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Version complète : "Cadavres dans le blockhaus"
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Noir Express
Ce récit est idéal pour ceux qui reviennent de vacances ou sont sur le départ – et pour ceux ou celles qui en sont privé, il sera d’une grande consolation…

Gérard Langlot s’est installé provisoirement à Saint-Michel-Chef-Chef, pittoresque station balnéaire de la Loire-Atlantique que vous connaissez déjà. Langlot apprécie les joies de la pêche à pied. Mais, en poussant son haveneau, il ramène des algues, quelques crevettes et des morceaux de sa femme… Il se souvient de l’avoir tuée mais pas de l’avoir dépecée. Hallucination ou manipulation ?
Même morte, sa femme lui pourrit la vie. Une histoire banale aux limites de la folie.

Gérard Langlot est le patron du Relais angevin, bar-restau de la rue Cler (Paris 7e). Le lieu et le personnage sont récurrents par la suite.




1






De l’eau jusqu’à mi-cuisse, Gérard poussait son haveneau* depuis une bonne demi-heure. Ils n’étaient que cinq pêcheurs à pied en cet après-midi de semaine de la mi-juin.
Il profitait de ce plaisir quasi solitaire pendant qu’il en était encore temps et, surtout, pour ne rien changer à ses habitudes. Bientôt, dès le début juillet, ils seraient des dizaines, petits et grands, à profiter ainsi de la basse mer pour ratisser la crevette chacun dans sa direction avec des haveneaux de toutes tailles.
Pour la plupart en short ou en slip de bains. Torse nu, tee-shirt ou marcel. Casquettes, certaines publicitaires, tête nue ou couvre-chefs informes. Sandalettes en plastique ou pieds nus. Quelques-uns avec des cuissardes – les professionnels.
De part et d’autre du long banc de sable où certains chercheraient d’éventuelles palourdes ou d’hypothétiques couteaux avec leur petite boîte de sel à la main. Deux ou trois s’y attaqueraient carrément à la pelle, bêchant méticuleusement le banc par carrés successifs – encore des professionnels.
Gérard releva le haveneau une nouvelle fois pour y recueillir une maigre poignée de crevettes grises qu’il jeta dans son vieux panier de pêche en osier passé en bandoulière et qui lui battait le flanc.
Il replongea son haveneau et reprit sa marche lente. Le releva de nouveau dix mètres plus loin.
Cette fois-ci, c’était légèrement plus lourd. Peut-être des petites soles. Parfois ça arrivait. Mais de moins en moins.
Il mit sa main dans le fond du filet pour commencer son tri.
Ce n’était ni une méduse – c’était d’ailleurs pas la saison – ni une étoile de mer – ça se raréfiait plutôt. Non plus une petite raie.
Il se saisit de la chose informe pour la relâcher aussitôt dans le filet avec répulsion.
Une main !
Il jeta un regard de droite et de gauche et remit discrètement le tout à la mer. Replongeant son haveneau et reprenant sa marche tout en regardant derrière lui avec la hantise absurde que la chose ne se transforme en piranha.
« J’ai rêvé ! C’est pas possible ! » se dit-il. Mais il n’éprouvait aucune envie de retourner sur ses pas pour le constater.
Il sentit la barre en bois du haveneau buter contre quelque chose. De nouveau, le filet devint légèrement plus lourd.
Gérard le releva sans précipitation, plein d’inquiétude.
Ce n’était qu’une tête avec de longs cheveux blonds filasses plaqués sur la face.
Il se mit à trembler de tous ses membres. Figé sur place. Se demandant, terrifié, combien de morceaux petits et grands pouvaient le cerner ainsi.
Prenant appui sur la jambe gauche, telle une ballerine pour un fouetté, il chercha à tâtons du pied gauche autour de lui.
Il heurta une branche molle.
Horrifié, il parvint à se dire, au bord de la panique, que, un, du bois ça flotte et ça nage pas entre deux eaux, deux, le bois c’est pas mou.
Gérard se figea à nouveau dans une complète immobilité.
Mais la branche molle vint heurter sa jambe à mi-mollet.
La chair de poule de sa vie.
« Si c’est mort, ça mord pas, si… », se répétait-il pour s’encourager et exorciser sa peur.
Il voulait sortir de ce cauchemar au plus vite mais craignait, horrifié, de tomber sur tout le reste.
Gérard avait envie de crier au secours, de hurler à l’aide. Mais il ne le pouvait pas. Il savait, surtout, qu’il ne le devait pas.
Il avait reconnu la tête de Christine. Sa femme.
Dont il avait signalé la disparition neuf jours plus tôt à la gendarmerie.
Allez donc raconter aux flics que, tiens ! justement, alors que vous poussiez le haveneau pour ramener une bonne cuisine de crevettes et, peut-être, deux, trois solettes, vous veniez de tomber – par le plus grand des hasards – sur les morceaux divers et variés de votre épouse disparue…
Surtout si c’est vous qui l’aviez tuée. Et pas accidentellement.



* « Filet utilisé sur les plages sablonneuses pour la pêche à la crevette et aux poissons plats. » (Petit Robert 1.)


© Alain Pecunia, 2008.
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2






Sorti de sa frayeur, ayant rejeté le tout à l’eau le plus discrètement possible, les jambes flageolantes et la bedaine tressautant, Gérard finit par s’extirper de ce merdier, remake aquatique du « retour des morts-vivants », pour rejoindre la plage.
Il était hagard et se laissa choir sur le sable en même temps que le haveneau. Grelottant de tous ses membres.
– Ça ne va pas, mon monsieur ?
Il faut toujours qu’il y ait des emmerdeurs qui se manifestent quand on est plongé en plein dans la merde. Comme pour en remettre une couche. C’est une variante de la loi des séries.
– Ça a pas l’air d’aller ?
Elle faisait chier, la petite vieille. En plus, elle avait tout d’une dingue avec sa crinoline, toute de blanc vêtue de pied en cap, et son chat noir tenu en laisse.
« Mais c’est pas vrai, c’est le cauchemar qui continue », se murmura Gérard en roulant des yeux hallucinés.
Il avait envie de lui dire que tout allait bien, qu’elle pouvait aller se faire foutre. Mais rien tellement il claquait des dents.
– Tenez, il y a justement un monsieur qui arrive ! Je vais lui demander de l’aide.
Noooon !
– Monsieur, s’il vous plaît ?
Et ce con genre beauf, qu’est-ce qu’il peut bien faire là ? Peut même pas tenir en laisse son labrador qui patauge dans la baille comme un dingue.
– Va chercher la baballe !
Connard. Il est capable de ramener un morceau…
Mais le labrador avait abandonné la balle pour venir renifler Gérard et identifier son sexe à l’odeur.
Piiiiitié !
Il avait presque envie d’en chialer. Heureusement que c’était pas la pleine saison avec la plage transformée en train de banlieue à l’heure de pointe !
– Ça va aller…, parvint-il à articuler tout en continuant de grelotter et de claquer des dents. J’ai dû rester trop longtemps dans l’eau, ajouta-t-il en tentant de se relever.
– Vous êtes sûr ? demanda le beauf.
– C’est peut-être pas bien prudent…, commenta la vieille folle.
– Ma voiture est juste en haut des escaliers, là. Je vais rentrer prendre une douche chaude…Ça ira.
L’homme aida Gérard à se relever et le soutint jusqu’au pied de l’escalier.
– Ça ira, maintenant. Je vous remercie, dit Gérard.
– C’est pas ben prudent ! commenta la vieille qui voulut lui coller le train jusqu’à la voiture.
Et qui le fit. Son chat blotti dans les bras.



© Alain Pecunia, 2008.
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3






Vautré dans le canapé de la villa, anéanti, n’ayant cessé de grelotter qu’à partir du troisième armagnac, Gérard se demandait de quel genre d’hallucination il avait bien pu être victime.
De quelle malédiction, plutôt !
La dernière fois qu’il avait contemplé le corps de Christine, il était peut-être mort – mais entier ! Et il gisait à même le sol dans un des blockhaus de la pointe Saint-Gildas.
Il aurait même dû y être découvert dans les vingt-quatre heures. Quarante-huit heures tout au plus. Tellement le lieu était fréquenté. D’autant plus qu’il l’y avait laissé un vendredi en début soirée.
Il ne méritait pas une telle persécution. Surtout qu’elle était morte sans souffrir. Dire qu’elle ne s’en était pas rendu compte serait beaucoup dire. Mais il avait fait pour le mieux. Avec mérite, vu la façon dont elle lui avait pourri la vie depuis onze ans. Et qu’elle aurait continué de la lui pourrir. Consciencieusement, méticuleusement, jour après jour, nuit après nuit. S’il n’y avait pas mis un terme.




© Alain Pecunia, 2008.
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4






Quand je l’avais rencontrée pour la première fois, j’avais trente-neuf ans et elle vingt-huit. Une déesse nordique – ne dépassant pas le mètre soixante-cinq, mais une déesse tout de même avec ses longs cheveux d’or et son corps cuivré par le soleil.
Une fois déshabillée, car, sinon, le tout était bien dissimulé sous un tailleur austère et un maintien discret de secrétaire de ministère. Les cheveux relevés en chignon strict, les lunettes vieillottes, un faible maquillage. La petite bourgeoise rangée et sérieuse.
Impossible de devenir la salope totale, impossible !
C’était vraiment pas mon genre, mais je flashai sur elle dès qu’elle rentra dans mon bar-restau de la rue Cler un jour de septembre grisâtre, un midi, pour un simple jambon-salade.
Elle me dit qu’elle travaillait rue Saint-Dominique. Au ministère de la Défense.
– Je préfère ça, lui dis-je en souriant.
– Pourquoi ? demanda-t-elle surprise.
– Je vous avais pris pour le fisc ou l’hygiène.
Nous rîmes de bon cœur.
– Vous venez de loin ? lui demandai-je histoire de parler et de fidéliser la clientèle.
– Non. Du 15e. Rue de Lourmel. Et vous ?
– Oh ! moi, juste au-dessus !
Elle régla l’addition en me remerciant d’un sourire énigmatique.
Une fois le service du midi terminé, je m’offrais une pause entre quinze heures trente et dix-huit heures. L’un des deux serveurs se relayant pour l’intérim. La cuisine, c’était moi.
J’en profitais pour les courses, les comptes et, surtout, me détendre.
Ce même jour, à dix-sept heures, on sonna à ma porte.
C’était elle.
– Vous ? fis-je statufié.
– Bien oui, c’est moi ! dit-elle en haussant les épaules. J’avais envie de vous revoir.
C’était dit sans timidité.
Elle me repoussa des deux mains dans mon propre appartement. Jusqu’au canapé le long du mur en vis-à-vis de la porte d’entrée. Posant ses mains sur mes épaules pour que je m’y asseye.
Je m’y affalai plutôt. Scié par ce qui m’arrivait et les prémices qui se manifestaient.
Elle fit un strip intégrale devant moi. Rien de langoureux. Plutôt de l’urgence. Avec pas grand-chose sous le tailleur strict.
Puis me sauta dessus, littéralement. S’excitant sur moi encore tout habillée.
C’est là que son corps de déesse souple et musclé se révéla à moi et me fascina avec ce duvet blond et son sexe rasé si doux se livrant à toutes mes caresses avant qu’elle n’entreprenne de me déshabiller.
J’éjaculai avant même qu’elle ait commencé à mouiller. D’ailleurs elle mouilla rarement. C’était un signe. J’aurais dû me méfier. Mais j’étais déjà raide amoureux alors que, en fait, ce n’était qu’une passion physique inextinguible. Du moins pour moi.
Les mois qui suivirent représentèrent l’apothéose sexuelle de ma vie.
Elle me rejoignait à dix-sept heures deux, trois soirs par semaine et un week-end sur deux.
Sur deux, car c’était l’accord qu’elle avait passé avec son mari. Et il n’avait pas le droit de l’interroger. « C’est mon espace de liberté », disait-elle.
Les premières semaines, je trouvai ça réglo. Puis ça me parut un peu curieux, mais j’y trouvais mon compte. Au bout de trois mois, je tombai jaloux. Encore plus quand elle me présenta son mari. L’amenant un soir à dîner dans mon petit restau traditionnel. Me proposant même de passer des vacances avec eux, entre amis.
Il paraît que toute femme mariée ayant un amant n’a de cesse de le présenter, d’une façon ou d’une autre, à son mari. Par hasard et sans lendemain ou pour le transformer en « ami de la famille ».
Mais, quand nous sortions en groupe, lui il avait plutôt tendance à me présenter comme « un ami de sa femme ».
Je n’ai jamais su s’il était réellement dupe. Pour ma part, j’étais aveuglé par la jalousie, supportant de moins en moins ce partage « à mi-temps ». En arrivant même à comprendre les amants auxquels la femme demande de trucider le mari et qui passent à l’acte. L’idée m’en tentant même.
Au bout de six mois, mon insistance fut si grande et mon jeu sexuel si débordant d’invention qu’elle accepta de demander le divorce.
Pour elle, c’était un réel déchirement, me disait-elle. Elle ne l’aimait pas, ne l’avait jamais aimé, mais ne voulait pas lui faire de mal, le rendre malheureux. Il fallait donc le préparer psychologiquement. Ce qui prit deux bonnes années.
Pour mon plus grand bonheur, elle accepta donc de m’épouser une fois divorcée. L’année suivante.
Nos étreintes étaient toujours aussi passionnées et mouvementées. Puis elles furent plus espacées. « C’est normal, mon chéri, maintenant que nous sommes un couple uni pour la vie », disait-elle quand la nostalgie de certaines folies passées montait en moi. Mais elle savait se redéchaîner au bon moment pour empêcher ma flamme de vaciller, entretenir le feu qu’elle avait allumé dans mes reins dès le premier soir.
Elle était toujours secrétaire dans son ministère. Même si le commerce marche bien, une paie de fonctionnaire aide à garantir la trésorerie.
Puis elle en vint à me présenter de temps à autre un ami. Parfois elle en réunissait deux ensemble le soir à une table du restau.
« Toute femme mariée qui a eu un amant aura de nouveau un amant », avais-je lu un jour dans un magazine féminin. C’était moi qui lui avais demandé de divorcer pour qu’elle soit ma femme. Je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même d’avoir voulu devenir le mari et de n’avoir pas su rester l’amant.
L’amour m’aveuglait toujours et j’avais la passion de son corps de déesse blonde. Ce qui m’excitait surtout, c’est que tantôt elle rasait son sexe et tantôt laissait repousser ses petits poils si soyeux.
Ça me déclenchait des excitations pas possible.
Puis elle s’absenta un week-end. Un autre un mois plus tard. Passant une sorte de « deal » au bout d’à peine trois mois de ce petit jeu.
– J’ai besoin de mon espace de liberté. Accorde-le-moi, mon amour ? Comme ça tu seras sûre de ne jamais me perdre. Je reviendrai toujours.



