Marc Galan
27 02 2007, 01:17
J'avais déjà un site :
http://www.aube-saga.com ou je présente Aube, ma saga sur la préhistoire de l'Europe. J'ai également décidé de créer un blog (
http://marcgalan.blog.lemonde.fr ) pour permettre à ceux qui aiment la forme du roman feuilleton d'en profiter. En attendant l'arrivée des e-book vraiment pratiques, je pense que cette formule est plus sympathique que de devoir télécharger un roman énorme qu'il faut lire sur écran ou, sinon, imprimer sur feuilles volantes.
Pour ceux qui veulent gagner du temps, je joins ci-dessous un extrait (le début, en fait) de mon texte. Bonne lecture. Toute opinion ou critique argumentée est la bienvenue
AUBE - LA PIERRE-SOLEIL (page 1)
IL
… Flanc fendu, boitant bas, il était rentré de sa chasse ; il avait appris l’outrage fait aux siens ; il était reparti, blessures bannies. À quoi bon chercher plus avant ! L’honneur à venger ne souffre pas l’attente.
Pour mener sa quête, il n’avait qu’un nom : Kleworegs, roi du clan du Cheval ailé.
C’était le nom de sa cible. C’était assez.
… Il prit sa piste.
Pourquoi n’avait-il pas été là le jour de l’affront ? Il aurait su l’empêcher, lui… Il fuyait sa vie d’avant… si morne, si lourde d’ennui.
Pourtant, tout autour de lui, à son insu, le monde était en marche. Mais comment, fils d’un fief perdu, aurait-il connu les arcanes du siècle et les secrets des rois ?
ENCORE LA NUIT
De la tête aux pieds, l’homme seul dans la steppe n’était que sang. Il courait – cheveux collés, raidis en épaisses touffes poisseuses, visage tiré sous la couche noirâtre de sève séchée, vêtements imprégnés de la rouge liqueur –, unique rescapé d’une proche tragédie, d’un aveugle massacre régal des corbeaux. Le guerrier ondoyé de tout ce sang avait mené un combat sans merci. Les coups les plus féroces y avaient été portés ; les vaincus, exterminés sans recours. Maintenant seuls les lièvres, détalant devant lui, comme lui, voyaient sa douleur, sa honte.
Il ne fuyait pas. Il avançait à fermes foulées, toutes forces bandées, se refusant tout répit ou repos. Un seul souci le poussait : rencontrer, avant que ses assaillants ne soient trop loin avec leur butin, un parti des siens. Jusque là, il se l’était juré, il ne cesserait de courir.
Il devait le croiser avant la nuit. Passé ce délai, les Muets maudits auraient pris trop de champ. Nul espoir alors de les rattraper. À cette allure, il pourrait tenir son serment. Il ne s’écroulerait pas, fauché par la fatigue, laissant l’ennemi prendre un surcroît d’avance. Chaque foulée le rapprochait de la vengeance. La moindre pause était sacrilège.
Il courait, cœur empli de honte et de colère, corps souillé de sang. S’il avait pu couler de la gorge de ses vainqueurs ! Cruelle réalité ! Cette sève de vie enfuie était un acide. Traversant sa peau, elle venait lui ronger, lui brûler l’âme. Il devait les retrouver et s’en laver dans le leur. Il ressentirait, sinon, cette morsure à jamais. (« Encore un effort, les tiens sont tout près. Cours, cours, comme si ta vie en dépendait ! … Elle en dépend. La vie de qui n’a vengé les siens ne mérite plus ce nom. » )
blogkrieg
27 02 2007, 10:44
Bonjour Marc,
Très bon. Bravo.
Si ce n'est pas trop indiscret, d'où venez-vous ? (votre métier ou formation)
Continuez.
Marc Galan
27 02 2007, 11:01
CITATION(blogkrieg @ 27 02 2007, 10:44) [snapback]11285[/snapback]
Bonjour Marc,
Très bon. Bravo.
Si ce n'est pas trop indiscret, d'où venez-vous ? (votre métier ou formation)
Continuez.

Bonjour, Blogkrieg, et merci.
Je suis un ancien élève des Langues'O (actuel INALCO) et je m'intéressais aussi aux langues anciennes de l'Europe et à leurs origines. Je préparais une thèse sur l'influence de l'imaginaire indo-européen sur les comics.
Suite au décès de mon directeur de thèse, j'ai dû abandonner mon travail sur le monde de l'Europe ancienne, mais j'ai gardé toutes mes notes et j'ai continué à suivre ce qui s'écrivait sur le sujet.
J'ai ensuite été numismate, puis agent d'artistes et critique d'art.
Il s'est trouvé que les artistes et galeristes aimaient ma façon d'écrire. Je me suis alors donné l'ambition d'écrire un roman. Si possible un peu ambitieux, car l'auto-fiction n'est pas trop ma tasse de thé.
J'aimais l'heroic fantasy et l'histoire. J'ai décidé de travailler dans ce genre. Et la préhistoire récente de l'Europe se prête, à mon avis, parfaitement à l'écriture d'une saga-épopée.
J'espère avoir réussi.
