement. Comme s’il fût sur ses gardes. Pour quelle raison, grands dieux ? Jamais je n’aurais fait de mal à une mouche.
Il ne s’étendit jamais trop sur cette période de sa vie auprès de sa maman. Sinon, je l’aurais su. « Tu sais, mon chéri, Pierre-Henri, en ce moment, eh bien, c’est curieux, mais il y a un service de police qui l’a branché sur un scénario, paraît-il. Qu’en penses-tu, mon chéri ? »
Pauvre maman, qui aimait tant s’illusionner !
Mais ça joua quand même un rôle dans mon divorce.
Je m’étais marié à vingt-cinq ans avec une étudiante américaine des Beaux-Arts, Margaret. Nous eûmes d’abord une fille, ensuite un garçon. Puis un été, en 85, sa sœur cadette vint passer l’été à Paris. Comme nous étions petitement logés et que ma mère était en Bretagne, elle logea dans l’appart maternel. On n’a jamais su ce qui s’était passé. La brigade des Stups bâcla l’affaire vite fait bien fait. Mais, un matin, on la retrouva raide d’une overdose.
Nous avions dîné tous ensemble chez nous la veille au soir. Pierre-Henri était là. Il se proposa de la ramener avec son nouveau cabriolet italien.
Par la suite, il me jura ses grands dieux qu’il l’avait déposée devant l’immeuble et ne l’avait même pas accompagnée jusqu’à l’ascenseur. Ce qu’il avait déclaré aux enquêteurs. « T’inquiète, m’avait-il dit, je les connais bien. S’il y a quelque chose à trouver, ils trouveront. »
Margaret avait raccompagné le corps de sa sœur aux States. Elle nourrit envers Pierre-Henri un horrible soupçon. Me traita d’aveugle et ma famille de « merrrde » avec son merveilleux accent de Caroline du Sud. Puis elle demanda le divorce. Pour lequel je ne me battis même pas. Lui concédant évidemment la garde des enfants.
Quand il me demandait des nouvelles de « ses neveux », il avait ce petit sourire qui me mit toujours mal à l’aise et qu’il avait chaque fois qu’il se tirait d’un mauvais pas ou se jetait dans un plan foireux. Une sorte de quasi-sourire, façon M. le Maudit. Un rictus à la fois narquois et de condescendance. Avec quelque chose de visqueux. Veule.
Mais on peut percevoir ce genre de signes tout en restant aveugle. Car, en présence de ce type de personnage, notre propre perception est comme brouillée. Ce n’est pas de la guerre électronique, bien sûr. Ça relève toutefois du brouillage psychologique. Sinon, on ne peut pas expliquer que tant de victimes, qui ne sont pas toutes aveugles, loin de là, puissent se jeter dans les pattes de leur assassin.



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En fin de compte, le frangin était un infirme à la fois sentimental et moral. Il était incapable de s’intéresser à autre chose que son propre sort et d’éprouver une quelconque compassion pour qui que ce soit. Là aussi, c’est relativement courant. Ne pouvoir éprouver un sentiment affectueux. Sans parler de l’amour. Un trait de caractère qu’il partageait avec le père. Les autres n’avaient qu’une valeur utilitaire. Il n’était même pas capable de s’aimer lui-même. Quand il était contrarié ou malheureux, quelle qu’en soit la cause, il fallait que l’entourage partage sa contrariété et son malheur. Après avoir pris la tête de ma mère ou la mienne, il allait beaucoup mieux. Il avait refilé son problème à quelqu’un d’autre. Et ça vous tombait dessus sans crier gare. Au cours de la journée ou d’un repas. Il y avait cependant un signe précurseur. Il prenait un air sombre, s’enfermait dans un mutisme boudeur et attendait la première phrase qui s’adresserait à lui pour se dégonder.
Parfois, je dois le reconnaître, dans ces moments-là, j’étais vache.
Je lâchais, comme si de rien n’était, des petites phrases du genre : « Tiens, à propos, ton dernier rôle… », « Tu te souviens d’Une telle ? », « T’as des nouvelles de Nathalie ? », « Tu te souviens quand ta dingue a voulu se suicider ! ». J’en avais pas mal en réserve et j’étais doué pour improviser. Tout un répertoire de mots déclencheurs.
Il sentait bien que je ne lançais pas ça à la légère. Il avait un moment d’incertitude, mais, comme il attendait la première occase pour sortir de ses gonds, il ne pouvait se retenir. « T’es con », disait-il, et c’était parti.
Le vieux disait : « Pierre-Henri est imprévisible. »
Pas tant que ça. Je le sentais venir à l’avance. Parfois je m’en jouais, parfois j’esquivais. En tout cas, je savais le manipuler. Mais je n’avais pas d’enjeu et mon fonds n’était pas méchant. Sinon, je n’aurais pas été prof.
À présent que j’avais découvert qu’il voulait jouer les Caïn, tout était changé. Il y avait une mise. Un défi avait été jeté. Et je ne l’aimais plus. Il m’était absolument indifférent. Il était mort en moi. Définitivement.
Sûr, ça ne ferait pas plaisir à notre vieille mère. Qui était de plus en plus consciente de l’état de son Pierre-Henri.
J’aurais peut-être pu en parler avec elle. Je tentai un moment de trouver les moyens d’une possible réconciliation. Mais, dans les faits, je n’avais pas cessé de me réconcilier avec lui durant cinquante ans. Là, il avait été un pont trop loin. Aucune réconciliation n’était envisageable. Nous étions trop âgés pour envisager d’autres combats futurs – nous n’en aurions plus eu l’énergie. Il avait exprimé trop de haine et de ressentiments accumulés et comptabilisés, lâché son fiel. Je voulais vider l’abcès.
Je ne lui permettrais pas de reprendre contact avec moi la mine enfarinée, comme si de rien n’était, selon sa bonne vieille habitude. Les ponts étaient coupés. Du moins dans ma tête, car, dans toute bonne stratégie, il faut ménager une porte de sortie et pour soi et pour l’adversaire. Même si je devais rendre la sienne la plus étroite possible. Mais il ne me fallait pas l’affoler non plus si je voulais rester le maître du jeu. Il avait abattu toutes ses cartes et j’avais donc l’avantage.
Gamin, il était meilleur que moi aux échecs. J’avais aussi l’avantage de ne pas le sous-estimer. Lui, il pensait toujours avoir tout prévu, se lançant dans des combinaisons compliquées où il finissait par s’embrouiller. Et par se casser la gueule. Ce qui le surprenait toujours car il « avait tout prévu ». Alors là, c’était toujours la faute d’un autre. Heureux quand ça tombait pas sur nous !
Par exemple, dès qu’il avait un problème ou un projet, il ne cessait d’appeler sa mère pour lui demander son avis. Parfois moi quand sa mère ne l’écoutait plus. « Maman, elle a pas de pouvoir d’écoute », disait-il, contrarié.
Dans ce cas-là, qui se reproduisait souvent et parfois quotidiennement pour sa mère, la règle d’or était de s’empêcher de donner son avis. « Écouter et fermer sa gueule ». Sinon, le blitz assuré. « Je t’ai écouté, j’ai suivi ton conseil, je me suis planté, c’est donc ta faute », avec six mois de culpabilisation à la clé. Plus la rengaine lors des repas familiaux que chacun s’efforçait d’éviter le plus possible, ou avec invitation de tiers pour tenter d’amortir le choc. Ce qui était d’ailleurs illusoire. Même devant le pape il aurait sorti, d’un petit air pincé : « Tu te souviens, maman, quand tu flirtais avec mon professeur de dessin qui me traitait de nul et que tu ne réagissais pas ?… »
Moi, à plus de cinquante balais, je me marrais – en moi-même, faut pas exagérer, je ne suis pas téméraire. J’avais envie de lâcher : « Et pour cause, ils avaient autre chose à faire ! » Mais là, tout en le connaissant, je n’étais pas sûr de contrôler le résultat. Les options étaient trop ouvertes. C’eût été m’attirer ses foudres alors qu’il n’en avait qu’après sa mère.
Moi, la vie sexuelle de mes parents, quand j’étais jeune, ne me concernait pas. C’était leur vie d’adultes. Même si, génétiquement macho, je surveillais la bonne conduite de ma mère et ses éventuelles tentatives de drague. Et là, c’est vrai, je la dénonçais sans vergogne auprès de mon père. Qui ne me le reprocha d’ailleurs jamais. Et comme je n’étais pas faux-cul, j’attendais que nous soyons tous à table pour le dire.
Mais le frangin, c’était tout le contraire. Déjà, il n’admit jamais que son père puisse être le mari de sa maman. Alors, les amants de sa mère !