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4 (suite et fin)






J’étais affolé à la seule idée de la perdre un jour. Je lui accordai donc son « espace de liberté » un week-end sur deux. Mais ce fut rapidement selon son bon vouloir.
Je redevenais fou de jalousie mais n’envisageais pas de me séparer d’elle. Elle était devenue ma drogue intégrale tant elle savait être dans nos ébats une salope absolue. Même si je souffrais de plus en plus de devoir la partager.
Surtout quand je laissais errer mon imagination sur les terrains vagues de la sexualité brute durant ses week-ends d’absence.
Certains épisodes de l’époque où je n’étais encore que l’amant revenaient en surface. Pourtant, j’aurais dû en noter le sens.
Un soir que nous roulions en voiture dans Paris et passions place Dauphine, elle me dit : « Ça doit être drôle ! », en me faisant remarquer le « petit train » qui se formait. Un autre soir – car elle aimait alors que nous roulions dans Paris la nuit –, porte Maillot, elle me demanda de ralentir à hauteur d’un échangiste au volant de sa voiture, sa partenaire baissant les yeux à ses côtés, Christine me jetant un curieux regard indéchiffrable. Ou encore un autre soir, arrêté le long d’un trottoir des boulevards extérieurs – c’était au début de notre relation –, nous pelotant comme des affamés, ses seins à l’air, sa jupe remontée sur ses cuisses, sa main droite cherchant à dégager mon sexe de mon slip kangourou, un type qui s’approche pour mater et elle qui dit : « Laisse-le, il fait rien de mal. » Je crois même maintenant que ça faisait du bien à Christine. Que j’en étais à demi conscient. Mais ces jeux troubles n’étaient pas mon truc. J’étais amoureux fou. Jalousement amoureux. Pire qu’un paysan avec son tracteur « air conditionné, liaison radio et stéréo intégrée ».
Je n’étais pas fier de moi quand je laissais vagabonder mon imagination. Je découvrais en même temps que passion pouvait rimer avec veulerie et lâcheté.
Un soir, je n’y tins plus. je lui demandai tout à trac ce qu’elle pouvait bien trouver chez les autres.
– C’est différent, c’est tout, amour, répondit-elle en se pelotonnant dans mes bras.
Je m’enhardis.
– Mais encore ? Par exemple, avec le dernier. Ça dure depuis longtemps ?
C’était un truc que je ne comprenais pas chez Christine. Il n’y avait pas de schéma préétabli dans l’infidélité, mais deux catégories d’amants bien établies. Les passades et ceux qui duraient. Je craignais évidemment plus ces derniers que les premiers car j’avais la folle espérance de la voir renoncer un jour à ses jeux amoureux multiples.
– Oui, me répondit-elle le plus naturellement du monde.
Je n’osai toutefois pas lui demander depuis combien de temps.
– Qu’est-ce que vous faites, par exemple ?
Là, j’allais être estomaqué, mais pas réellement surpris.
Elle me décrivit, toujours le plus naturellement, des expériences échangistes, de couple à couple ou en boîte. Qu’un jour, pour fêter son anniversaire, il avait fait venir deux travellos. Que ça avait été une expérience super.
– Il m’a offert ça parce qu’un week-end précédent j’avais accepté de coucher avec une autre femme avec lui.
Qu’il lui avait même proposé depuis de faire la pute occasionnelle un samedi soir dans une boîte de Montmartre qu’il connaissait bien.
– Ça me tente, tu sais, mais je ne lui ai pas encore dit oui. Tu vois, c’est bête, mais j’ai peur que ça me plaise, que ce soit trop, alors j’hésite. Je crains aussi que ça ne te fasse de la peine.
On peut passer de la jalousie à la trique d’enfer. C’est ce qui se produisit. Christine se métamorphosant en pute royale pour moi seul ce soir-là.
Mais, le lendemain, ma décision était prise. Ce type, je le sentais trop dangereux. Plus pour moi, d’ailleurs et paradoxalement, que pour Christine. J’avais surtout peur de la perdre. Qu’elle ne me revienne plus, car je savais que ce qu’il lui avait proposé serait vraiment « trop » pour elle. Que c’était peut-être même ce qu’elle n’avait cessé de rechercher.
Lorsque je lui avais demandé si je connaissais ce type, elle me répondit :
– Mais oui, c’est celui qui vient souvent le vendredi soir. La table douze.
Ils font quand même pas ça sous mon nez et dans mes chiottes ! me dis-je primairement.
Pourtant, j’avais su me contenir.
– Mais la boîte, t’es sûr que c’est une boîte clean ? lui demandai-je d’un ton paternel.
– Oh oui, c’est Le Fou du Roi, rue Blanche !
Elle était conne ou le faisait exprès. Avec Christine, on ne pouvait jamais savoir. Mais ces renseignements me furent bien utiles.
Je dois reconnaître qu’elle jouait franc-jeu. Je respectais son « espace de liberté », elle respectait le mien. Lorsque je m’absentais un soir, elle ne me posait pas de question. Elle devait supposer que je rejoignais une aventure. En fait, je n’en eus aucune durant ces onze années. Christine était ma passion exclusive.
Le lendemain soir, un mercredi, je me rendis au Fou du Roi. Plutôt, je restai à planquer sous une porte cochère à vingt mètres de l’entrée.
Il pleuvait. J’avais remonté le col de mon trench et un chapeau imperméable me tombait sur les yeux. Je pouvais être un clochard s’abritant.
Le type sortit de la boîte un peu avant une heure. Il avait la trentaine. Genre bellâtre. Légèrement plus petit que moi qui fais un mètre soixante-dix-huit.
J’ignorais la direction qu’il allait prendre. S’il viendrait vers moi ou remonterait la rue.
Il vint vers moi.
Au moment où, marchant tête baissée sous la pluie, il allait atteindre la hauteur de la porte cochère, je sortis précipitamment et le frappai directement au foie avec un couteau à désosser d’un modèle courant.
Je le soutins et le basculai contre la porte cochère où il s’affala se tenant le ventre et déjà mort.
Je revins à pied jusqu’à la rue Cler en passant par l’Opéra, la place Vendôme, la rue de Rivoli, la Concorde et les quais rive gauche.
Vu les relations qu’entretenait l’individu dans le quartier, la police classa vite fait la cause du décès dans la catégorie des règlements de comptes.
Christine avait bien dû apprendre la disparition de son amant d’une façon ou d’une autre. Mais je ne pourrais même pas le dire car elle ne m’en reparla plus jamais et ne montra aucune humeur chagrine dans les jours qui suivirent.
Pourtant, à des petits riens impalpables et invisibles, j’en vins à me dire que Christine savait. Qu’elle savait même que je l’avais tué. Qu’elle avait tout fait pour que j’aille le tuer.
Qu’elle m’avait, en quelque sorte, commandité le meurtre.
Car elle devint plus capricieuse, me réclamant plus souvent du liquide et de plus fortes sommes qu’avant. Voulant un cabriolet. Parlant de croisières ou de voyages exotiques.
Et j’étais toujours aussi amoureux d’elle, aussi fou passionné de son corps. À la folie. Et, déjà, jusqu’au meurtre.
Mais je ne redemandai plus jamais à Christine de me raconter ses aventures extraconjugales.



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5






C’était il y a quatre ans.
Depuis, Christine avait largement dragué dans les parages de la rue Cler, quasiment à domicile. Mais je ne pouvais ni n’avais l’envie de partir dans d’autres tentatives d’élimination de ses amants. C’était trop proche et c’eût été une tâche sans fin. Même si j’étais le plus malheureux des hommes, je me réfugiai dans le rôle magnanime de l’homme moderne qui ne confond pas sexualité et sentiment.
Ma vie professionnelle, qui n’avait jamais jusqu’à présent souffert des frasques de Christine – « Elle me ramène même des clients ! » me disais-je parfois amèrement –, était en quelque sorte le rempart de mon existence contre la réalité.
Puis tout commença à basculer il y a deux ans, quand Christine tomba sur un dealer.
Durant toutes ces années d’infidélité et de vie de collectionneuse, elle avait bien dû en fréquenter, mais je dois reconnaître, ce qui est malgré tout surprenant, qu’elle n’avait jamais été intéressée par la drogue. Elle était vaginale – ça au moins je le sais –, avec préliminaires pervers, plutôt que piqûre ou sniffette. De toute façon, elle n’avait jamais supporté les piqûres ni même la vue d’une seringue. Elle fumait même pas. Je me croyais vraiment peinard de ce côté-là.
Mais elle devint sniffette. Peut-être, me disais-je, parce qu’elle n’a plus rien à attendre du côté cul sous toutes ses formes vu qu’elle a tout essayé et réessayé.
Clément, il s’appelait ce dealer. Précoce, vingt-deux ans. Fils à papa. Un trois-pièces rue Saint-Dominique. Une Mercedes cabriolet. Bien fringué et beau parleur. Un mètre quatre-vingt-cinq, la gueule d’un hidalgo sans la classe, un peu bohème, les cheveux mi-longs rejetés en arrière. Ni propre ni sale. Toujours entre deux doses.
Christine, évidemment, ne manqua pas de l’amener au restaurant.
J’ai d’abord pris ça pour une tocade. Mais la drogue est rarement une tocade. Et puis, elle a commencé à taper dans la caisse malgré toute ma vigilance et celle des deux serveurs. À se demander si elle n’en avait pas embobiné un – ou les deux à la fois. J’ai alors tout fait pour l’empêcher de se droguer et de partouzer à l’aveugle. Je n’ai jamais pu la conduire dans un centre de désintoxication, alors j’y allais moi-même pour pêcher des infos.
J’ai tout tenté. L’autorité. La compréhension. La fermeté et le laxisme. J’ai même adhéré un moment à une association pour la légalisation de la drogue. Mais je n’ai pas tardé à avoir les Stups au restau. Ils voulaient vérifier qu’il n’y avait pas de trafic organisé. Vu que Christine, elle, ne se cachait plus pour sniffer. Et moi j’y tenais à ma patente. Si Christine était le sens de ma vie, le restau, lui, il est ma raison d’être – et déjà mon moyen de subsistance.
De toute façon, la légalisation de la drogue, moi je n’y croyais plus. Mon bon sens de commerçant avait repris le dessus.
Ceux qui veulent la légalisation disent : comme ça, la drogue, elle sera en vente libre et pas chère et ne rapportera donc plus assez aux trafiquants pour qu’ils continuent de s’y intéresser.
Ce qui est faux, car ils vendront encore moins cher et, vu l’étendue de ce marché de masse, ils ramasseront la mise.
Alors donnons-la gratuitement.
Oui, mais, là, elle risque de ne plus intéresser grand monde. Il n’y a pas d’effet de mode avec un truc gratos et ça n’emmerdera plus personne ni n’aura plus aucune signification transgressive.
Et l’effet de mode et le besoin de transgression, ils se porteront – ils se portent déjà – sur les drogues de synthèse qui rapportent encore plus gros et qui sont loin d’être épuisées question nouveautés. Et les truands ramasseront toujours la mise.
La coke deviendra bientôt aussi ringarde que la marijuana. Un truc pour vieux en maison de retraite.
Pour la première fois depuis notre rencontre, je m’opposai à Christine et lui intimai l’ordre de ne pas sniffer au restau – c’est mauvais pour la clientèle, même si elle n’était pas la seule à renifler dans ce quartier cosmopolite, et ça attire les Stups. De ne pas ramener de drogue ni chez nous ni au restau – ma grande frousse, c’était qu’elle puisse en planquer pour le commerce de son gigolo. Là, c’était la patente qui sautait à coup sûr.
Mais rien n’y faisait. Ni menace ni tendresse. Elle ne voulait rien entendre. Me traitait de vieux con. Qu’elle était amoureuse de Clément et que je ne pouvais pas comprendre. Qu’il me ferait la peau son Clément si je continuais à faire du ramdam avec les flics. Que je n’étais qu’un jaloux. Un minable. Un trou du cul de commerçant étriqué qui foirait devant les bœufs.
Pour la première fois, je lui filai une baffe. Magistrale.
Elle vint se coller contre moi. Me demanda pardon et me fit l’amour comme dans les premiers temps de notre rencontre. Avec longue sucée pour moi, léchouille experte pour elle, doigt dans le cul pour les deux et éjaculations successives et dans le désordre dans tous les trous existants.
Le feu d’artifice complet, quoi ! Plutôt Carnaval de Nice que celui de Maubeuge.
Mais qui ne dura que ce que dure ces feux-là. Guère plus qu’un feu de paille.
Tout le cirque et les emmerdes recommencèrent. En s’accentuant. Avec moins de baises qu’avant vu que ça devenait de moins en moins son truc.
Enfin, pas vraiment. Je pouvais la baiser comme je voulais et quand je voulais – d’ailleurs, je n’étais pas le seul dans le quartier – mais j’avais l’impression de me masturber devant un magazine de cul vu qu’elle réagissait de moins en moins et que, tout au plus, soit elle somnolait ou partait en gazouillis à faire débander un saint.
Et j’avais la police de plus en plus sur le dos. Me faisant comprendre que j’étais limite complicité de recel et commerce illicite de substances dangereuses.
Un flic à demeure en terrasse par beau temps ou à l’intérieur près de la porte des toilettes par mauvais temps, ça commençait à faire désordre pour mon type de commerce.
Et ça fit encore plus désordre quand une descente des Stups, un soir, découvrit la planque du Clément sous une dalle descellée derrière la porte des toilettes. Et c’était sa réserve pour tout le secteur.
Mais la planque, elle était dans mon restau, Le Relais angevin, pas chez Clément.
Celui-là, il était moins con que ma Christine ou elle était plus tarée que lui, selon.
Alors, pour les flics, c’était MA planque !
Et quand ils trouvèrent dans le tiroir secret de la commode de l’arrière-grand-mère – que même moi je ne savais pas qu’elle avait un tel tiroir à l’ancienne – une réserve supplémentaire, ben c’était encore chez moi !



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5 (suite et fin)






Les flics, ils sont ce qu’ils sont, c’est vrai, mais lorsqu’ils sont corrects, il faut le reconnaître. Et honnêtes, car ils le furent. Enfin, le marché qu’ils me proposèrent.
Ils passèrent l’éponge sur les réserves du restau – qu’ils emportèrent en disant : « Ça, c’est pour les cousins. Ils seront contents ! », mais je n’ai pas compris ce qu’ils voulaient dire par là –, en laissant un peu pour Christine pour pas la sevrer d’un coup, qu’ils ont dit, que c’est mauvais. Ils arrêtèrent ce salaud de Clément sur mon témoignage et me demandèrent de jouer à celui, pour quelque temps seulement, qui avait repris son trafic. Ils voulaient que j’écoule la cinquantaine de doses de la commode pour « montrer » que le commerce continuait et pousser ainsi le « fournisseur » de Clément à se dévoiler.
C’était honnête et je conservais ma patente. Faut dire qu’on était quand même là depuis trois générations et que la police n’avait jamais rien trouvé à redire sur nous. « Même sous l’Occupation ! » répétait souvent ma mère avec fierté de son vivant.
Chaque fois que je fournissais un « client », je me plaignais amèrement de l’épuisement prochain de ma petite réserve. En espérant que ça remonte quelque part.
Tout ça dura quinze jours pendant lesquels je dus supporter une Christine hystéro et infernale. Me traitant de tous les noms, mouchard, indic… M’accusant de l’arrestation de son Clément. Menaçant tantôt de se suicider, tantôt d’aller se dénoncer pour qu’on relâche son amant et qu’on me retire ma patente.
J’aurais dû la tuer à ce moment-là. Mais je ne pouvais concevoir de perdre à la fois ma Christine et ma patente. Ni prévoir ce qui allait arriver. Car ce fut le début de la grande dégringolade après l’enfer conjugal.
Puis, un soir, alors qu’il ne me restait que quatre doses et que je me plaignais du tarissement de mon stock, elle me dit tout à trac :
– T’inquiète, mon amour !
Je n’y prêtai même pas attention. Une connerie de plus, me dis-je. Tant elle m’y avait habitué.
Le lendemain matin, elle me lança un énigmatique :
– Je vais en courses !
J’étais sur le coup de onze heures devant mes fourneaux. Quand elle pénétra dans mon antre, alors qu’elle n’y mettait jamais les pieds, car c’eût été porter atteinte à sa dignité de secrétaire ministérielle.
– Tiens ! mon biquet, lança-t-elle négligemment tout en tenant à bout de bras un sac de papier.
J’étais en train de préparer les échalotes pour la bavette du déjeuner. Le plat du jour.
– C’est quoi ? dis-je en tournant légèrement la tête vers elle.
– Ben, ce qui te manquait, idiot ! dit-elle en haussant les épaules.
– Ce qui me manquait ?
Je craignais le pire.
– Ce qui commençait à te manquer, mon chéri, pour ton petit commerce parallèle.
– Ne me dis pas que… ?
– Mais si, insista-t-elle comme si elle avait affaire à un demeuré. T’as là de quoi tenir un mois… J’ai même promis que tu en écoulerais légèrement plus le mois prochain.
– Ecouler plus…
Je revins sur terre avec mon esprit comptable.
– Mais avec quoi t’as pu payer ça ? demandai-je de plus en plus inquiet.
– C’est une simple avance, amour. Tout comme tes fournisseurs de limonade quand tu es dans le rouge question traites.
– Je ne comprends pas. Explique-moi ! m’énervai-je.
– De la même façon qu’ils te font confiance, nous te faisons crédit, conclut-elle avec son plus ravissant sourire de garce.
Je sentais mes synapses s’agiter en tous sens sans parvenir à établir la connexion.
– Qui nous ? demandai-je en une lente déglutition.
– Mais, ton grossiste et son courtier, amour.
Toujours avec la même saloperie de sourire.
Je fermai un instant les yeux pour me dire que je rêvais. Que j’allais les rouvrir après avoir compté jusqu’à cinq. Que cette vision de cauchemar aurait disparu et que j’aurais entendu des voix. Ce sont des choses qui arrivent. Le stress, la tension, le surmenage…
Elle n’était plus là. Mais le sac de papier était posé sur le plan de travail. Et c’était pas de la farine ni du sucre édulcorant.
Le fournisseur et son courtier s’étaient manifestés. J’ignorais l’identité du premier, mais le second je ne le connaissais que trop. Ma femme !
Je ne me voyais pourtant pas aller la dénoncer aux Stups. Parce que je tenais malgré tout encore à elle et que j’avais peur qu’elle ne me dénonce pour le meurtre de son mac qui ne datait que de quatre ans – encore six longues années à attendre pour la prescription. Avec toutes les conneries qu’elle aurait encore le temps de trouver à faire. Seule ou en coopération comme en ce moment.
D’une certaine façon, nos sorts étaient intimement liés. Liens indissolubles bien plus puissants que ceux du mariage.
Mais les flics ne comprirent pas que je sois suffisamment fourni en coke pour poursuivre mon business sans que j’aie eu un contact avec le niveau supérieur.
Le coup du paquet déposé dans la boîte aux lettres marcha une fois. Pas deux.
J’avais le courtier dans mon lit – enfin quand Christine ne découchait pas – et les Stups à ma porte.
Je ressentis la nécessité de prendre du large. Mais fallait que je me traîne la Christine. Je ne pouvais pas la laisser seule dans l’attente d’une catastrophe. En même temps, une petite idée commençait de germer. « Et si je revenais seul ? »
Ces gens-là ont une faiblesse. Le fric facile.
Christine avait hérité de ses parents d’une villa à Saint-Michel-Chef-Chef. Je lui proposai d’aller prospecter un nouveau marché entre la pointe Saint-Gildas et le pont de Saint-Nazaire. Avec Pornic comme point fort et Saint-Brévin comme tête de pont possible pour conquérir La Baule.
Elle finit par se laisser convaincre. Pas tellement par moi, d’ailleurs. Mais par son grossiste que l’idée emballait. Ce qui me surprit un peu parce que mon idée était plutôt une idée à la con. « Peut-être, après tout, a-t-il idée de s’en débarrasser lui aussi », finis-je par me murmurer.
J’avais proposé de partir à la mi-mai pour être sur le pied de guerre à l’arrivée des juillettistes.
– Mais à qui confier le bar-restaurant pendant mon absence ? dis-je.
– Mais à Jean, voyons ! fit-elle péremptoire.
Jean Périni était mon plus ancien serveur. Vingt ans de bons et loyaux services. Quasiment mon homme de confiance. Et cet enfoiré s’était laissé ensorceler par ma salope de Christine. Mais depuis quand, nom de Dieu ?
– Ne t’énerve pas, mon chéri. D’ailleurs, c’est grâce à lui que nous nous sommes rencontrés. C’est lui qui m’a conseillé de venir déjeuner dans ton restaurant. Il était sûr et certain que je te taperais dans l’œil… Il a eu raison, non ?
La seule erreur que je n’avais jamais faite dans ma vie, c’était de me méfier de l’Etat et de ses fonctionnaires. Sangsues du petit commerce. La preuve, ma salope de femme secrétaire au ministère de la Défense.



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6






La villa de Christine était une de ces constructions des années cinquante-soixante qui parsemaient les communes de la côte de Pornic à Saint-Brévin-les-Pins-l’Océan.
On était en Loire-Atlantique et le modèle obligé avait été le « style basque ». Impossible de construire alors une villa si elle n’était pas basque. Au pays de Retz, entre les Vendéens et les Bretons.
Un perron de quelques marches en façade avec sa porte-fenêtre. Un toit en longueur à tuiles et à deux pans. Un pan court et un pan long. À gauche ou à droite. Au choix. Cent mètres carrés habitables au sol environ. Un grenier avec son œil-de-bœuf. Théoriquement aménageable. Mais, en général, c’était le garage qui se retrouvait aménagé au fil du temps. C’était d’ailleurs prévu par le maçon dès le départ. Les volets jaunes ou marrons ou blancs ou bleus.
Parmi les pins, c’était joli. Ça avait fini par faire le charme de la région.
Moi, ça me plaisait. Je me serais bien vu finir mes jours là. De plus en plus avec mon entrée dans la cinquantaine. Mais sans Christine.
J’étais venu la première fois il y avait onze ans. La première année de notre rencontre. Alors que je n’étais encore que son amant. Avec son mari, bien sûr. C’est d’ailleurs lui qui m’avait initié à la pêche à pied : moules, berniques, crevettes, étrilles. Au haveneau. On y passait des heures tandis que Christine se faisait bronzer en string au pied du poste de secours des CRS-maîtres nageurs du port qui en attrapaient des cernes de la zyeuter de si près avec leurs jumelles de marine.
Ensuite, une fois mariés, nous y étions venus une quinzaine par an autour du 15 août, seule période où j’acceptais de déléguer mon affaire à « mon cher Jean ». L’enfoiré.
Dès mon arrivée à la mi-mai, j’étais retourné chaque jour aux crevettes selon les horaires de marée. J’y retrouvais mon enfance. Me sentant redevenir pur et simple. Loin des turpitudes de Christine la sorcière.
Pendant ce temps, elle, je l’envoyais en mission de reconnaissance. Après tout, c’était elle qui avait l’expérience. Moi, je n’amenais que la notabilité du commerçant respectable.
Puis, le soir, nous allions dans les restaurants et les bars qu’elle avait repérés et qui étaient susceptibles d’accueillir notre business.
Ça ne dura d’ailleurs qu’une dizaine de jours. C’était juste pour endormir Christine.
En rentrant, le soir, je l’encourageais à sniffer une dernière ligne, juste avant le dodo.
Elle était venue avec son cabriolet et moi avec ma familiale.
Le vendredi 30 mai, elle me dit qu’elle avait envie de faire du shopping à La Baule. Je lui proposai de la retrouver vers dix-neuf heures à la pointe Saint-Gildas pour dîner au restaurant face à l’Océan.
Je pouvais compter sur elle pour être en retard.
Il n’y avait plus personne qui traînait autour des blockhaus quand elle arriva à huit heures moins le quart.
Je lui avais demandé de me retrouver près du blockhaus le plus proche du parking. Je voulais lui montrer une cache super.
Je m’étais glissé dans le blockhaus dès que je l’avais vue garer son cabriolet sur le parking du restaurant.
Quand elle arriva à hauteur de l’embrasure de la pièce, je l’interpellai et elle enjamba le rebord pour me rejoindre.
– T’as pas envie ? lui dis-je.
Je vis à son regard qu’elle avait par mal sniffé et que ça lui était indifférent.
Mais elle avait un point faible. Son sexe.
Quand elle se refusait – c’était l’exception, mais ça pouvait arriver –, il suffisait de lui plaquer la main sur le pubis pour qu’elle s’abandonne aussitôt. Ce que je fis, lui ôtant sa robe en un tour de main après qu’elle eut commencé à fléchir les genoux.
– Ferme les yeux et ouvre la bouche, lui dis-je.
Une fellation à l’aveugle, elle adorait ça.
Elle dut croire à je ne sais quel jeu quand je lui enfournai le godemiché en latex dans la bouche. Bien profond. Que j’avais bourré de coke et dont j’avais agrandi suffisamment l’orifice pour qu’elle en avale rapidement une bonne quantité. Dix doses que j’avais mises. Piquées sur sa réserve.
Je la maintins fermement.
Elle hoqueta, étouffa, se débattit faiblement, le visage mouillé de larmes et barbouillé de coke. Pour devenir rapidement une poupée inerte émettant un faible râle. Que j’abandonnai pour rejoindre ma voiture cinquante mètres plus loin.
Je passai par Préfailles pour rejoindre la route Bleue. Trente minutes plus tard, je rentrais la voiture dans le garage.
Alentour, chacun était devant sa télé.