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8 (suite et fin)






Le frangin, même taré, avait des moments de lucidité. Il savait qu’il m’avait dévoilé l’inavouable. Que je n’allais pas rester manchot même avec ma patte folle.
Donc, il était en capacité de réponse. Devant s’efforcer de trouver des parades, de monter des combinaisons, des solutions pour pouvoir me squizzer. En général, ça n’allait pas loin car, pour lui, solution égalait échappatoire et, là, nous étions dans le réel, le terrain qu’il fuyait le plus. Où je l’avais sciemment conduit lors de notre conversation téléphonique et où je voulais le maintenir.
Il ne pouvait que se casser la gueule de toute façon. Mais il était éveillé et il me fallait le rendormir pour qu’il soit en état de faiblesse. Dans toute bonne stratégie, nulle part il n’est dit qu’il est sage de s’attaquer à plus fort que soi ou à égalité.
Autre règle de stratégie : que la solution soit élégante. Elle était un peu perso dans sa conception, car je n’avais jamais vu la moindre élégance dans aucune guerre, mais j’y tenais pour ma satisfaction personnelle.
Il y avait aussi d’autres règles : il vaut mieux attaquer par-derrière que par-devant ; charger quelqu’un d’autre du sale boulot si possible ; utiliser une bonne traîtrise ; acquérir des complicités dans la place adverse ; neutraliser d’éventuels alliés de l’adversaire, etc. Et, surtout, le renseignement, le ren-sei-gne-ment !


J’avais du pain sur la planche. J’avais enfin digéré le KO. Je m’apprêtais à la mise à mort du Pierre-Henri – symbolique, ça me suffisait, je n’avais pas l’intention de me transformer en criminel – même si cela devait contrarier « maman ». L’élaboration de mon modus operandi me prendrait du temps ; le temps nécessaire à l’endormissement de ma salope de frangin. La patience est aussi une des clés de la bonne stratégie – et comme ancien prof, j’étais armé, on peut me croire.


Caïn, Abel va te tomber dessus sans que tu puisses lever le petit doigt ! Gare à ton cul, p’tit frère !



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Évidemment, notre mère était toujours vivante. Je n’avais pas l’intention de la pousser du coude pour la faire trébucher dans le trou. Ni de payer des sauvageons pour une attaque destroy. Il y a des limites à ne pas dépasser dans l’élaboration de solutions. Et j’aimais ma petite mère, même si elle était aussi l’enfanteresse de cette erreur humaine de Pierre-Henri.
Elle me le rendait bien d’ailleurs, j’étais son « bon fils », celui sur lequel elle pouvait se reposer parfois. Avec qui elle pouvait partager sa croix. En échangeant quelques mots de connivence, ce qui était largement suffisant car, Pierre-Henri, c’était comme les Évangiles, de l’histoire répétitive au désastre inéluctable. Moi seul pouvait me permettre de le critiquer, tout au moins de soulever une objection. Ce qu’elle n’avait même pas permis à son mari.
Alors là, en tête à tête, elle était toute lucidité. « Bien sûr qu’il n’est pas tout à fait normal, je m’en rends bien compte. Mais, que veux-tu ? c’est aussi mon enfant. Peut-être en suis-je responsable en partie. Il est sûr que si, quand il était plus jeune… » Je l’écoutais, mais il était impossible de lui faire comprendre que ce devait être le fait d’une mutation génétique hors nature. J’allais pas lui dire qu’elle avait enfanté un monstre, un nuisible, une vérole !
La lucidité s’évanouissant, ça redevenait la même litanie. Il était si fragile. On avait tellement peu essayé de comprendre son Pierre-Henri. Qui avait si peu de chance avec ses projets. Qu’il ne s’était sûrement jamais remis de la perte de sa première femme, et quelle idée de mettre une pompe à essence à cet endroit-là, et quelle idée tu avais eu d’aller uriner derrière le magnolia de la grand-mère, et ton père qui n’a jamais fait le moindre effort pour le comprendre, et ses instits qui le prenaient en grippe parce qu’il était trop sensible et avait l’intelligence si vive… Tu te rends compte, mon chéri, c’était peut-être un surdoué ? À l’époque on ne faisait rien pour les détecter. On les ignorait même ! Tu te rends compte ?…
C’est ça l’amour maternel, l’aveuglement le plus total. Le taré fini se métamorphosait en fils surdoué. La chair de la chair ne pouvait être pourrie.
Nous étions tous les deux ce dimanche 25 mai, jour de la fête des Mères et je l’écoutais tendrement, me demandant combien de temps elle vivrait encore.
Elle voulait partir rejoindre Pierre-Henri en Bretagne le plus tôt possible. Dès le début de semaine si elle se sentait bien. Avant le week-end de l’Ascension.
– Tu comprends, il n’a quand même pas été correct à ton égard. Je voudrais mettre les choses au point. Lui dire ce que j’en pense, le faire revenir à de meilleurs sentiments…
Mais oui, maman. Merci, maman.
Ce qui était sincère parce qu’elle ne m’avait jamais habitué à ce type de discours. Il fallait que la croix soit devenue de plus en plus pesante pour qu’elle me parle ainsi. Je la voyais de plus en plus faible et je me disais que tout s’affaiblissait en elle.
– Tu es sûre de vouloir vraiment y aller ? Tu es bien ici près du Luxembourg.
– Oui, mais l’été c’est invivable. Je pars, je te dis ! Je suis quand même là-bas chez moi !
Je me disais en moi-même que l’été invivable, c’était là-bas. Avec Pierre-Henri.
– Et quand j’aurai mis les choses au point avec ton frère, je compte sur toi pour que tu viennes quelques jours et vous réconciliiez. Sinon, je ne le supporterais pas. J’en mourrais !
Je butai en touche, comme à l’accoutumée :
– Nous verrons, maman. J’essaierai, mais je ne te promets rien.
Grosse contrariété. Larme retenue.