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7






Le samedi 31 mai, je me réveillai en éprouvant un grand sentiment de délivrance.
Je n’allai pas à la pêche et je m’attendis à voir débarquer à tout moment la maréchaussée vu la fréquentation de la pointe Saint-Gildas le week-end et les mômes ou les curieux qui visitaient ses blockhaus.
Rien, ce n’était pas normal.
Une jolie blonde à poil, même morte, ça se remarque au milieu d’un blockhaus. Suffisait de jeter un œil par l’immense embrasure de la pièce d’artillerie pour qu’on ne voie qu’elle.
Le dimanche, j’étais fébrile. Je me forçai à aller pêcher. Pour faire quelque chose. Je me sentis mieux quand je commençai à pousser mon haveneau devant moi au milieu de la trentaine de cons qui avaient eu la même idée.
Pas de gendarmes quand je rentrai chez moi.
Le lundi 2 juin, je décidai de me rendre sur place.
Que dalle. Pas de corps.
Alors, là, les idées les plus folles.
Ils l’ont découverte mais n’ont rien dit pour me tendre un piège… Un disséqueur amateur a profité de l’aubaine… Un clochard anthropophage… Un nécrophile… Un empailleur…
Mais l’hypothèse la plus sérieuse restait le piège des flics.
Et son cabriolet qui était toujours là sur le parking du restau. La capote intacte. Même pas de vandalisme.
Je ne savais plus à quel saint me vouer. Mais il n’y avait pas trente-six solutions logiques pour trouver la conduite à tenir.
Je pris mon courage à deux mains et me rendis à la gendarmerie de Pornic. Les jambes flageolantes que j’avais en pénétrant dans les locaux.
Je me suis laissé tomber sur un siège dans le couloir.
Un gendarme est passé.
– C’est pour quoi ?
– Ma femme a disparu, dis-je, l’air paumé.
Mais je n’avais pas à me forcer vraiment.
Il me regarda avec commisération et me demanda de le suivre.
Nous fûmes vite rejoints par un de ses collègues dans le bureau où il m’avait fait entrer. Je ne sais pas pourquoi, ils vont toujours par deux.
J’expliquai que j’avais donné rendez-vous à ma femme sur le parking du restaurant à dix-neuf heures le vendredi soir précédent. Qu’elle était toujours ponctuelle. Alors je n’avais attendu qu’une demi-heure puis j’étais rentré à la villa. Pensant qu’elle avait oublié notre rendez-vous ou renoncé à venir. Mais elle n’y était pas non plus.
– Vous ne vous êtes pas inquiété ? me demanda l’un d’eux.
Je pris un air piteux. Expliquai mon amour fou pour ma femme devant les gendarmes qui me regardaient presque avec pitié. Ses infidélités. Ses fugues amoureuses. Nos petits accords. Mes pardons. Ma compréhension. Peut-être fautive, je l’admets.
– Elle va sûrement revenir, alors ! me coupa l’autre gendarme en haussant les épaules tandis que son collègue me tapota l’épaule comme pour me réconforter.
– Oui, mais je suis inquiet quand même, insistai-je le regard douloureux. Ce matin, je suis allé à la pointe Saint-Gildas pour voir si elle avait pu arriver plus tard, avoir un malaise, tomber du haut des rochers…
– On l’aurait retrouvé ce week-end, monsieur, me recoupa le même gendarme.
– Oui, mais j’ai vu sa voiture sur le parking du restaurant La Flottille. Il lui est peut-être malgré tout arrivé quelque chose… Il faudrait peut-être fouiller les alentours… Elle a pu être victime d’un sadique, ou se faire enlever ? fis-je le regard éperdu.
Les deux gendarmes se montrèrent nettement plus intéressés.
Mais, au lieu de se précipiter au secours de ma Christine, ils passèrent une heure à remplir ma fiche d’identité et à me poser plein de questions sur mon boulot, le sien, des ennemis possibles, etc.
Puis ils m’emmenèrent sur les lieux dans leur fourgonnette. Une autre estafette nous suivant.
Ils ratissèrent les lieux à six. Plus le chien policier une heure plus tard.
Deux heures ça dura. Mais pas de trace de Christine.
Ils partirent alors dans l’enquête de voisinage pour savoir si quelqu’un avait remarqué quelque chose d’anormal.
Pour eux, elle pouvait très bien être partie avec quelqu’un. De toute façon, pas de corps, pas de problème.
Ils prirent quand même ma déposition. Trois heures malgré l’ordinateur portable !
Ils lanceraient également un avis de recherche. Mais fallait pas que je m’inquiète vu notre relation bizarre. De toute façon, « on vous tiendra au courant ».
– Merci beaucoup, messieurs. Ça me rassure de savoir que vous vous en occupez. Même si c’était une simple fugue.
En sortant de la gendarmerie, je me disais que c’était pas possible, elle allait quand même pas se montrer encore plus chiante morte que vive !
J’étais épuisé par cette journée, aussi je me promis d’aller le lendemain mardi à la pêche, pour me détendre. Ce que je fis.
Le mercredi midi, ils étaient deux gendarmes à ma porte.
– Excusez-nous, mais il y a un point de votre disposition qui ne colle pas… Vous n’êtes pas revenu directement ici. Vous avez déposé être parti de la pointe Saint-Gildas vers dix-neuf heures trente. Vous auriez dû être là vers vingt heures dix. Mais un témoin vous a vu arriver ici vers vingt heures quarante. Soit plus d’une demi-heure plus tard.
– Oh ! excusez-moi, dis-je en prenant l’air penaud. J’étais tellement dépité et malheureux de ce qu’elle me fait subir que j’ai poursuivi mon chemin jusqu’à l’entrée de Saint-Brévin avant de reprendre l’autre voie et de revenir ici.
Le gendarme marqua un temps de silence et regarda son collègue d’un air entendu.
– Nous comprenons, dit-il.
Ils me quittèrent en me jetant presque un regard de pitié.
J’allai me servir un armagnac en la maudissant. Où pouvait-elle bien être encore !
Puis, résigné, je retournai à la pêche tous les jours suivants. Sans autres nouvelles des gendarmes.
De toute façon, l’essentiel était qu’elle fût morte, non ? Que j’en fusse débarrassé à tout jamais. Le corps, on s’en foutait. Et puis j’oubliais tout quand j’allais à la pêche. Comme une thérapie me préparant à un nouveau départ. Alors basta les conneries de Christine !



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8






Mais neuf jours plus tard, ce mercredi 11 juin, après cette pêche cauchemardesque d’il y a à peine deux heures, je n’arrivais toujours pas à me défaire de cette vision hallucinatoire des morceaux aquatiques de Christine.
Ça me semblait à la limite de la dinguerie. Le remords pouvait-il provoquer de telles visions ? Mais je n’en éprouvais strictement aucun !
Ou l’effet du soleil. J’ai peut-être halluciné sur un gros crabe que j’ai pris pour un crâne ? Une solette ou une étoile de mer que j’ai prise pour une main ?
Mais t’es con ! T’as déjà vu un crabe avec des cheveux ? Une sole avec une alliance ?
Et si je suis tombé sur ces morceaux de barbaque, d’autres vont aussi tomber dessus ?
Ils vont me la retrouver, ces empaffés de gendarmes ! On va la leur apporter en petits morceaux. Même que ça sera peut-être pas complet. Mais ils s’en foutent.
Et qu’est-ce que vous faisiez là à pêcher sur les lieux du crime ?
Nous avons deux témoins ! La vieille dingue et le beauf.
Niez pas !
Peut-être même que vous n’alliez à la pêche rien que pour mettre chaque jour un petit morceau de votre femme à l’eau ?
Vous êtes fait, mon gaillard !
Au secours ! Réveillez-moi !
Fallait en convenir, elle était plus chiante morte que vive.
Mais, crétin, tu l’as tuée. D’accord. Tu l’as trucidée.
Mais t’en as pas fait des confettis de la Christine ! T’es bien placé pour le savoir.
Alors qui l’a découpée ? Qui a pu trouver le corps ? Qui a pu te suivre ?
Oui, fallait voir les choses rationnellement, logiquement, froidement.
Quelqu’un avait suivi tous mes faits et gestes et m’avait tendu un piège diabolique.
Mais qui était diabolique dans son entourage ?
Je ne connaissais pas tous ses amants. Je ne pouvais pas savoir.
Jean, il était au boulot. C’était un salaud, mais il n’avait rien de diabolique.
Son fournisseur ? Mais il avait besoin d’elle comme courtier.
La concurrence ? Pourquoi pas. Ce pouvait être une piste.
En tout cas, c’était quelqu’un qui m’en voulait bougrement et voulait me faire porter le chapeau.
Il y avait pourtant plus simple. Me dénoncer. Mettre le cadavre de Christine dans mon coffre de voiture. Le balancer près des poubelles dehors.
Non. Ce qui était sûr, c’était que celui qui m’en voulait m’en voulait vraiment à mort.
Mais je n’avais jamais fait de crasse à personne. Ou pas plus que tout un chacun. J’étais réglo en affaires.
Tiens, en parlant d’affaires, qu’est-ce que je pourrai bien raconter à son grossiste s’il se manifeste ?
Ce type, que je ne connaissais pas, je ne le sentais pas. Vraiment pas. Grossiste en coke, c’est pas un commerce, ça. C’est de l’entreprise criminelle. C’est du pourri assuré.
Je ne voyais, en fin de compte, que Jeannot sur qui compter. Lui seul pouvait comprendre la disparition mystérieuse de la Christine. Il la connaissait même avant moi l’enculé.
Mais c’était lui qui faisait tourner la boutique en mon absence. Je ne pouvais pas me permettre la faillite en le faisant venir s’il y avait du malfaisant qui rôdait autour de moi.
De toute façon, dès ce soir ou demain matin première heure au plus tard, les gendarmes seraient là pour m’annoncer la découverte de ma femme et m’arrêter sur-le-champ. E finita la commedia !



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9






C’est drôle la nature humaine. Je dormis malgré tout comme un bébé. Peut-être parce que j’avais admis l’inéluctable. Le foirage de mon plan génial pour me débarrasser de Christine. Celle-là, on pouvait dire qu’elle m’avait porté la poisse de bout en bout.
Mais je ne fus même pas réveiller par les gendarmes. Seulement par la faim.
Ils devaient être à la bourre, c’est tout. D’ultimes vérifications. Peut-être un problème d’identification. Ils avaient peut-être pas pensé tout de suite que c’était Christine. Ils avaient pris du retard, c’est tout. Mais moi, je savais bien que c’était elle. Il n’y avait pas d’illusion à se faire.
J’avais déjà moins faim. J’avalai deux bols de café noir coup sur coup en grignotant un croûton de pain.
Je passai la matinée à tourner en rond. Je n’osais même pas aller chercher le journal. Puis je me plantai devant la télé pour essayer de ne plus penser. Rien aux infos régionales.
Au milieu de l’après-midi, je me décidai à aller acheter Ouest-France et Presse Océan. Comme je n’achetais jamais de journaux, je ne voulus pas me faire remarquer et je filai à Saint-Brévin-les-Pins. Je balayai chaque page avec nervosité – excepté les feuilles sports et spectacles – à l’intérieur de ma voiture où je me mis à transpirer à grosses gouttes par ce temps lourd.
Rien. Pas la moindre trace des morceaux. Pas même une allusion.
Je revins à la villa où personne ne m’attendait.
À dix-neuf heures, le téléphone sonna. Je me précipitai pour décrocher fébrilement.
– Allô !
On avait raccroché.
Pareil une heure plus tard.
J’appelai le Jean.
– T’as essayé de m’appeler ?
Il était surpris.
– Pourquoi ? tout va bien ici.
Je m’excusai et raccrochai car c’était l’heure du coup de feu au restau.
Je m’endormis devant la télé. Me réveillai deux heures plus tard et me rendis compte que je n’avais pas mangé de la journée.
Je me fis réchauffer une boîte de cassoulet que j’eus un mal fou à digérer. Plus à cause des nerfs que de la bouffe.
Le lendemain matin, vendredi 13, je fus réveillé par une bonne crise d’aérophagie.
Il fallait que je me reprenne en main. J’avais toujours été un battant. De ceux qui vont toujours au-devant de la vie. Et sur qui les emmerdes tombent le plus souvent, épargnant les autres, les prudents, les précautionneux. Comme si ça les provoquait.
En début d’après-midi, je réunis mon attirail de pêche et descendis au port en voiture. Je voulais en avoir le cœur net. Savoir si les morceaux étaient toujours là ou si je n’avais qu’halluciné. Foutu pour foutu, autant être fixé par moi-même.
Sur la plage, ce n’était pas encore la foule du week-end, mais déjà plus le quasi-désert de la semaine.
Je ne serais pas tout seul à patrouiller la crevette. En un sens, ça me rassurait de ne pas être seul si je retombais sur un bout de barbaque de Christine.
Je ne débutai pas ma quête par mon trajet habituel. Il était déjà occupé, d’ailleurs. Autant laissé un autre tomber dessus.
Je m’étais fait une topographie exploratrice délimitée par le port de Saint-Michel et le promontoire de Tharon-Plage. Je m’étais découpé ça mentalement en zones de pêche. Mon habituelle se trouvait au milieu. Mais j’avais décidé de la contourner par l’extérieur en partant du port et de m’en rapprocher peu à peu.
Je poussai d’abord mon haveneau avec nonchalance. Le relevant rarement et rejetant le tout à la mer car la vue de la moindre solette ou crevette me révulsait. Et je dis pas quand une algue traînait au fond de mon filet ! L’hor-reur !
Je ne cessais de me répéter : « Putain de salope de putain de Christine » pour m’encourager. Et ça marchait. C’est d’ailleurs toujours les trucs les plus simples et les plus cons qui marchent. Comme pour l’œuf de Christophe Colomb ou le fil à couper le beurre. Ceux qui compliquent, ils se plantent à chaque fois. Ce sont toujours les esprits simples qui trouvent le bon truc.
Je me rapprochais de plus en plus de mon parcours habituel. Sans appréhension. Pas trop en fait.
Certains me regardaient bizarrement quand je les devançais en poussant mon haveneau plus rapidement que ne l’exige cet art délicat du crevettier.
– Vous le relevez pas souvent ! me jeta même un beauf RTT. Vous vous prenez pour un chalut !
– J’ai un truc à moi ! lui jetai-je hargneusement.
Quand j’arrivai sur zone, un brin tendu, un gamin maigrichon d’une dizaine d’années, qui poussait un haveneau deux fois trop grand pour lui, m’interpella.
– Hé ! m’sieur, pourquoi vous rejetez votre pêche à l’eau ? C’est gâcher.
Il en était presque indigné le môme.
– Je suis écolo, lui jetai-je. J’aime les petites bêtes.
– Mais ça se mange, m’sieur !
Ce devait être un gosse de pauvre.
– Suis-moi, je te donnerai ma pêche.
J’entamai le ratissage de mon secteur, lentement, pas après pas. Comme au ralenti. Le môme en parallèle, légèrement en décalé ; tentant d’« imiter » ma technique de pêche. D’abord dubitatif puis emballé quand nous relevâmes ensemble nos haveneaux. Une vraie pêche miraculeuse.
Moi, je lui déversai en vrac le contenu de mon filet dans son sac de toile en bandoulière. Le gamin était content.
Moi aussi, car il n’y avait pas trace de Christine pour l’instant.
Je patrouillai mon parcours dans tous les sens. En parallèle. Perpendiculairement. En zigzag. En damier. D’abord avec le gamin enchanté sur les talons, puis seul quand il eut rempli son sac et que je lui fis cadeau de mon panier plein à ras bord de diverses saloperies.
Et pas de Christine ! J’étais quasi euphorique. Pourtant, c’étaient pas les maigres étrilles ni la poiscaille qui auraient pu tout bouffer en quarante-huit heures. À moins que la marée ne l’ait transportée ailleurs, évidemment. Ce que j’aimais moins, et comme quoi toute espérance est porteuse de ses propres scories.