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9 (suite et fin)






Pour nous pourrir la vie, il nous la pourrissait le frangin.
Je la voyais trop faible pour résister au Pierre-Henri. Il serait sans cesse sur son râble. La maintiendrait sur un qui-vive perpétuel par ses séances de culpabilisation. « Si vous aviez fait ceci pour moi. Et si vous aviez fait ça. Tu vois où j’en suis de ne pas avoir été poussé dans mes études ! Ah ! si papa m’avait donné une chance ! Mais il ne m’a jamais fait confiance. Et puis, pourquoi mon frère veut-il la moitié de la maison ? Il a déjà sa retraite de prof tandis que moi je n’ai rien, maman. Ce n’est qu’une juste compensation pour tout ce que je n’ai pas eu la chance d’avoir, moi. Je n’aurai rien d’autre. Lui a déjà tout. Tu dois faire ton choix, maman ! »
– Tu sais, reprit-elle en servant le dessert, il n’est pas si mauvais que cela. C’est vrai, il est jaloux de toi. Mais tu as toujours été sa référence. Il t’aime. Sois-en sûr. Et puis il a tellement été malheureux de ton accident…
– Mais que va-t-il devenir, maman, s’il continue de glander comme ça ?
– Il m’a dit avoir des projets. Il a quelques économies et il voudrait faire un placement.
– Je croyais qu’il était raide ?
– Tu sais comment est Pierre-Henri, il ne nous dit pas toujours tout.
C’était l’évidence même.
– Tu le vois se lancer dans les affaires ?
– Pierre-Henri sait être raisonnable. Il m’a dit qu’il voulait placer ses économies dans des blanchisseries automatiques. Il paraît qu’il y a un marché. Il est en relation avec des gens de Nantes très, très sérieux. C’est pas bête. Qu’en penses-tu ?
Le blanchiment, il ne manquait plus que ça ! Ça me rappelait sa période dope.
– Je n’en pense rien. Je préférerais le voir bosser.
– Oh ! Pierre-Henri retravaillera dès qu’il se sera reposé. D’ailleurs, il paraît qu’il a une chance de décrocher un rôle dans la prochaine série de Navarro.
La mère partit donc comme convenu. Le mardi 27 mai.
J’avais un mauvais pressentiment. J’étais persuadé que le frangin avait pété les plombs. Qu’il ne supporterait pas que sa mère le contrarie. Que ça allait être l’enfer œdipien entre eux deux.
Elle m’appela quelques jours plus tard pour me dire que tout se passait bien. Mais je compris à son intonation que ça ne baignait pas dans la symbiose. Le comble, pour une fois qu’il avait sa maman que pour lui tout seul. Il devait mettre la pression. Avec sa mère ça marchait généralement, jusqu’à ce qu’elle se plie à ses caprices.
Elle se sentait juste un peu fatiguée.
– Ça va passer, ne t’inquiète pas. Je suis juste un peu oppressé. Ça doit être le temps orageux.
Une semaine plus tard, le dimanche de Pentecôte, le 8 juin, Jean, le voisin d’en face, m’appela pour n’annoncer la mort de ma mère. Je ne fus pas surpris.
Jean Senoceaux était le grand ami local de Pierre-Henri. Il était artisan maçon et tout les séparait. Mais il avait toujours supporté le frangin, et ça remontait à leurs sept, huit ans. Il était admiratif béat devant Pierre-Henri. Tout en étant parfois son souffre-douleur, il se laissait toujours embobiner par sa faconde. Jean connaissait les bons coins pour la pêche et Pierre-Henri adorait pêcher. Des inséparables.
– Ton frère est effondré. Il est anéanti. Je l’ai trouvé prostré dans le salon. Les volets de villa n’étaient pas ouverts à neuf heures, alors je suis allé toquer à la porte-fenêtre. Plusieurs fois. Comme ça ne répondait pas, je suis entré avec la clé que ta mère me laissait toujours.
– Et alors ?
– Ben, j’ai trouvé ton frère immobile et pâle comme un fantôme, prostré dans le fauteuil du salon.
– Et ma mère ?
– Elle était allongée sur son lit… Morte. Mais, c’est curieux, elle était en pyjama mais le lit n’était pas défait. Comme si elle s’était allongée juste pour mourir.
– Et le frère, qu’est-ce qu’il dit ?
– Ben justement, il dit rien. Il est tétanisé.
– T’as appelé le toubib de garde ?
– Oui, il vient juste de repartir. Il a donné un calmant à Pierre-Henri. Il faut que tu viennes. D’ailleurs, le toubib a dit que je t’appelle pour que tu t’occupes de tout. Pierre-Henri n’est pas du tout en état de faire quoi que ce soit.
Ça, j’avais l’habitude.
Quand j’avais commencé à élaborer ma stratégie, au début j’avais prévu de ne pas me déplacer. Si ma mère décédait à Paris, je m’en occupais. Si c’était là-bas, je laissais faire le frangin. Ce n’était pas le moment de la ramener vu l’état de crise où se trouverait sûrement Pierre-Henri.
Ma mère, je savais qu’elle s’en foutait. Elle voulait juste reposer auprès de ses parents.
Mais, dans toute stratégie, il y a une part d’intuition et d’improvisation.
À un moment ou à un autre, je devais bien me retrouver face à ma vermine de frère. Il fallait bien frapper les trois coups, sinon il n’y aurait jamais de dénouement. Au moins je serais dans la place et il n’était pas nécessaire que je m’éternise.
Je pris la route le lundi de Pentecôte en fin de matinée avec la femme du frangin, qui elle bossait malgré la « villégiature » de son mari. Ça le dérangeait pas.
Elle n’amena pas avec elle Betty, sa fille d’un premier mariage, qui avait maintenant seize ans et vivait depuis trois années avec son père. Ce qui m’avait surpris car Sylvie avait tout de la mère exemplaire.
– Les examens, m’avait-elle dit pour excuse.
C’était évident.
Durant tout le trajet, elle resta silencieuse. Elle semblait vouloir me parler mais ne le fit pas. Nous étions pourtant assez proches l’un de l’autre. Sa seule phrase fut pour me réclamer une pause pipi vers Angers. Elle me parut tendue.



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Il n’y eut pas de heurt quand je me trouvai en présence de mon frère.
Présence, façon de parler, car il restait scotché au fauteuil, sédatif après sédatif.
Anéanti, le Pierre-Henri.
Avec l’aide de Sylvie, qui aimait sa belle-mère, j’organisai les obsèques. Qui eurent lieu le mercredi en début d’après-midi. Le jour de la Saint-Barnabé.
Il y eut quelques relations estivales de ma mère – qui s’étaient éclaircies au fil des saisons – et deux bouquets du Monde. De son ancien service et du patron actuel. Puis les intimes.
Sans cérémonie religieuse.
Seul Pierre-Henri faillit manquer l’enterrement de sa mère.
Les enterrements, c’était pas plus son truc que les hôpitaux.
Il était tellement dans les vaps qu’il a fallu quasiment le traîner.
Au moins il ne braillait pas.
Mais, comme toujours, il devenait le problème. Qu’est-ce qu’on allait en faire dans cet état-là ?
Jean et sa femme n’avaient pas d’idée à ce sujet. Jean me sembla même quelque peu fuyant. Lui qui était d’habitude toujours prêt à venir en aide au Pierre-Henri.
Sylvie n’avait que ses quatre jours de « congé pour événement familial ». En plus, nous étions à la mi-juin, la session parlementaire battait son plein et l’imprimerie des Journaux officiels débordait de travail avec l’avalanche de débats parlementaires. Mais c’était un prétexte. Je sentais bien qu’elle n’avait pas envie de rester. Elle aurait pu obtenir une semaine de plus. Le chef du service correction de nuit aurait tout fait pour arranger ce coup-là.
Le toubib me dit que c’était à moi de voir. Que le petit frère était choqué. « Normal », dit-il en connaisseur de la famille depuis trente ans.
Il restait qui ?
Le grand frère !
J’accompagnai Sylvie à la gare de Nantes le jeudi en début en fin de matinée.
Sur le quai, au moment de nous dire au revoir, je lui dis :
– Je crois que je tiens à toi.
Elle me fixa un bref instant et me dit dans un souffle : « Moi aussi », et me déposa un baiser sur les lèvres.
Je retournai vers le problème. Trois quarts d’heure de route, j’avais le temps de réfléchir peinard.
Je ne comprenais pas le comportement fuyant de Jean. Pas à mon égard mais pour tout ce qui semblait concerner Pierre-Henri.
Il fallait que je lui parle même si ce n’était pas moi son grand pote.
À mon retour, je trouvai Pierre-Henri aussi abattu.
Le con, il est capable de jouer la comédie, me dis-je, car il fallait toujours se méfier de cet animal-là. Il était expert en sournoiserie et je n’avais guère envie de me retrouver avec lui dans un huis clos nocturne.
D’ailleurs, je ne pouvais pas m’éterniser, ayant rendez-vous avec un éditeur qui avait besoin de mes dernières corrections pour un manuel d’histoire que j’avais écrit avec un collègue.
J’en profitai pour aller voir Jean que je trouvai en train de nettoyer son matériel dans sa remise.
Je lui demandai comment s’était passé le séjour de ma mère avant son décès, ses rapports avec mon frère.
– Oh ! ça se passait mal. Tu sais comme c’était entre eux ?
– Pas plus ? insistai-je.
– Il y avait de la tension. Ton frère criait beaucoup. Ils avaient l’air de ne pas être d’accord sur quelque chose…
Il fit une pause en essuyant un seau.
– Mais il y a autre chose.
– Autre chose ? fis-je étonné.
– Oui, dit-il un peu gêné mais comme décidant de se jeter à l’eau. Ça me semblait pas naturel. C’était bizarre…
– Qu’est-ce qui était bizarre ? le coupai-je.
– Ta mère.
– Ben elle était morte ! lançai-je en haussant les épaules.
– Oui, je sais, dit-il, semblant faire un effort tant ses paroles lui coûtaient. Mais ça me semblait pas naturel…
– Tu voudrais dire que…
– Oui, je veux dire ce que tu penses toi aussi, me dit-il en redressant le visage et me regardant avec franchise.
– Mais le médecin n’a rien relevé d’anormal. Il l’aurait vu. Il l’aurait signalé.
– Quand c’est le cœur qui lâche, qu’est-ce qu’il peut bien dire d’autre ? « Usé jusqu’à la corde », qu’il a juste dit.
De toute façon, qu’il ait mis la main à la pâte ou non, j’étais sûr et certain que le frangin l’avait dessoudée.
– Il y a aussi quelque chose d’autre, Jean ? Tu ne crois pas ?
Il marqua une pause avant de prendre son élan après avoir jeté un œil vers la porte de la remise.
– Il couche avec ma femme depuis trois ans. Elle est sa maîtresse, lâcha-t-il avec tristesse.
– Il a osé te faire ça, cet enfoiré ? dis-je révolté.
– Oui, il a osé me faire ça, cet enfoiré, reprit-il avec une voix cassée.
Je le pris dans mes bras et lui tapotai l’épaule.
– T’inquiète pas, lui dis-je. On en reparlera.
Il hocha la tête pour acquiescer et se détourna car une larme descendait un des sillons burinés par le soleil et les embruns.



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Cette nuit-là, j’allai dormir à l’hôtel du port, n’ayant vraiment aucune envie de rester seul en compagnie de mon frère. Surtout, je ne voulais pas me retrouver à sa merci et recevoir par mégarde un coup de fusil. « J’ai pas fait exprès, je croyais que c’était un cambrioleur ! J’étais dans les vaps, j’ai tellement pris de médicaments… »
Je me répétais : « Maintenant que maman est morte, tu ne perds rien pour attendre ! »
De toute façon, Sylvie avait rempli le frigo et le congélateur. Qu’il se démerde.
Le lendemain matin, le vendredi, je passai dire au revoir à Jean et à sa femme.
Je lui dis que j’allais voir mon frère et lui demandai de m’accompagner. Je ne souhaitais pas me retrouver seul avec lui. Surtout dans son état apparemment dépressif – et donc irresponsable.
À l’annonce de mon départ, il était déjà moins prostré.
Quel rôle avait-il endossé ? Peut-être voulait-il me voir repartir, tout simplement, ce qui signifiait un gain de temps pour lui. Car il est évident que ce n’est pas dans l’état où il se trouvait qu’on pouvait se rendre chez le notaire ensemble.
– Ça ira, me dit-il, je me débrouillerai. Ne t’inquiète pas.
Ça, ça ne risquait pas !
Mais je la jouai « pute ». L’endormir, affaiblir ses défenses :
– Bien sûr que si je m’inquiète. Tu es mon frère. Je suis responsable de toi.
Je marquai une pause pour qu’il assimile mes propos.
– De toute façon, toi, ne t’inquiète pas. Je reviendrai dans quinze jours et on essaiera de passer une semaine ou deux ensemble, comme dans le temps, histoire de nous retrouver. Mais ne stresse pas, je te laisse la maison. Moi je viendrai de temps en temps. Et puis on règlera le reste chez le notaire. D’accord, p’tit frère ?
Il eut son petit sourire-rictus bien caractéristique du genre « j’ai réussi à t’avoir, tu t’es attendri et je t’ai baisé ».
– T’es sympa, frangin, de prendre les choses comme ça, me dit-il le plus sincèrement du monde, t’es sympa.
– Allez, à plus tard, mon frère, faut que j’y aille !
Plus faux-cul que moi, pas possible. Je me découvrais des talents insoupçonnés.
C’est moi qui l’avais baisé et il ne s’en était même pas rendu compte.
Jean, si.
En me raccompagnant à la voiture, il me dit, la gorge serrée :
– On règlera, ça, hein ?
– Promis, Jean. Prends soin de toi d’ici là !
Un pacte venait d’être conclu. À la vie à la mort.
Il méritait une belle leçon le Pierre-Henri. Il n’y avait pas de raison que ce soit toujours les autres qui dégustent.
Mais je me situais toujours dans l’ordre du virtuel et du symbolique. Je ne me voyais pas encore devenir un assassin malgré son ardoise d’impayés.
J’allais le déshabiller, ça suffirait. Le renier à jamais.
Même s’il devenait SDF et devait en arriver à se traîner à mes pieds, je n’aurais aucune pitié, aucun pardon, aucune compassion. Il pourrait crever devant moi dans le caniveau sans que je bouge le petit doigt et que j’éprouve le moindre sentiment.
Et c’est ce qui allait lui arriver. Il n’était plus mon frère.
Et ce depuis son coup de fil. L’erreur de sa vie.