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9 (suite et fin)






Je regagnai la plage à la fois soulagé et las. Faut dire que je venais de passer trois heures dans la baille et qu’elle était pas encore bien chaude. J’en avais les jambes bleues et le poil recroquevillé.
Horreur ! La vieille dingue tout en blanc au chat noir de l’avant-veille m’attendait en compagnie du beauf au labrador. Elle faisait de grands moulinets, son ombrelle à bout de bras, pour me signifier de me dépêcher de les rejoindre. Le labrador, tenu en laisse, se mettant à japper et à me filer des coups de museau quand je m’approchai et à s’agripper à mon boxer-short avec ses petites papattes de fauve qui me labouraient le bas-ventre.
– C’est une femelle ! me jeta son maître hilare en faisant semblant de la retenir.
J’avais l’impression que le cauchemar recommençait. Qu’est-ce qu’ils me voulaient, ces cons ?
– Vous n’êtes pas au courant ? me demanda la vieille folle virant hystéro.
Gloussant et toussant tout à la fois. Mais ce n’était qu’une crise de fou rire.
– De quoi ?
Soudainement sur mes gardes.
– Mais de ce qu’a trouvé cette brave chienne en allant chercher sa baballe juste après votre départ !
Je pâlis et me mis à frissonner intérieurement et extérieurement.
– C’est le froid, dis-je pour éviter qu’elle ne tente un bouche-à-bouche ou, pire, de me réchauffer.
Elle évoquait pour moi la Dame blanche des histoires de fantômes à la con. L’annonciatrice des catas. « Si tu la vois, c’est qu’il y aura une mort ! Peut-être même la tienne. » Putain !
– Ça ne vous intéresse peut-être pas ? poursuivit-elle l’air déçu devant mon peu d’enthousiasme manifeste. Pourtant, c’est juste là où vous étiez en train de pêcher…, ajouta-t-elle la mine gourmande comme la mamie pédophile attirant le petit garçon avec des confitures.
Sachant que la tentation sera irrésistible.
Mais moi, je connaissais. J’avais donné. Je me retrouvais au point de départ. Anéanti. Sans autre issue que de tendre les bras et de réclamer les menottes.
– Pourtant, c’est curieux, n’est-ce pas, monsieur ? dit-elle en se tournant vers le beauf toujours aussi hilare, à croire que c’était un ancien brûlé de la face au lifting loupé.
En les contemplant tous les quatre, la vioque en blanc, le beauf au bermuda à fleurs et à la chemise hawaïenne, la chienne au regard implorant et le greffier à la mine hargneuse, je me dis que Goya aurait pu en tirer quelque chose.
– Et alors ? demandai-je pour en finir.
– Eh bien… la chienne… elle a retrouvé… des morceaux…, fit-elle lentement pour ménager le suspens.
L’autre con, il hochait la tête.
– Et de quoi ?… Devinez…
Je haussai les épaules. J’en avais franchement marre de ce cirque. J’avais envie de lui casser ses effets en lui assenant un : « Je sais. C’est le corps de ma femme ! », et de les planter là.
Je parvins à me contrôler. Avec un gros effort.
– Je donne ma langue au chat, fis-je quasi aimable.
Elle était déçue que je n’entre pas dans son jeu. Elle, elle était prête à y passer une plombe.
Elle haussa les épaules, résignée.
– Puisque que vous avez donné votre langue au chat, vous avez droit à la réponse… La brave chienne, eh bien, elle a trouvé les morceaux d’un corps humain !
Je m’y attendais, bien sûr, mais je sentis mes jambes fléchir et le beauf me soutenir par un bras.
– Ça va ? demanda-t-il avec inquiétude.
– Qu’est-ce que vous êtes un monsieur sensible, minauda la petite vieille.
Puis tous deux éclatèrent de rire.
– Ne vous inquiétez pas, dit le beauf me soutenant toujours. Ce n’était pas un corps humain.
Ils se foutaient de ma gueule, voulaient jouer avec mes nerfs, ou quoi ? Moi, je savais bien que c’était Christine. Qu’avec cette trempette elle avait peut-être plus grand-chose d’humain, surtout après la découpe. Mais c’était ma femme, bon Dieu !
– C’est impossible ! lâchai-je presque en criant.
Tout mon être hurlait intérieurement, sur l’air des lampions : « C’est Christine… c’est Christine… c’est… »
– Mais si ! insista la folle. Mais si qu’on vous dit !
L’autre beauf hochant la tête.
J’étais ébranlé. Mon disque interne bogua. Il y avait du court-jus au niveau des branchements. Je les regardais l’air ahuri.
– C’était un mannequin de cire cassé ! assena-t-elle tout en brandissant furieusement son ombrelle vers moi.
Ils étaient déçus de mon peu d’enthousiasme.
– Ah… mannequin de cire… cassé le mannequin…, articulai-je hébété.
– C’est drôle, non ? Mais je dis que c’est pas bien de traiter l’Océan comme une poubelle, ça non !
Ce devait être une ancienne prof.
J’acquiesçai bêtement, tentant vainement d’assimiler la nouvelle, les remerciai, tapotai la tête de la chienne, renonçai à caresser celle du chat, leur dis que je me sentais fatigué, très fatigué, qu’il fallait que je remonte.
– Je vous raccompagne ! fit la petite vieille joyeusement en me prenant par le bras pour me soutenir.
Mais c’est moi qui me la suis traînée jusqu’à ma voiture. Et il y avait beaucoup de marches à ce putain d’escalier pour remonter de la plage.



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10






« C’est pas Christine. C’est pas Christine… », ne cessais-je de me répéter en tournant en rond dans le salon de la villa. Pour essayer de m’en convaincre.
Mais si ce n’était pas elle, où était-elle cette salope ? Où gisait-elle ?…
Je n’avais pas de réponse. J’étais revenu à la case départ. Et ce putain de téléphone qui sonnait maintenant à heure fixe. Raccrochant quand je le décrochais.
C’était quoi ? C’était qui ?
Je ne dormis pas de la nuit. En plus, j’avais attrapé la crève.
J’aurais dû me sentir soulagé. Mais je ne l’étais pas. J’étais secoué nerveusement. Angoissé. Peur du noir. Avec la vision de ce putain de mannequin qui se superposait au corps dénudé et sans vie de cette garce de Christine.
Et au matin, le samedi, ça re-sonna. Mais ne raccrocha pas.
– Allô ! Allô ! hurlai-je. C’est quoi ce cirque ?… Qu’est-ce que vous me voulez ?… Aie un peu de courage putain de corbeau !
Ça raccrocha.
J’étais en sueur. L’angoisse et la crève tout à la fois. Je pris alors une douche bien chaude.
À midi ça resonna.
– Ooouais ! hurlai-je en décrochant rageusement.
– Gueule pas comme ça ! C’est moi, Jean.
– Jean ?… fis-je en me laissant tomber sur le fauteuil près du téléphone.
– Ben oui, Jean ! Tu ne me reconnais pas ? T’as un problème ?…
Sa voix était pleine d’inquiétude.
– Non, non, j’étais en train de penser à autre chose… Ça va.
Et c’était vrai. Ça allait beaucoup mieux depuis que j’avais entendu la voix de Jean. Pour une fois que ce putain de téléphone ne raccrochait pas ! J’en étais soulagé. Je l’aurais embrassé s’il avait été devant moi. Enfin, façon de parler, car si Christine était parvenue à l’ensorceler, c’était pas par le cul. Jean il était homo. Moi pas. Ou pas encore. Les femmes, c’était fini pour moi. Onze ans de Christine m’avaient vacciné.
Jean resta silencieux à l’autre bout. Dès qu’il devenait silencieux, je savais qu’il y avait un problème. C’était sa façon d’annoncer les emmerdes. Et il accompagnait son silence d’un air boudeur. Que je pouvais deviner au téléphone.
– Il y a un problème ? demandai-je.
– Oui.
– Grave ?
– Non.
– Alors ?
– C’est le grossiste qui veut te voir, dit-il timidement.
– Le grossiste ? Je ne vois pas…
– Mais si, tu vois. Le gros-sis-te !
– Accouche ! lui dis-je. On va pas rester une plombe à jouer aux devinettes !
– Oh ! te fâche pas… Et puis j’aime pas quand t’emploies ces termes grossiers… C’est vraiment pas classe. « Accouche ! » T’es vulgaire, c’est pas possible…, minauda-t-il.
Il fallait que je le coupe, car question digressions il se posait là.
– Excuse-moi et précise-moi, s’il te plaît.
– Je préfère comme ça… Eh ben, c’est celui de Christine…
– Celui de…
– Tu fais exprès ou quoi aujourd’hui ? Son grossiste !
– Merde ! fis-je.
Celui-là, je l’avais zappé.
– Ben justement ! fit-il.
– Je ne vois pas le rapport ?
– Ben si, il veut te voir… pour parler affaires.
– Mais il sait que je suis en vacances et que j’y pense à nos affaires.
– Ben oui ! Mais il veut t’en parler de vive voix.
Ça me contrariait.
– Dis-lui que je ne peux pas revenir pour l’instant.
– Ben oui. Il le sait. C’est pourquoi il veut venir te voir dans ton bled.
Pour Jean, tout ce qui n’était pas la Tunisie ou le Maroc était nul et non avenu. Même la Côte d’Azur, excepté Saint-Trop.
– Mais pourquoi il ne veut pas voir plutôt Christine ? Ou nous deux ensemble ?
– Il a dit que pour Christine c’est pas la peine. C’est toi qu’il veut voir. Seul.
Je réfléchissais rapidement tout en écoutant Jean.
Il ne m’avait pas encore parlé de Christine ni demandé de ses nouvelles. Mais Jean était très tête en l’air et il n’était qu’un pion. Je n’y prêtai donc pas plus d’attention.
Le « grossiste », en revanche, aurait dû s’inquiéter de ne plus avoir de nouvelles de Christine et souhaiter la rencontrer. Elle était son intermédiaire. Pas moi. Et ça faisait déjà une quinzaine qu’il n’avait plus de contacts avec elle.
Et c’était moi qu’il souhaitait rencontrer, comme faisant une croix sur Christine. Cela signifiait qu’il devait enfin avoir pressenti l’embrouille, même s’il était dans l’ignorance de ses tenants et aboutissants. Les coups de fil anonymes, c’était peut-être lui. Cherchant à la joindre.
Logique. D’ailleurs, je m’étais attendu à ce type de problème dès le moment où j’avais envisagé d’éliminer Christine. Le grossiste devait se manifester à un moment ou à un autre dès qu’il n’aurait plus directement de ses nouvelles. C’était fait. Et je devais l’éliminer aussi. Ce qui restait à faire. Car il ne pourrait jamais accepter que je l’aie mené en bateau. De toute façon, il représentait un danger et était une partie de mes emmerdes. Et je n’envisageais pas de m’associer avec ce type de businessman. Mon restau et mon quartier suffisaient largement à mon bonheur. Surtout sans Christine. Ce redeviendrait mon petit paradis.
Jean était en train de me dire que le grossiste souhaitait que la rencontre soit discrète, et ça tombait bien. Son élimination devait l’être aussi.
– Il souhaite que vous vous rencontriez à La Baule lundi midi.
– C’est parfait pour moi, répondis-je à Jean. Propose-lui devant le Casino.
Mais le grossiste de Christine, je ne l’avais jamais rencontré.
– Comment vais-je le reconnaître ? demandai-je.
Jean eut un petit rire.
– T’inquiète pas. Il te connaît. Et toi aussi !
– Moi aussi ? fis-je étonné. Mais qui est-ce ?
– Je ne peux pas te le dire. Il veut que ce soit une surprise pour toi. Chanceux, va ! minauda Jean.
Je gambergeais sec en essayant de trouver qui pouvait bien être ce colporteur de mort parmi mes relations.
– Fais la bise à Christine, conclut Jean avant de raccrocher.
Tiens ! il pensait enfin à elle. C’était bien lui, ça.



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11






Le lundi 16, j’arrivai à La Baule à onze heures et demie. Prêt à improviser. Un quart d’heure plus tard, je trouvais une place à une cinquantaine de mètres du Casino. J’attendis midi pile pour sortir de la voiture et me diriger vers le Casino tout en essayant de reconnaître un visage connu parmi les passants.
Je ne reconnus personne et personne ne semblait m’attendre.
Quand – stupéfaction – j’aperçus l’ex de ma femme, Lionel Péroti, de l’autre côté du boulevard, côté mer. S’apprêtant à traverser et tout sourire.
« Manquez plus que lui ! » me dis-je avant de réaliser, puisqu’il se dirigeait vers moi, qu’il devait être le « grossiste ».
Mon effarement devait être visible.
– Surpris, non ? dit-il en me tapotant l’épaule.
J’étais surtout paumé.
– J’ai réservé une table au Castel Marie-Louise. Dans le jardin. Nous pourrons y discuter tranquillement, enchaîna-t-il tout en m’entraînant par le bras.
Je n’avais pas revu le premier mari de Christine depuis huit, neuf ans. Ce devait être peu avant le divorce. Il avait deux ans de plus que Christine et devait donc juste avoir dépassé la quarantaine. Grand, bronzé, sûr de lui et pas une trace de calvitie.
Nous n’échangeâmes pas un mot tant que nous n’eûmes pas atteint les jardins du restaurant. Il devait vouloir me laisser mijoter.
Il commanda d’office deux whiskies et me dit tout de go :
– Alors, Christine ?
Avec un sourire mi-moqueur, mi-indulgent.
Je ne savais quoi répondre. Pourtant j’en avais des réponses. Genre : « Cette salope s’est encore barrée ! » C’était d’ailleurs la plus simple et le plus plausible avec Christine. Il était bien placé pour le savoir. Pourtant je me tus. Je me sentais con, mais con ! Je n’avais même pas un début de lueur de compréhension. Mais il devait deviner mon ébranlement cérébral.
Le serveur avait apporté les boissons et l’ex commanda d’office des langoustines et un filet de bœuf pour nous deux.
– Elle va bien ? attaqua-t-il de nouveau tout en portant le verre à ses lèvres.
– Oui, oui…, dis-je machinalement.
Et là, l’enfoiré, il me fit le coup en vache. Imprévisible.
– Tu t’en es débarrassé comment ?
Je faillis m’en étrangler et mordre à pleines dents le rebord du verre. Je regardais l’ex éberlué.
– Tu n’es pas obligé de répondre. C’est ton problème et, à la limite, ça ne me regarde même pas, fit-il en balayant une miette imaginaire sur la nappe immaculée avec le bout de son couteau.
Je me sentais tout à coup redevenu petit garçon devant ce mec qui était pourtant de presque dix ans mon cadet. Son assurance m’intimidait et sa mansuétude me désarçonnait. J’avais quand même éliminé son ex-femme et intermédiaire.
– C’était quand même un super coup et une super salope, hein ? Quelle baiseuse divine !
Je n’appréciai pas outre mesure ce type d’appréciation. Il la jouait trop familier. Mais je continuai de me taire.
– Mais je ne te reprocherai rien. Elle devenait trop imprévisible et trop gourmande depuis qu’elle ne contrôlait plus sa consommation de coke. Elle devenait dangereuse, en fait.
Il me souriait toujours, mi-moqueur, mi indulgent.
– En fin de compte, tu m’as rendu un fier service. Tu as fait ce que j’aurais fini par devoir faire. Mais le meurtrier, c’est toi. Pas moi !
C’était donc ça, il croyait me tenir, le salaud.
Il attaqua ses langoustines de bon cœur et moi du bout des lèvres. Il jouissait de me voir dans la nasse.
– Puisqu’elle est, disons, disparue, je peux t’avouer un secret. Nous n’avons jamais été mariés. C’était juste une idée à elle pour mieux te ferrer. Elle avait tout de suite compris que tu étais un possessif et un exclusif.
Il se marrait presque, l’enfoiré. Se foutait de moi ouvertement.
– Mais, Christine et moi, nous avons toujours été partenaires, associés, si tu préfères. Toi, tu n’étais que la couverture et ton restau était un lieu stratégique idéal dans ce quartier friqué.



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11 (suite et fin)






Il marqua une pause pour attaquer la dernière langoustine.
– Tu étais le pigeon idéal, quoi ! Ne m’en veux pas, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant ma face cramoisie. C’est le business, c’est tout. Il n’y a rien de personnel et pardon s’il y a offense.
Je n’avais toujours pas dégoisé un mot mais j’en étais déjà à mon deuxième verre de muscadet sur lie tant j’avais la gorge sèche.
– Tiens ! pour te détendre, je vais te révéler un de ses petits secrets. Elle ne s’appelait pas Christine mais Georgette. Marrant, non ?
Moi, je ne trouvais pas. Ça me rendait encore plus con et elle pas moins salope.
Puis il se tut tandis que le serveur débarrassait.
Je m’efforçais de trouver une issue à mon impasse. Un moyen de remonter mon handicap. Reprendre l’avantage m’était encore hors de portée.
– Bon, fit-il, en attaquant son filet de bœuf. Assez parlé de Christine, scellons plutôt notre future association…
J’eus le courage de l’interrompre.
– Faut que je te dise, justement à propos de Christine…
– Quoi ? fit-il en haussant les épaules.
– Elle a disparu…
Il me regarda comme s’il avait affaire à un demeuré grave.
– Ben oui. Et alors ? Je t’ai dit que c’était pas un problème.
– C’est pas ça. C’est qu’elle a vraiment disparu.
– Arrête de me prendre pour un con, me coupa-t-il sèchement. Tu l’as butée, tu l’as fait disparaître. Je l’admets et je l’accepte… OK ? Cool, mec.
J’en pouvais plus. J’en avais presque les larmes au bord des yeux et j’arrivais pas à me faire comprendre avec des mots simples.
– C’est son corps qui a disparu… après. Et c’est pas moi qui…
Ça y est, il commençait à comprendre, se rembrunissant.
– Mais qui alors ?
– C’est là le problème, justement, fis-je tristement en haussant les épaules.
Pour lui aussi ce semblait être le problème. Mais je ne me sentais pas de taille pour lui raconter l’histoire du mannequin dans la baille. C’était trop compliqué pour lui le surnaturel. Sa branche, c’était le business. Comme on le lui avait appris à Sup de Co.
Maintenant, c’est lui qui avait moins faim.
– C’est toi qui m’appelais toutes les heures et qui attendais que je décroche pour raccrocher ?
– C’est quoi cette nouvelle connerie ? fit-il étonné.
C’était donc quelqu’un d’autre et je n’étais guère plus avancé sur la disparition de Christine et les coups de fil anonymes.
Mais quelqu’un ne nous voulait pas que du bien. Pour sûr !
Il en convint. Ce qui me réconforta.
– À nous deux, on va élucider ce merdier, dit-il. L’union fait la force !
Moi, justement, je me sentais moins seul et je n’avais plus envie de l’éliminer.
De toute façon, ce me parut au-dessus de mes forces. Pas pour le tuer. Mais après. Quand son cadavre se serait mis à vadrouiller comme celui de Christine.



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12






Nous avons terminé le repas cul et chemise et copains comme cochons. Comme quoi il ne faut jamais préjuger ni des gens ni des choses.
Il proposa de s’installer à la villa quelques jours pour tenter de pénétrer l’énigme.
– Ça me rappellera des souvenirs ! dit-il peu élégamment.
Mais c’est vrai qu’il y avait passé des vacances avec Christine avant qu’elle m’épouse et que je les avais même accompagnés en tant qu’ami de la famille. Mais quel con j’avais été et qu’est-ce qu’ils avaient dû se foutre de ma gueule !
Nous fûmes de retour à Saint-Michel, avec nos véhicules respectifs, vers dix-sept heures.
Les coups de téléphone anonymes recommencèrent dans la soirée. Nous décidâmes, au troisième, de débrancher carrément la prise téléphonique. Nous ne nous servirions que de nos portables.
J’appelai Jean pour le prévenir.
– Ça s’est bien passé ? demanda-t-il.
– Oui, aucun problème.
– Et Christine, ça va ?
– Bien sûr.
– Je voudrais lui parler.
– Elle est en vadrouille, dis-je sans avoir à mentir.
– Ah ! N’oublie pas de lui donner le bonjour, hein ?
Promesse de ne pas y manquer, etc.
Je me tournai vers mon nouveau partenaire.
– Je n’ai pas parlé à Jean de la disparition de Christine. Mais il va finir par se douter de quelque chose. Il faudra bétonner une explication pour qu’il avale sa disparition. Ils étaient assez proches.
– Ne t’inquiète pas, Jean n’est qu’un subalterne. Il saura où est son intérêt. Au besoin, je lui filerai la pétoche pour qu’il se tienne tranquille, dit Lionel.
Je me sentis rassuré.
Nous avons passé le reste de la soirée en conjectures. Au final, nous ne voyions pas d’autres possibles malfaisants que des businessmen déjà installés dans le coin et sur les plates-bandes desquelles j’aurais marché avec Christine au cours de notre prospection.
Je lui avouai que ladite prospection n’avait été qu’un prétexte pour attirer Christine dans le coin et l’éliminer.
– Oui, me dit-il, mais elle, elle a peut-être pris le truc au sérieux et mis les pieds dans le plat d’un autre. C’est la seule explication rationnelle. T’as été suivi et on t’a piqué le corps.
– Mais pourquoi ?
– Pour te le ressortir si tu ne décampes pas. Ils te tiennent comme ça. C’est une sorte de message.
C’était le bon sens même.
– Il faut décamper ou les affronter, reprit-il.
Ça me plaisait moins. Moi, ce que je voulais, c’était juste savoir où avait bien pu atterrir le corps de Christine.
– Mais on ne les connaît pas. On ne sait même rien sur eux. C’est un peu comme si on décidait d’affronter des fantômes, dis-je pour le faire pencher vers la solution du repli stratégique. C’est une aiguille dans une botte de foin.
Il me tapota l’épaule.
– Bien vu, me complimenta-t-il. Et l’aiguille, on va la faire sortir de la botte de foin !
Ça me plaisait de moins en moins. Mais il trouva un argument de poids.
– Tant que nous n’aurons pas récupéré Christine, ils resteront une menace potentielle. Laissons-les venir à nous. Etablissons le dialogue et faisons-nous restituer Christine.
– Mais qu’est-ce qu’on en fera après ? Surtout qu’elle ne doit plus être tellement présentable !
– Ce que tu aurais dû faire. La dissoudre à l’acide pour qu’elle nous fasse plus chier même morte.
Là, je ne pouvais que partager son point de vue.
Nous décidâmes donc de rester jusqu’au lundi suivant, le 23 juin, dernier délai. Lionel pensait que, de toute façon, puisque nous avions coupé le téléphone, ils ne tarderaient pas à se manifester. Je ne pouvais que lui faire confiance. Le pro, c’était lui.
Mais, une fois réglé tout ce tintouin, il faudrait bien que je finisse par me décider à l’éliminer. L’envie de me tirer au plus vite de cet univers dangereux de la drogue me reprenait. Et, lui vivant, je l’aurais toujours sur le dos. J’en avais juste besoin temporairement. Le temps de stopper la vadrouille de la salope.