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12






Je rentrai à Paris et téléphonai aussitôt à Sylvie.
Oui, nous pouvions dîner ensemble. Dimanche soir.
Elle préférait venir chez moi.
Elle arriva vers dix-huit heures et, d’emblée, à peine débarrassée de sa veste, me demanda :
– Tu pensais réellement ce que tu m’as dit sur le quai de la gare ?
– Bien sûr. Et toi ?
– Moi aussi, dit-elle résolument, de ce ton qu’ont les femmes quand elles ont décidé pour deux de tourner une page et d’en écrire une nouvelle qu’elles espèrent de tendresse.
En lui servant l’apéritif, je lui racontai ma conversation avec Jean.
Elle n’en parut nullement étonnée. Mais se crispa. Comme si elle essayait de me dire quelque chose. N’y parvenant pas toutefois. Tremblant imperceptiblement.
– Sers-moi un autre verre ! me lança-t-elle impérativement.
Je m’exécutai. Elle prit le verre, le porta à ses lèvres mais ne le but pas.
Puis elle me lança, comme un défi :
– Qu’est-ce que tu penses de ton frère ?
Je n’avais pas besoin de réfléchir à ma réponse ni de choisir mes mots.
– Une charogne intégrale, lui répondis-je.
Elle riva son regard au mien.
– Tu le crois capable de quoi, au juste ? Peux-tu me dire jusqu’où tu penses qu’il pourrait aller en saloperie ?
Là, elle était devenue rageuse.
Mais il n’y avait guère à réfléchir en ce qui me concerne.
– Le pire. Tout ce qui pourrait être veulerie et avilissement. Par exemple, jusqu’à te prostituer si cela devait servir ses intérêts. T’es satisfaite de ma réponse ?
Elle but une gorgée. Elle avait les yeux pleins de larmes. Je crus y être allé un peu fort. Elle me dit, la voix enrouée et limite inaudible :
– Tu es loin du compte, mon pauvre Bernard.
Il y avait une infinie tristesse dans sa voix. Une de ces douleurs spécifiques aux femmes. Et, en même temps, égoïstement, j’avais l’impression qu’aucune femme ne m’avait jamais appelé par mon prénom aussi tendrement.
– Tu ne t’es jamais demandé pourquoi ma fille ne vivait pas avec nous ? Tu ne te l’es jamais demandé ? poursuivit-elle, son ton redevenant rageur.
Mais elle ne me laissa pas le temps de répondre.
– Pourquoi je la tiens à l’écart de ton frère, hein ? T’as pas une petite idée, dis-moi ?
Combien j’avais voulu m’aveugler toutes ces années sur mon frère, combien ! Combien on avait tous tissé un cocon maléfique autour du Pierre-Henri !
– Si ! finis-je par déglutir, la voix douloureuse.
– Et alors ? me lança-t-elle d’un ton de défi.
– Je me doutais de quelque chose. Mais je croyais que tu m’en aurais parlé s’il y avait eu un problème.
– T’appelle ça un problème, toi ? T’es bien un mec pour traiter un viol de problème !
Et elle s’effondra en pleurs.
Quand elle se reprit, tout en essuyant ses larmes et en balayant sa frange, elle me dit :
– Excuse-moi. J’aurais dû te faire confiance et t’en parler. Il l’a violée il y a trois ans. La veille de ses treize ans…
Nous pleurâmes dans les bras l’un de l’autre. Laissant se calciner le rôti de veau aux olives.
– J’ai cru que j’allais le tuer ! hoqueta-t-elle. Puis j’ai voulu la préserver. À tort ou à raison…
– T’en fais pas, ça ne restera pas impuni, je te le jure !
Un nouveau pacte à la vie à la mort venait d’être conclu.
Mais un pas venait d’être fait, une ligne invisible avait été franchie.
Ma merde personnelle de ressentiment et de colère contre le frangin n’était rien eu égard à la douleur de ses victimes, celle de Jean, celle de Sylvie et, la plus monstrueuse, celle de Betty.
Il n’était plus question de meurtre symbolique, de vengeance quelconque. Même SDF il resterait nuisible le Pierre-Henri. Sa mère n’était plus là pour le protéger. Il avait perdu gros en faisant mourir sa maman.
La justice allait pouvoir passer !
Le reste n’était plus qu’une question de détails à mettre au point.
Précautionneusement. Méticuleusement.
Je ne me reconnaissais plus mais je savais que je m’étais trouvé.

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Dès le lendemain matin, le lundi, le 16, Sylvie et moi, après une nuit tumultueuse, nous sûmes que notre route était toute tracée. La voie du bonheur et de la vengeance. Notre nationale 7 perso.
Nous étions sur notre petit nuage mais il n’était pas question de se relâcher. De toute façon, tous deux pragmatiques, il nous parut évident qu’il ne fallait rien changer à nos habitudes.
Nous revoir une ou deux fois, c’était normal après le décès de sa belle-mère. Mais pas plus. Qu’on ne puisse en aucun cas soupçonner une liaison. « Cherchez le mobile – cherchez la femme. »
C’eût été trop con.
– Démerde-toi, lui dis-je, pour obtenir une dizaine de jours de vacances début juillet, session parlementaire ou pas. Joue les éplorées ou n’importe quoi, mais démerde-toi. Il faut que tout soit réglé avant l’afflux du 14 juillet.
Il faut que tout soit réglé ! Avec Sylvie, c’était chouette, il n’y avait pas à se prendre la tête ni à mettre les points sur les « i ». C’était l’évidence même. Nous allions simplement régler la succession.
Ce n’était qu’une formalité.
À l’heure du déjeuner, j’appelai Jean. Que j’appelais à présent Jeannot. Qui avait mis bas de son piédestal la statue de Pierre-Henri pour m’y substituer.
Je n’eus qu’à lui dire :
– Lundi en quinze, je serai là avec Sylvie pour régler la succession. Je pense pouvoir tout régler en huit, dix jours.
Avec son esprit pratique, il me répondit :
– Qui sait ? ça peut même aller plus vite !
Nous étions donc d’accord.
Le seul point qui me gênait était la présence de la femme de Jean. Josiane, la maîtresse de Pierre-Henri.
Il nous fallait l’écarter de la zone de turbulence à venir.
– Dis, Jeannot, ta Josiane, elle ne va pas de temps en temps à Nantes dans sa famille ?
– Si, presque un week-end sur deux. Mais c’est irrégulier.
J’avais mon idée.
– Tu ne pourrais pas organiser une bonne scène de ménage bien torchée pour qu’elle ait envie de riper ses galoches le temps du premier week-end suivant notre arrivée ? Tu me suis ?
– Parfaitement. Je m’en occupe.
– Mais surtout pas de scène de ménage pour ses infidélités avec le frangin, hein ?
– T’inquiète, Bernard, j’ai compris. De toute façon, dès que je gueule un peu, elle en profite pour se barrer !
Ce point réglé, je téléphonai au notaire de ma mère à Pornic pour lui demander un rendez-vous pour le surlendemain de notre arrivée ; le mercredi 2 juillet.
C’était pour une première prise de contact et je l’assurai que nous souhaitions, mon frère et moi, rester en indivision. Qu’il n’y aurait pas d’obstacle particulier.
Me restait à appeler « p’tit frère ».
Il serait d’abord inquiet et tendu en entendant ma voix mais décompresserait vite quand je lui aurais annoncé la bonne nouvelle : il pouvait squatter la villa, j’en avais rien à cirer.
Évidemment, je n’allais pas lui présenter les choses de cette façon. Mais c’est ce qu’il penserait. Et me verrait déjà assumant les frais fixes de son squat.
Ce devait être l’heure de sa sieste quotidienne – indispensable à son équilibre. J’allais le désommeiller brutalement. Mais sa joie n’en serait que plus grande.
Il décrocha la voix empâtée.
– Ouais…
– Salut, frangin !
– Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il sur ses gardes.
– Ben rien, je te téléphone. C’est moi Bernard, ton frère…, dis-je enjoué.
– Ouais…, méfiant.
– Tu te souviens que je devais repasser, pour aller chez le notaire… avec toi ?
Je le connaissais suffisamment pour savoir qu’il ne devait pas être si rassuré que cela.
D’ailleurs, il me demanda avec une pointe d’inquiétude :
– Ah bon ! C’est si urgent ?
Voilà, il avait eu sa petite décharge d’adrénaline. À moi de le ferrer. En le rassurant.
– Ne t’inquiète pas, p’tit frère. Chose promise, chose due. Je t’ai promis de garder la maison en indivision, non ?
– J’ai pas oublié (agressif) ! Mais t’es sûr ?
– Mais oui. Et c’est ce que maman aurait voulu.
Il ne perdait pas le nord :
– Ça c’est vrai !
Je sentais que quelque chose le tracassait malgré tout.
– Mais toi, lança-t-il, tu vas venir t’installer ici ?
Je sais, ce n’était pas dans son scénario.
– Mais non, pas du tout ! Tu sais très bien que je suis mieux à Paris, et pas seulement pour mes recherches et mes bouquins… Je viendrai juste quelques jours comme avant. T’es rassuré ?
Il fallait qu’il assimile. Un vrai môme.
– Tu me laisses vraiment la maison ?
– Mais puisque je te l’ai dit ! Je viens d’ailleurs d’appeler le notaire de maman pour que nous allions le voir le mercredi de notre arrivée…
Nous… ?
Il redevenait inquiet. Rien n’était assuré avec lui tant que c’était pas bétonné. Même sa mère il ne la croyait pas sur parole. C’est dire !
– Ben oui, t’es marié, non ? Et ta femme a parfois des vacances, d’accord ?
– Ah ouais, c’est vrai…
Cela semblait déranger ses plans. De cul ou de cuite, évidemment.
– Elle m’a dit qu’elle viendra peut-être une quinzaine. Tu l’as beaucoup inquiétée la dernière fois et ça la rassurerait de s’occuper un peu de toi. C’est normal, non ?
Pas pour le frère. Je le sentais boudeur.
– Tu exagères, repris-je, je fais bien un effort, tu peux en faire un avec Sylvie, non ?
Avec la villa à la clé, il pouvait faire un effort l’enfoiré.
– Ça va ? lui demandai-je pour rompre le silence qui s’instaurait.
– Ouais, ouais, ça va. C’est juste que j’étais en train de me dire que c’est sympa ce que tu fais pour moi. Je ne savais pas que tu m’aimais autant…
Je le laissai s’attendrir un moment. De toute façon, c’était sur lui-même. Mais, en l’occurrence, ça ne lui ferait pas de mal et ça l’endormirait.
Encore quelques épanchements et je raccrochai le premier.
Ça aurait pu durer deux plombes !
Abel venait de donner le baiser de la mort à Caïn.
J’allais récrire un chapitre de la Genèse.