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13






Le mardi en fin de matinée, nous allâmes ensemble à la pêche à la crevette.
C’est lui qui m’avait initié au haveneau onze ans plus tôt et je croyais que nous allions passer un bon moment. Mais ce n’était plus vraiment son truc. Depuis qu’il avait réussi dans les « affaires », il trouvait que ça faisait vulgaire et que c’était con de s’emmerder alors qu’on pouvait en acheter chez le poissonnier.
L’après-midi, nous bronzâmes dans le jardin et nous invitâmes mutuellement au restaurant du port.
Personne ne s’était manifesté de la journée pour entamer les négociations.
Le lendemain, le 18, nous décidâmes d’aller chercher des fruits de mer à Pornic sur le quai pour le midi et nous passâmes de nouveau l’après-midi dans le jardin à attendre.
Nous commencions déjà à en avoir marre de cette vie de retraités et nous devenions irritables.
Il osa même me reprocher mon amateurisme meurtrier.
– Fallait finir le boulot ! me jeta-t-il avec mépris au moment de l’apéritif le soir.
« T’inquiète ! me dis-je. Avec toi, je n’oublierai pas de le finir. »
Il bouda le reste de la soirée et se plongea dans la lecture d’un polar. Me demandant toutes les trois minutes de baisser le son de la télé, soi-disant que ça l’empêchait de se concentrer.
Le lendemain matin jeudi, il était de meilleure humeur. Il avait intérêt, car c’est moi qui préparais le petit déj et les mouillettes de nos œufs à la coque. Le cuistot, c’était Gérard.
Puis il alla s’affaler dans un des fauteuils du jardin avec un nouveau polar. Sans même proposer de faire la vaisselle. J’ai vu rouge. À cinquante ans, je n’allais pas être le larbin de ce bellâtre. Alors j’ai pris mon attirail de pêche et je me suis barré à la plage.
J’y croyais plus à son truc de contact et de négociation. Les malfaisants, ils attendaient qu’on se barre. C’est tout. La Christine, nous ne la récupérerions jamais. Je n’en avais même plus envie, d’ailleurs. Elle serait trop dégueulasse. Et l’autre con qui me disait : « T’inquiète, ce sont des pros. Ils l’auront sûrement surgelée. » Faut être malade pour croire des trucs comme ça. Et puis comment on ferait pour foutre ce pain de glace dans le bain d’acide ? Attendre que ça fonde tout seul ou découper au couteau électrique spécial congélation pour passer les morceaux un à un au micro-ondes ? Petit kilo par petit kilo ? Je ne me voyais pas vraiment faire ça, et ce connard, je ne le voyais pas mettre la main à la pâte malgré sa grande gueule. Déjà que question vaisselle…
Je poussais rageusement mon haveneau. Comme si je voulais labourer le fond.
Au bout de deux heures, j’avais à peine une petite cuisine pour deux. Mais ça m’avait défoulé. Autant que les congés-payés et autres RTT n’auraient pas !
J’ai regagné la plage. Mais, décidément, il était dit que ce serait une journée de merde.
La vieille folle blanche était là à m’attendre avec sa capeline informe et son ombrelle. Mais pas son chat de malheur cette fois. Elle avait tout du contact fantôme. Si Lionel m’avait accompagné, je me serais foutu de sa gueule en lui disant : « Tiens, le voilà ton contact ! » Au moins, il n’y avait pas le beauf avec son fauve obsédé. C’était déjà ça.
J’ai voulu faire celui qui ne l’avait pas vue. Mais elle me barra la route de son ombrelle pointée sur le cœur en la tenant comme une épée. « Et en plus elle est dangereuse », me dis-je tout en lui jetant un regard mauvais.
Elle n’en avait rien à foutre.
– J’ai un message pour vous, monsieur, fit-elle de sa petite voix acidulée.
C’est drôle comme les conneries que disent les dingues peuvent vous stresser. Moi, j’ai sursauté au mot « message ».
– Vous avez entendu des voix, peut-être ! lui jetai-je méchamment.
– En quelque sorte, me dit-elle en minaudant.
– Laissez-moi passer !
– Mais ça vous concerne et ça concerne également la petite dame pour laquelle vous vous inquiétez…, insista-t-elle en m’enfonçant la pointe de l’ombrelle dans le creux du sternum.
J’en restai bouche bée et le cœur commençant de toquer la chamade.
– C’est quoi le message ? parvins-je à articuler, craignant le pire.
– « Votre ami est parti rejoindre la petite dame ».
Puis elle tourna les talons.
– Attendez ! Attendez !
Elle continua de trottiner sans se retourner.
Je la rejoignis et lui pris le bras pour l’arrêter.
– C’est tout ?
– Bien sûr, répondit-elle énigmatique.
– Mais qui vous a demandé de me transmettre ce message ?
– Vous le savez bien !
Je la laissai partir. J’hallucinais, c’est tout. Je l’avais rêvée, la vieille. Elle pouvait pas être le messager des malfaisants qui nous en voulaient. Qui n’existaient d’ailleurs pas. Comme je n’avais jamais tué la salope de Christine puisqu’il n’y avait pas de corps. J’avais eu un coup de chaleur et j’avais cru entendre des voix… « Votre ami est parti rejoindre la petite dame » !
Je ressentais comme un malaise. J’avais la tête prise dans un étau. Avec des mouches devant les yeux. Et puis un mauvais pressentiment. Cette vieille folle était un oiseau de malheur.
Et si elle était réellement la Dame blanche ?
J’étais descendu à pied à la plage et il fallait que je me paie toute la remontée de la rue du Port avec mon attirail. Avec cette putain de chaleur.
Je dégoulinais de sueur quand je rejoignis la villa.
La voiture de Lionel était là. C’était bon signe. Je me précipitai dans le jardin de derrière.
Il était là, dans son fauteuil, avec son polar et en train de siroter mon scotch. Avec une moue de commisération, il me jeta, nonchalamment :
– Mais regarde dans quel état ça te met ta pêche !
Je repris mon souffle.
– C’est rien. Je suis juste drôlement content de te trouver là.
Il me regarda bizarrement. Comme un copain qui croit que vous êtes hétéro et qui vous découvrirait homo. Pensant que ça peut être contagieux.
Je voulais lui parler de la vieille folle. Me foutre de lui en disant que j’avais eu le contact et même un message. Qui le concernait. Mais je pressentis que ça tomberait à plat. Que ce serait pas le genre de chose qui le ferait marrer. C’est même un peu superstitieux, les Corses.
« Votre ami est parti rejoindre la petite dame » ! Tu parles, il était là le cul scotché au fauteuil. Mais ça me faisait quand même plaisir de retrouver Lionel malgré ses réflexions désobligeantes et son air condescendant.



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14






Après avoir déjeuné d’une pizza aux fruits de mer faite maison, d’une salade et d’un bout de camembert, Lionel se mit à tourner en rond dans la cuisine tandis que je faisais la vaisselle et préparais le café.
Avec son caractère de ténébreux, il commençait à me taper sur les nerfs.
– Quelque chose qui te tracasse ? fis-je pour rompre le silence pesant.
– Oui. C’est pas normal qu’on n’ait pas encore été contactés. La Christine, elle est pas partie en vadrouille toute seule…
Pour sûr. Mais j’étais résigné. Je n’avais plus qu’une hâte, retrouver ma petite affaire et ma rue Cler. Je n’envisageais même plus de vendre mon restau et de me retirer ici. J’avais l’impression que le fantôme de ma salope de putain de femme ne cesserait de hanter les lieux tant qu’elle n’aurait pas été retrouvée – ses restes, je veux dire. Comme dans ces histoires anglaises de revenants qui hantent les couloirs la nuit tant que leur corps n’a pas trouvé une digne sépulture – ou que leur assassin a été arrêté, me dis-je en frissonnant des pieds à la tête.
– C’est dans le premier blockhaus de la pointe Saint-Gildas que tu l’as laissée raide morte ? me demanda-t-il d’un ton lourd de suspicion en arrêtant un moment de faire le tourniquet.
– Oui, le premier.
– Et tu l’as laissée raide morte à tes pieds ?
Il m’énervait avec ses questions genre interrogatoire musclé. Il savait bien que je l’avais tuée !
– Elle râlait à peine. Elle n’était pas encore raide, mais elle était bien morte.
– Tu l’as tuée comment ?
On ne pose pas ce genre de question. Il me prenait vraiment pour un demeuré.
– Avec un truc de mon idée… Et arrête de me poser des questions à cent balles ! Je l’ai tuée, j’ai laissé son corps dans la casemate boche pour qu’on le retrouve et personne ne l’a retrouvé. Voilà ! Quelqu’un l’a piqué et on se saura jamais qui et pour quoi… De toute façon, elle ne m’a jamais amené que du désagrément ! conclus-je avec aigreur tout en servant le café et en posant une boîte de galettes Saint-Michel avec sur le couvercle la reproduction d’une peinture représentant une pêcherie et signée « Marguerite ».
Un prénom comme ça, c’était apaisant. Ça évoquait la douceur, la tendresse. Une femme aimante et normale.
Fallut que l’autre con me sorte de mon songe romantique.
– T’es sûr ? lâcha-t-il plein de condescendance et de morgue.
Mais qu’est-ce qu’il croyait ? Que j’avais peut-être tout inventé !
– C’est ça, mon pote, lui dis-je, elle s’est tirée avec un autre et je t’ai monté un bateau… Tu préfères cette version ?… Au moins, ça a le mérite d’expliquer sa vadrouille.
C’était dit sur le ton de la colère. Il ne pouvait plus que fermer sa grande gueule. Sûr. Et je retirai la boîte de galettes avant qu’il ait pu s’en servir. Il ne les méritait pas.
Il a fallu qu’il la rouvre, sa grande gueule.
– T’es sûr… ?
– T’est sûr… t’es sûr… t’es sûr, le coupai-je brutalement sur le ton de Il pleut bergère. Mais tu me fais chier, tu m’emmerdes, tu me fais caguer avec tes « t’es sûr »…
Je lui agitais méchamment la cuiller sous le nez.
– Tu me fais chier et j’en ai marre de tout ce merdier ! Moi, je ne suis pas fait pour être trafiquant de coke. Moi, je suis un honnête commerçant et tu peux aller te faire foutre !
J’avais l’impression que ma colère ne l’impressionnait pas le moins du monde. Il ne devait même pas m’écouter. Il semblait plongé dans une profonde réflexion. Qui n’avait pas l’air de le réjouir.
– Je me tire, dit-il, et il sortit de la cuisine.
– Bon débarras ! Parasite, va ! lui criai-je hargneusement.



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14 (suite et fin)






Je continuais de bouillir intérieurement. J’en avais vraiment marre de ses grands airs et de sa condescendance. Lui et la Dame blanche, ça faisait beaucoup en moins de quatre heures !
La Dame blanche… ? Je me figeai de stupeur.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
C’était con mais ça me fila les glands tout à coup. Où était-il parti ? J’aurais peut-être mieux fait de l’écouter au lieu de piquer ma colère.
Je me disais que j’étais con de culpabiliser pour un trafiquant de mort, un empoisonneur de jeunesse – les plus vieux, j’m’en suis toujours foutu, sont majeurs, mais pas les jeunes.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Je ne savais plus si c’était la culpabilité ou la curiosité qui me poussait, mais une force intérieure m’ordonna subitement de le suivre, irrésistible.
Mais où ?
Je ne fermai même pas la villa à clé, m’engouffrai dans ma voiture et la sortis du garage en éraflant une aile tellement j’étais agité.
Je pris instinctivement la direction de la pointe Saint-Gildas.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
En coupant par les terres, j’arriverais peut-être à le rejoindre. À le faire stopper de force. À lui raconter l’histoire de la vieille folle, de la Dame blanche…
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Mais ce n’étaient pas des routes où l’on pouvait rouler rapidement.
Je stoppai enfin sur le parking de la pointe Saint-Gildas dans un crissement de pneus à l’américaine. Juste à côté de sa voiture.
Je me précipitai comme un enragé jusqu’au blockhaus, pénétrant par le sas.
Il était là, sur le sol, gisant dans son sang. À l’endroit même où j’avais tué Christine. Mais il n’était pas à poil.
Le choc. Plus qu’un choc. Une commotion. Les deux corps s’enchevêtrant devant mon regard halluciné. Le total cauchemar.
Je hurlai :
– Lionel !
Un cri dément. Et me précipitai vers lui pour voir s’il vivait encore.
Il avait plusieurs blessures au ventre et un méchant couteau était planté dans le bas-ventre.
Je posai instinctivement ma main sur le manche, pensant qu’il était foutu mais que la lame devait le gêner. Qu’il valait mieux la retirer. Ça faisait monstrueux comme excroissance.
– Nooon…, râla-t-il en me fixant de ses yeux pas encore révulsés et en me saisissant par le bras gauche. Mais je sentais qu’il allait y passer.
Il avait l’air de vouloir me dire quelque chose et j’approchai mon visage du sien.
– T’es... ccccon…
Ce furent ses dernières paroles. Ses yeux commencèrent de révulser salement. Alors je lui pris le visage dans les mains et je secouai la tête de haut en bas pour le retenir, l’empêcher de partir.
– Maman ! cria un môme qui regardait par l’embrasure de la meurtrière du canon et voulait attirer l’attention de sa mère.
La mère attentive rappliqua et suivit la direction qu’indiquait le doigt du gamin.
– Aaaah… ! se mit à hurler la conne quand je tournai la tête vers elle tout en continuant de secouer celle de Lionel.
Quand elle hurla : « À l’assassin ! », évidemment, ça ne passa pas inaperçu.
Le badaud rappliqua.
Je ne cherchai même pas à m’enfuir. À quoi bon ? D’ailleurs, spontanément, quatre, cinq hommes s’étaient placés devant les issues du blockhaus. Mais personne ne s’y risqua.
– C’est l’assassin ! se mit à hurler la mère hystéro quand les gendarmes arrivèrent. Je l’ai vu ! Même qu’il était en train d’achever le monsieur en lui frappant le crâne par terre !… Un vrai barbare…
– Calmez-vous, madame, dit le brigadier. Nous prendrons votre déposition tout à l’heure.
Puis il me dévisagea à travers la meurtrière.
– Mais c’est celui dont la femme a disparu ! dit-il pas étonné et comme si ça lui faisait plaisir que je ne lui sois pas inconnu.
Les badauds étaient tenus à l’écart mais ils n’en perdirent pas une miette quand on m’extirpa enfin du blockhaus.
– Moi je l’ai entendu hurler un prénom avant de se précipiter sur sa victime, dit l’un.
– Il courait comme un dément vers le blockhaus juste avant, rajouta un autre.
– Y’avait personne d’autre de toute façon, commenta un troisième qui venait juste d’arriver sur les lieux, attiré par l’attroupement.
Ils s’écartèrent quand même de plusieurs pas quand ils virent le sang maculant mes vêtements et mes mains. Il paraît que j’en avais même sur le visage.
Mais tout, absolument tout, m’était devenu indifférent*
.