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14






Deux semaines plus tard, nous arrivâmes, Sylvie et moi, en début d’après-midi. Le lundi 30 juin.
Pierre-Henri était tout sourire et tout miel.
Qu’on était loin de la période où il voulait se faire sauter avec la baraque ! Il avait obtenu son « dû ». Et c’est vrai que dans ces moments-là il pouvait être adorable.
Ce qui me faisait frémir, malgré tout, c’est qu’il allait tenter de se faire suçoter par sa femme, le salaud. Même si elle devait le tenir le plus possible sur sa faim pour le bon déroulement du scénario.
J’avais qu’à me dire qu’elle n’était pas consentante et qu’il en abuserait. Ça positiverait ma rage et la tiendrait au chaud – ma rage, pas Sylvie.
Mon frère nous recevait, bon prince et maître de céans.
Il rayonnait et se faisait le paon.
Il avait même poussé la générosité à me laisser mon ancienne chambre qui était à présent la sienne.
Il coucherait dans le « lit de maman ». Ça lui faisait plaisir.
Je ne sus pas si c’était de me laisser « sa » chambre ou de coucher dans le lit de maman.
Même morte, l’inceste n’était pas loin.
Il était touché que j’aie pensé à lui amener du whisky de sa marque préférée. Et trois bouteilles !
– C’est trop, mon frère !
C’était surtout pas le moment qu’il se trouve en manque. Ça faisait partie de mon scénario.
Le mardi soir, nous fîmes la fiesta tous ensemble avec Jeannot et Josiane.
Idem le mercredi pour fêter la visite de l’après-midi chez le notaire.
Rayonnant le petit frère, majestueux le Pierre-Henri. Tout excité et bien bourré.
Et mon frangin par-ci et mon frangin par-là, et hein qu’il est sympa mon frère et qu’il est généreux ! litanisait-il, la voix de plus en plus pâteuse.
Tout le monde était de la fête. Même Sylvie. Sauf Josiane. Sûrement parce que le frangin n’était plus en capacité de tirer son coup à la sauvette dans l’état où on l’avait mis. Parfois elle nous jetait même des regards bizarres. Pourtant elle était au jus d’orange, elle !
Et rebelote le jeudi soir. C’est-à-dire la veille ou l’avant-veille – ce n’était pas encore définitif – de notre J Day, de notre Austerlitz… Ouais, c’est vrai, Austerlitz ça ne colle pas pour un assassinat de nuit.
C’était à Jeannot de jouer.
Il lâcha en début de soirée :
– Tu fais la gueule comme tu fais le ménage !
La Josiane contre-attaqua.
– À qui que tu causes comme ça ?
Le Jeannot n’y allait pas vraiment dans la finesse. Mais il devait savoir ce qu’il faisait.
– À qui veux-tu que ce soit ?
Elle resta un moment hébétée. Fallait que ça parvienne au cortex. Puis :
– Parce que mon ménage je le fais mal ? C’est ce que tu veux dire, vieux porc bourré ?…
C’était parti et mal pour le Jeannot. Car Josiane pouvait avoir des défauts, mais, en tant que fille du Nord, c’était nickel chez elle. Le grain de poussière c’était son obsession. Alors, là, l’insulte suprême.
Mais tous les autres se marraient.
– Puisque que c’est comme ça, eh ben je vous laisse à votre beuverie ! Et ne comptez pas sur moi pour venir nettoyer ! Continuez sans moi. Demain je me tire à Nantes !
Ouf ! me fis-je en moi-même.
Ça avançait.
Le frangin était hilare. Il se resservit en nous oubliant. Je ne sais même pas s’il se rendait compte qu’on était avec lui.
Sûr que si ça avait duré quelques jours de plus, il nous aurait lâché dans son euphorie : « J’ai bien fait de tuer maman, quand même ! »
Mais il n’en aurait pas l’occasion. En tant que maître d’œuvre, j’avais choisi d’accélérer les choses.
Le vendredi matin, Jeannot prépara le matos.
Il faisait le contrarié du départ de Josiane. Dit qu’il préférait rester chez lui ce soir-là.
En fin d’après-midi, Sylvie lança :
– Ça me fait peine de laisser le Jeannot comme ça, je vais aller lui tenir compagnie.
Le Pierre-Henri, perché sur son trône, n’en avait rien à cirer. Et puis nous avions des munitions pour la soirée, hein, grand frère ?
Bien sûr, p’tit frère.
Et voilà, le clap du départ fut donné. La suite, on la connaît depuis le début.
Ça me fait quand même du bien de penser que Pierre-Henri est parti au summum de son bonheur, en ayant tout ce qu’il voulait avoir. Même au-delà.
Oh ! c’est pas tellement pour cette salope. C’est maman surtout qui aurait été contente de voir ses enfants réunis et son Pierre-Henri enfin apaisé dans sa quête du nirvana !
Et « l’œil d’Abel », ça n’existait pas. Pas de remords possible…