* Inutile au lecteur curieux ou consciencieux de vouloir visiter les lieux du crime. En effet, depuis ces tragiques événements, l’accès des fameux blockhaus de la pointe Saint-Gildas est interdite au public en application de la loi sur la protection du littoral. Ce qui ne fut, en l’espèce, qu’un prétexte ainsi que le lecteur le comprendra. (NdA.)



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15






Je restai plongé dans un état d’hébétude total durant tout mon interrogatoire dans les locaux de la brigade de gendarmerie de Pornic.
Je les entendais dans un murmure lointain et ne répondis à aucune de leurs questions puisque ça ne me concernait pas.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame… Je n’arrêtais pas de chantonner cette phrase telle une berceuse. Paraît-il.
Ils prétendaient que je simulais.
Mais ils n’avaient même pas besoin de mes aveux tant les témoignages révélaient l’évidence même.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
J’étais à genoux auprès du corps de la victime. Sur son côté droit.
On m’avait surpris en train de tenter de l’achever en lui cognant la tête contre le sol en béton.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
On m’avait entendu hurler le prénom de la victime alors que je m’engouffrais tel un furieux dans le blockhaus, juste avant de me précipiter sur la victime et de la poignarder horriblement. – Il y avait des façons horribles de poignarder et des façons pas horribles. Je ne voyais pas tellement la différence, mais je m’en foutais. Ça ne me concernait pas.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
De toute façon, le relevé d’empreintes sur le manche du couteau – un couteau à désosser d’un modèle courant – me dénonçait formellement.
Un couteau à désosser… Ça me rappelait quelque chose. Mais j’arrivais pas à me souvenir. Je désossais si souvent dans ma cuisine.
J’avais porté trois coups à l’abdomen et un quatrième au bas-ventre. On ne savait pas encore lequel avait été mortel. – Paraît que c’est important de savoir lequel.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…

C’était assurément un crime à caractère sexuel.
La victime cohabitait avec l’assassin depuis quelques jours.
Ils s’étaient rencontrés par hasard à La Baule. Devant le Casino. Avaient déjeuné ensemble au Castel Marie-Louise.
Ils ne se connaissaient pas auparavant.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Une histoire de drague classique entre homos qui se terminait en crime.
Sûrement un truc de jalousie sexuelle.
Ces blockhaus étaient des lieux de rencontre. La victime y avait sûrement rendez-vous. L’assassin l’a su et a surpris la victime alors que l’individu avec qui elle avait rendez-vous n’était pas encore arrivé.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
– On a sûrement échappé à deux meurtres, dit le brigadier en soupirant de soulagement. Il les aurait tués tous les deux sans problème vu l’état de fureur dans lequel il se trouvait. L’autre a été bien inspiré de ne pas se trouver là !
– Avec les pédés…, commença un gendarme.
– On ne parle plus comme ça ! le coupa net le brigadier.
Le gendarme rosit sous le poids du regard de son chef.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
D’après l’enquête de voisinage, il paraissait que nous nous chamaillions et avions un comportement étrange. Un comportement de …
– On peut pas écrire ça ! tempêta le brigadier.
J’étais arrivé à la mi-mai avec ma femme et on comprenait qu’elle ait fui l’individu que j’étais. Il y en avait qui méritaient d’être cocus. – Ah ! s’ils savaient !
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…

– À propos, dit le brigadier, il faudrait qu’on la joigne… Je compte sur vous, ajouta-t-il en se tournant vers une gendarmette. Informez-la avec de la douceur. Je crains que ce ne soit une personne très sensible et blessée dans sa vie d’épouse.
Je ne leur en voulais pas. Pouvaient pas se rendre compte que c’était le monde à l’envers.
À quoi bon crier que j’étais innocent ? Ça l’aurait pas remis à l’endroit pour autant.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Je fus tenté un instant de leur avouer que j’avais tué ma femme mais que des inconnus avaient fait disparaître son corps. Qu’il y avait sûrement des malfaisants qui m’en voulaient.
Et comment l’avez-vous tuée ?
Je leur aurais raconté mon coup génial du godemiché. Mais je ne crois pas qu’ils auraient pu comprendre. Parti comme c’était parti, ils y auraient encore vu un crime accompli sous l’emprise d’une impulsion homosexuelle.
Je me tus en pensant que ça compliquerait encore plus les choses. Que ça pourrait même les embrouiller.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Je pouvais même pas parler de la Dame blanche et de son message.
Encore moins de l’histoire du mannequin.
– Vous avez de la chance qu’il n’y ait plus la peine de mort, vous ! dit le brigadier vers la fin.
Il paraît que je n’avais même pas le courage de parler, d’avouer, de répondre à leurs questions.
– Vous croyez malin de vous taire, dit un gendarme. Mais c’est une très mauvaise tactique de défense, vous savez ? Et le juge, il n’aimera pas ça si vous persistez à vous taire devant lui.



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Ce ne fut pas un juge, mais une juge.
Sur le moment, j’ai presque eu envie de lui dire la vérité. Comment tout avait commencé. Mais c’était peut-être long. Elle avait pas l’air d’avoir trop le temps.
L’affaire était claire. Il y avait d’autres dossiers en attente. Bien plus importants que ce truc minable.
– Vous ne voulez toujours par parler ? me demanda-t-elle le nez dans le rapport de gendarmerie et les dépositions des témoins.
Après des « Oh ! la la ! », des « Pas possible », « Incroyable », des hochements de tête, des soupirs. Et même un « Jésus Marie ! ». Faut dire qu’on était à la limite de la Vendée.
J’ai essayé de rassembler mes idées avant de lui répondre quelque chose qui tienne la route, qui ne l’affole pas trop – quelque chose de rationnel et de raisonnable, quoi !
– Notez, greffier, que le prévenu ne veut pas parler ! dit-elle avant que j’aie pu ouvrir la bouche et toujours le nez dans la paperasse qui me concernait.
Je parvins à faire un ultime effort.
– Je…, commençai-je.
– Oui ?
Sans lever les yeux et d’un ton revêche.
– Je suis pas pédé…
Regard plein de désolation de l’avocat commis d’office.
Haut-le-corps de la juge qui leva enfin le nez, mais c’était en direction du type dans un coin.
– Greffier, n’inscrivez rien !
Puis elle demanda aux deux gendarmes de m’emmener.
C’était tout. Elle avait hâte de se débarrasser de moi. Comme s’il y avait quelque chose de répugnant en moi. Mais je ne lui en voulais pas. Je la comprenais même. De toute façon, le truc du godemiché pour tuer ma femme, je suis sûr que ça lui aurait pas plu.



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On m’a conduit à la prison de Nantes. Le 21 juin. Je n’y suis resté que jusqu’au lundi 7 juillet. Pourtant, ça me plaisait bien. C’était rustique, même un peu austère. Mais j’aimais bien la cellule où j’étais tout seul « étant donné mes mœurs ». J’étais tranquille. Comme protégé. Plus rien ne pouvait m’arriver.
Il y avait même un gardien qui était plein de petites attentions pour moi. Il était gentil. Il m’amenait du chocolat, du saucisson. Des petites choses qui améliorent l’ordinaire d’un prisonnier. Et sans rien demandé en échange.
Il m’a même dit un jour qu’il s’appelait Michel mais que je pouvais l’appeler Michou quand on était entre nous.
Dommage que je ne sois pas resté là plus longtemps. Je suis sûr que nous aurions pu devenir de grands amis. En prison, on a le temps de se faire des amis.
Paraît que je n’étais pas tout à fait responsable. Que mon cas relevait de la psychiatrie. Que j’étais un peu fou, quoi !
Alors on m’a emmené dans un lieu – à Paris ou près de Paris, je ne sais pas vraiment – où il y avait plein de gens comme moi, qu’on m’a dit. Mais je me trouvais plein de différences avec eux. Ils n’étaient pas du tout comme moi. En tout cas, je préférais la prison.
L’avocat m’a dit que j’avais de la chance. Moi, je ne trouve pas. Avec tous les trucs qu’ils me font prendre, je me trouve bizarre.
Je préférais le saucisson et le chocolat de Michou.
Et puis, c’est pas un lieu où l’on peut se faire des amis.



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Je ne sais plus depuis combien de temps j’étais là quand on m’a dit que j’avais une visite. Que ça me ferait sûrement plaisir. Moi, ça m’était indifférent.
On m’a conduit dans une pièce où une dame était assise sur une chaise derrière une table.
Je me suis assis en face.
Avec toutes leurs pilules, j’ai pas reconnu tout de suite
Mais, quand j’ai reconnu, je me suis mis à hurler de frayeur.



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Christine revient me voir presque tous les jours.
Je ne hurle plus de terreur quand je la vois. Paraît que c’est grâce aux médicaments qu’on me donne. Ça coupe toute angoisse et ça rend tout mou. On est comme tout cotonneux de l’intérieur et on sourit béatement tout le temps.
Elle me raconte plein de trucs, mais je ne comprends pas toujours tout.
Ça, qu’elle n’est par morte, je l’ai compris.
Elle avait deviné mon intention de la tuer et était rentrée dans mon jeu. Elle avait remplacé les doses de coke par du sucre édulcorant en poudre et avait joué la comédie à merveille. – C’est un don qu’elle a toujours eu. Je l’admets volontiers.
Évidemment, c’était pas du jeu parce que je ne pouvais pas deviner.
– Tu t’es même pas assuré que j’étais bien morte !
Moi, je souris.
Alors elle s’est fait disparaître.
Elle a ri à gorge déployée quand elle m’a raconté le truc des morceaux de mannequin qui m’avaient fait paniquer.
Et le Lionel qui a vite rappliqué ventre à terre.
– Il était aussi con que toi, celui-là ! Vous étiez faits pour vous entendre. Deux minables !
Moi, je souris.
– Le piège a bien fonctionné, non ? Grâce à Clément… Tu te souviens de Clément, mon amant que t’a envoyé en taule ? Ben, il y est pas resté longtemps. Dès qu’il est sorti, il a voulu se venger de toi et moi je voulais me débarrasser de Lionel et de toi. Pour reprendre le tout à mon compte.
Moi, je souris.
– Jean aussi a été super. On fait une bonne équipe tous les trois… Mais c’est Clément qui a poignardé Lionel. Il vous a pas quittés un instant des yeux grâce à ma tante qui l’a hébergé et qui m’a planquée quand j’ai « ressuscité ». C’est lui aussi qui a mis les morceaux de mannequin dans l’eau quand il t’a vu descendre l’escalier de la plage. Il y avait juste la tête, un bras, un pied et une main…
Moi, je souris.
– Ma tante, tu vois qui c’est, non ?
Moi, je souris.
– Mais si, tu sais… La vieille dame qui s’habille toujours tout en blanc…
Moi, je souris.
Elle veut aussi que je lui signe en douce des papiers. Ça concerne le restau.
Moi, je souris.
Parfois elle me secoue par les épaules pour que je parle, que je dise un mot.
– J’ai l’impression de parler dans le vide. Je te raconte comment je t’ai baisé et j’ai l’impression que t’en as rien à foutre !
Elle me raconte aussi des histoires de baises. Mais j’en ai vraiment rien à cirer, je peux même plus bander avec leurs saloperies de pilules.
Et elle peut toujours courir pour que je lui signe ses papiers.
Tant que je signerai pas, elle reviendra me voir. Et c’est ma seule visite.
Elle est moins belle qu’avant. Les traits de son visage ont durci. Ils ont quelque chose de méchant. Elle vieillit mal et son Clément la larguera sûrement.
Je ne sais pas, d’ailleurs, si elle est si heureuse que ça. Elle ne sourit jamais. Sauf aux infirmiers qui me disent que j’ai de la chance d’avoir une jeune femme si attentionnée et affectueuse pour me soutenir dans cette épreuve.
J’aimerais bien qu’elle m’apporte du chocolat et du saucisson. Mais je crois pas qu’elle ferait ça.
Parfois, je la soupçonne de fournir l’HP en coke. C’est un marché tranquille.
– T’es vraiment qu’un pauvre connard…, me dit-elle souvent.
Moi, je souris toujours. Ça l’énerve. Mais c’est pas de ma faute. C’est les médicaments.
Faut être honnête. Au fond de moi, j’ai toujours envie de la tuer. Mais je ne sais pas si je pourrai. J’ai peur que ça recommence après comme maintenant.
Je préfère attendre que son Clément se débarrasse d’elle pour reprendre le business. Lui, c’est un ambitieux, un vrai.
Quand elle sera vraiment morte, j’aimerais bien retourner pêcher la crevette.
J’espère qu’elle aura gardé mon haveneau, la salope.




« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.




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