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15






Le marrant de l’histoire, c’est que, le frangin disparu, sans trace aucune, la villa resterait en indivision un sacré bout de temps !
J’avais pas pensé à cet aspect des choses en me lançant dans la réécriture de la Genèse. Mais sûrement que Betty, la fille de Sylvie, aimerait y venir plus tard en vacances, avec ou sans nous.
Pour l’instant, il n’y avait rien d’inquiétant. Il n’y avait d’ailleurs aucun raison de s’inquiéter. Le tout ayant été tellement bien ficelé. Par mes soins.
Il nous fallut simplement faire semblant d’être soucieux de la disparition du Pierre-Henri quand nous nous rendîmes, le lundi matin, le 7, Sylvie et moi, à la gendarmerie de Saint-Brévin-les-Pins pour signaler sa disparition.
– Quelle disparition ? nous demanda le brigadier d’un air soupçonneux portant surtout sur notre âge mental.
– Ben, on vient de vous le dire ! répondis-je interloqué. Celle de Pierre-Henri ! Mon frère,… son époux (en désignant sa veuve)…
– Pour moi, c’est pas une disparition !
Il était catégorique. Nous étonnés.
– Il est sorti dans la soirée de samedi et n’est pas rentré. Nous passions la soirée…
– Je sais, je sais. Mais revenez me voir dans une semaine. En attendant, à son âge, et vu comme on le connaît ici le Pierre-Henri, c’est une fugue… si vous voyez ce que je veux dire.
C’était lourd de sous-entendus. Même le képi s’en rendit compte et s’excusa auprès de Sylvie.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, chère madame. Mais vous le connaissez ? Il reviendra. Allez ! j’arrive tout juste de Nantes et je n’ai pas que ça à faire…
Et il nous éconduisit jusqu’à la sortie de la gendarmerie pour être sûr d’être débarrassé de nous.
– Tu te rends compte, me dit Sylvie interloquée, c’est encore plus simple que prévu !
Mais un bon stratège doit rester sur ses gardes tant que l’environnement n’est pas parfaitement contrôlé. L’imprévisible, ça existe.
Et imprévisible, ce le fut ! On n’avait jamais pensé que les emmerdes puissent nous venir du côté de la Josiane. Elle était trop nouille pour cela, n’en déplaise à Jeannot qui lui trouvait de nouveau, grâce à la disparition miraculeuse de Pierre-Henri, toutes les vertus conjugales et féminines.
Il me reprocha même de ne pas avoir tout envisagé.
– C’est toi le stratège, non !
Quand elle arriva comme un dragon le lundi après-midi et nous trouva en train de cogiter dans la remise de Jean, à qui je venais de raconter notre visite éclair à la maréchaussée, elle nous jeta tout de go, campée sur ses deux poteaux écartés comme pour pisser debout à l’ancienne et les poings sur les hanches, le menton mussolinien :
– C’est quoi, cette histoire de disparition de Pierrot ? Vous allez m’expliquer, oui ou non !
Nous en restâmes comme deux ronds de flan. Deux mômes surpris en train d’arracher les ailes d’une mouche à défaut d’autre chose.
Elle débarquait, et elle était déjà au courant !
Il nous fallait vraiment analyser l’imprévisible au plus vite. Et en attendant supporter le choc.
Nous avions l’air tellement ahuris, la mâchoire à se décrocher, qu’elle pensa y avoir été trop fort. Quelque chose lui semblait louche d’emblée, elle pressentait quelque entourloupe, mais que pouvait avoir à y faire ces deux « imbéciles » plus buveurs et bavards que nuisibles ?
Nous suivîmes le parcours de ses ondes cérébrales et conservâmes la position mâchoire décrochée jusqu’à sa volte-face.
Ouf ! Mais nous venions de rencontrer l’imprévisible.
Dès qu’elle fut rentrée dans sa cuisine – ce qui allait l’occuper un certain temps même si ça ne l’empêcherait pas de cogiter –, Jeannot et moi reprîmes notre air naturel, quoique quelque peu ahuri et encore sous le choc.
Jeannot fut le premier à dire :
– Ben dis donc !
À quoi je répondis par un :
– À qui le dis-tu !
Mais nous étions incapables de pensées sereines et cohérentes. Et puis Jeannot devait quand même bosser, lui.
J’allai m’affaler dans la chaise longue du jardin. Pris un whisky bien tassé sous ses glaçons. Ce qui surprit Sylvie à trois heures de l’après-midi.
– Il y a un problème ? me demanda-t-elle.
– Non, t’inquiète, c’est juste pour décompresser.
– Tiens, tu te mets à parler comme lui maintenant ! jeta-t-elle sarcastique.
Lui, c’était évidemment Pierre-Henri. Mais je pouvais pas et ne voulais pas lui parler de l’imprévisible.
– Je crois que nous avons tous besoin de décompresser, dis-je. Toi aussi. Pourquoi ne ferais-tu pas venir ta fille quelques jours ?
Je pensais qu’en plus ça conforterait notre scénario. Si nous restions seuls, Sylvie et moi, le retour du frangin se faisant attendre, et pour cause, ça pourrait faire jaser. Tandis que là…



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15 (suite 1)






Elle partit téléphoner à son ex chez qui la petite vivait. À seize ans, il serait sûrement content de s’en débarrasser quelque temps. C’est chiant, à cet âge-là, les mômes !
La Josiane partit en courses sur le coup de cinq heures. Je ne la voyais pas mais elle avait une façon particulière de claquer les portières et de faire démarrer sa voiture. Ça hoquetait plusieurs fois du côté moteur et ça grinçait question vitesses.
Jeannot avait dû le pressentir car il ne tarda pas à rappliquer avec sa camionnette de chantier. Quand il partait bosser, ça ne durait jamais longtemps ; ce sont surtout ses deux ouvriers qui trimaient.
Un coup de klaxon. C’était le signal convenu avec Pierre-Henri avant et maintenant avec moi. Ça signifiait que la voie était libre et que je pouvais le rejoindre dans la remise.
– T’as réfléchi ? me dit-il tout en retirant son « blanc » de travail.
– Oui.
Ce qui était faux. J’en étais présentement incapable.
– Pour de l’imprévisible, c’en est ! lâcha-t-il. Je ne m’y attendais pas du tout.
– Que veux-tu, Jeannot, c’est ça l’imprévisible, sus-je dire doctement.
Il me regarda bizarrement.
– On va quand même pas…, commença-t-il, laissant sa phrase en suspens tant son émotion était grande.
Je n’avais rien à dire. C’était sa femme, et elle n’avait fauté qu’avec son « Pierrot », notre Pierre-Henri à nous. Ça l’exonérait quasiment de son adultère. Elle était tombée sous les griffes du démon. Enfin, c’est une façon de parler.
– Il faudrait d’abord savoir comme elle l’a su, finis-je par dire.
Elle avait présentement une longueur d’avance sur nous et ça, en bonne stratégie, c’est mauvais. Mauvais pour celui qui est largué.
– Elle a peut-être deviné ? fit-il du ton du cancéreux qui croit encore que rémission rime avec guérison.
Je le regardai goguenard.
– De l’intuition féminine, pendant que tu y es ! le taquinai-je.
– Et pourquoi pas ? répondit-il le plus sérieusement du monde. Ça existe ! La preuve !
Il était prêt à se fâcher. Il n’allait pas en démordre.
Je me fis la remarque que si les hommes en étaient dotés, d’intuition, il y aurait moins de cocus. Mais je ne sais pas s’il l’aurait bien pris. J’en doute vu son air buté.
« Une guerre, disait ma grand-mère, on sait comment ça commence mais on ne sait jamais comment ça finit, ni quand ! » Elle parlait de 14 qui avait marqué son enfance. Mais elle disait la même chose pour 40.
Et c’est vrai. Mais, « dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, les erreurs dues à la bonté d’âme sont précisément la pire des choses », disait Clausewitz. Et c’était pas du grosso modo, c’était dixit le Maître.
Et j’en tirais, virtuellement, toutes les conséquences.
Un stratège ne se voit pas en assassin. Alors encore moins Jeannot, artisan maçon, qui n’avait eu jusque-là que des réactions bien humaines.
Nous n’avions pas tué le Pierre-Henri. Nous l’avions é-li-mi-né ! C’était pas un crime ; c’était un service rendu à la société. Une œuvre de salubrité sécuritaire. Même si on ne pouvait pas le crier sur les toits. Mais ni l’un ni l’autre ne voulions devenir des criminels.
Pourtant il y avait cet imprévisible. Il y avait un obstacle. Il s’appelait Josiane, ce qui ne changeait rien au fait. Ça aurait pu être n’importe quoi, ou n’importe qui.
J’avais dû réfléchir à haute voix, car j’entendis le Jeannot miauler :
– Mais ce n’est pas n’importe qui ! C’est ma Josiane ! Ma femme, merde, tu comprends ?
J’étais muré dans mon raisonnement redevenu silencieux.
– Non ! il ne peut pas comprendre. Il n’y connaît rien !
Moi, dans le silence de mon cerveau : « Nous éliminons Josiane, puis j’élimine Jeannot, ou les deux ensemble, et après… qui d’autre ? Tu dérailles, mon vieux, reprends-toi ! » Nous n’étions quand même pas des assassins. Nous n’allions pas devenir des serial killers !



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15 (suite 2 et fin)






Je me repris.
– Écoute, Jeannot. Soyons scientifiques, veux-tu ? comme toi avec une brique plus une brique, un sac de ciment plus un sac de chaux, ou une dalle de béton… Tu me suis ?…
– Tu me fais peur, Bernard ! Ça va aller trop loin !
Il s’affolait. Et j’avais vraiment l’air de lui faire peur.
– Mais non, repris-je de façon plus pédagogique pour me mettre à la portée de mon interlocuteur. Il faut examiner les faits. Admettons qu’elle n’a pas deviné. Donc elle l’a appris…
– De quelqu’un ? fit-il soulagé d’avoir pu me comprendre.
– Bien sûr. Et qui était au courant, à part Sylvie, toi et moi ?… Qui ?
Il lui fallut quand même réfléchir, se grattant les fesses, avant de répondre :
– Ben personne !
– Voilà, t’as tout compris.
– Non, je crois pas…
C’était pas pour rien quand même qu’il avait supporté le frangin si longtemps.
– Mais bougre d’idiot ! explosai-je, quelqu’un d’autre sait !
– Ah !
Il était à nouveau largué. Il n’arrivait pas à suivre le cours. Pourtant il ramait. Voulait pas me décevoir.
– Et qui d’autre sait ? repris-je pédagogiquement.
– Ben je sais pas…
– À qui en avons-nous parlé ?
– À personne !
– Mais si, Jeannot !
– Ah bon ?
– Au bri-ga-dier ! Tu piges maintenant ?
– Ben non, ça a pas de rapport avec ma Josiane…, fit-il en se grattant à présent son crâne dégarni.
Il me fallait faire une pause. Nous n’étions pas au même niveau de jeu.
– Ça a pas de rapport avec ma Josiane…, répétait-il.
Il fallait quand même abréger avant le retour de Josiane, sinon c’est elle qui nous donnerait la solution, et on aurait pas l’air con.
– Imagine… Imagine seulement que Josiane et le brigadier se connaissent, comme ça, d’une façon ou d’une autre…
– Tu ne veux quand même pas dire que…
– Non, imagine seulement.
Il imaginait. C’était dur. Ça avait l’air de faire mal.
– Ma Josiane, fit-il égaré, c’est quand même pas une salope ! Elle ne couchait qu’avec ton frangin !
Je me taisais, tête baissée, pour respecter sa douleur.
– Il y avait pas en plus un gendarme, un plus inutile qu’un bœuf… ?
Évidemment, il partageait la vieille vision rurale du pandore qui passe son temps à glander. Être cocu par un gendarme, c’était pire que de l’être par le curé en ce pays de Retz qui en avait vu d’autres. Le curé, il avait au moins son utilité avec ses processions.
– Mais je vais les couler dans le béton pour l’éternité ! Je vais les emmurer vivants ! Je vais les coller avec ton enculé de frère avec deux sacs de chaux sur le bide ! Je vais les percer à la truelle ! Je vais les atomiser à la dynamite dans un blockhaus ! Je vais…
Il explosait de fureur. Je le comprenais. Putain, on avait de la chance quand même ! s’il avait été boucher, ça aurait déraillé dans l’horreur sanguinolente, et le sang, moi, depuis le coup de ma guibolle, je supporte pas.
Je le pris dans mes bras, le consolant de petites tapes sur les épaules et lui répétant :
– T’inquiète pas ! On verra ça demain. Mais reste calme pour l’instant.
– Tu vas trouver une solution, hein, Bernard ? me suppliait-il entre deux sanglots.
– Je te le promets, mon Jeannot !
Heureusement que personne ne pouvait nous voir de la rue. Sinon, on aurait pu se faire des idées.



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16






Des idées, c’était à moi d’en avoir.
Et je pouvais ! La preuve quand j’avais deviné qu’il y avait un lien entre le brigadier qui revenait de Nantes et Josiane. C’était osé, mais c’était bien vu. La fameuse cousine de Josiane à Nantes, c’était le brigadier. C’est pour ça qu’elle s’y rendait irrégulièrement. Parce que le gendarme n’avait pas tous ses week-ends !
Je décidai d’abord de tenir Sylvie à l’écart de cette suite impromptue à « Pierre-Henri I ». Ça ne la concernait plus et je voulais la préserver. De toute façon, sa fille, qui avait accepté de venir, allait la distraire et l’occuper.
Il me fallait improviser une nouvelle stratégie dans l’urgence. Je m’en sentais capable si je pouvais faire l’inventaire de nos moyens.
En parlant de moyens, c’était quand même drôle que le Jeannot ait évoqué la dynamite dans sa colère. Ça me rappela quand le Pierre-Henri avait menacé de se faire sauter !
D’ailleurs, le lendemain matin, mardi, en fin de matinée, je ne pus m’empêcher de demander à Jeannot :
– Dis, c’est quoi cette histoire de dynamite ? T’en n’aurais pas par hasard ?
– Ben si, répondit-il le plus naturellement du monde en haussant les épaules.
– Pour quoi faire ? m’enquis-je étonné. T’en n’as pas besoin pour ton boulot. T’es pas dans la démolition ?
– C’est pour l