Voila, bien à vous, Blogkrieg
blogkrieg
27 02 2007, 11:29
Bonjour Marc,
Votre challenge sera donc de tenter de nous apprendre
le plus de choses possible. Merci.
Marc Galan
02 03 2007, 13:22
Un deuxième extrait, suite du premier.
Le combat résonnait dans sa tête, y vivait. Y vivrait, au moindre détail, à jamais. Ils revenaient d’un raid qu’il n’aurait jamais oublié. C’était son premier. Le butin en avait été plantureux. N’y manquaient ni captifs encore farouches (Qu'ils en profitent ! La servitude saurait les briser.), ni chevaux agiles, ni gras bovins... sans oublier les peaux, les vivres, les bijoux, le sel, et surtout leurs idoles, statuettes grossières et vermoulues. Il n’était prise plus prisée. Arrachés de haute lutte à des fidèles prêts à mourir pour eux, ces trophées témoignaient de leur vaillance. Ils s’en approprieraient les vertus... Et les hommes immolés à leur courroux sauraient, de l’au-delà, leur défaite. Ils en sauraient gré à leurs vengeurs. Ils les avertiraient de tout péril en se glissant dans leurs songes.
Sa tribu se sentait en sûreté. Son butin était abondant, l’âme de ses guerriers sereine. Leur lente avance, femmes et enfants à la traîne, ne leur pesait guère. Les dieux les avaient favorisés. Pourquoi les rejetteraient-ils soudain ? Elle avait pour eux un profond respect. Il ferait beau voir que l’un d’eux osât n’y répondre. Il paierait son ingratitude. Nul ne lui sacrifierait plus. Le feu s’éteindrait sur ses autels… Il reviendrait vite à de meilleurs sentiments !
Il ventait fort. Les âges extrêmes frissonnaient. Ils avaient coupé par les bois. « Ce sera un abri, et un raccourci », avait dit le roi. Et tous avaient loué sa sagesse. Rien ne manquait à leur bonheur, qu’une halte. Aucune clairière ne s’y était prêtée. Si ce pouvait être la prochaine, là-bas !
À quoi pensaient, alors, ses frères ? Lui – dernier souvenir agréable – à une jeune captive, belle comme lune, sale comme truie. Il la demanderait lors du partage. Il en avait fait assez, à son premier raid, pour se la voir accordée. Nul ne conteste à un hardi compagnon une exigence raisonnable. Épouillée, lavée, la rondelette serait de plaisant commerce.
Soudain, un hurlement avait retenti.
Bonne journée à tous
Marc Galan
05 03 2007, 12:59
Et voila un troisième extrait, à la suite (Aube, livre I (la Pierre-Soleil), p 3
Les ennemis, en embuscade, avaient bien choisi. Le clan était trop engagé au sein des fourrés. Il ne pouvait manœuvrer. Ils s’élançaient, en un discordant concert de cris et d’imprécations. Leurs archers le criblaient de flèches, de ces flèches barbelées, au bout en arête, qu’on ne retire qu’au prix de sa chair. D’autres lançaient leurs javelots, à pointe barbelée comme les traits, et aussi perfides. Le reste se précipitait, l’épieu ou le court poignard de silex à la main. Les épieux fouillaient les chairs. Le silex lancéolé les lacérait. De rose, l’avenir s’était fait rouge et noir. Il avait saisi son arme ; il s’était jeté contre l'ennemi au sein ardent du combat.
Était-ce l’ivresse du sang, cette fureur qui l’avait envahi ? Quel nom donner au tourbillon auquel il s’était livré ? Il avait frappé. Sa lame avait fouillé des ventres ennemis, tranché des gorges forcées à s’offrir par sa rage homicide. Tue, tue, tue ! Ce cri résonnait dans sa tête... S’il ne devait se taire qu’à la mort du dernier ?
… Et tout était devenu noir.
Il s’était réveillé... plus tard. C’était toujours la même nuit, striée d’écarlate. Un horrible silence régnait, à peine rompu par les cris des choucas. Il avait tenté de bouger. Si ses muscles répondaient, une pesanteur à lui interdire de se mouvoir jamais écrasait ses épaules. Il avait fini par se libérer un bras. Moitié poussant, moitié tirant, il s’était ouvert une trouée. Il agitait sa main. Le vent soufflait dessus. Il devait mieux écarter, ouvrir plus larges ses paupières collées.
Le vague souvenir lui revenait, par bribes légères, effilochées comme les petits nuages de beau temps, d’un fait important, grave, tragique. Il y avait sans doute pris part. Pourquoi était-ce si flou, si ténu ? Pourquoi sa mémoire restait-elle engluée, captive, comme lui de cet amas de corps sanglants ?
Ces corps ! Les questions étaient inutiles. Il avait fini par ouvrir les yeux. Bien à tort. Un tel carnage ! Il commença à se dégager du charnier où il était resté – longtemps ? – enseveli. Il y voyait enfin clair. En quelques mouvements, il se sortit du monceau de cadavres des siens et aussi, grâces aux dieux ! de leurs ennemis.
Marc Galan
12 03 2007, 01:49
La suite... pour ceux qui ont aimé les trois premiers extraits... et les autres, qui pourraient changer d'avis
Debout, il examinait le charnier. Guerriers, vieillards, femmes, enfants, ennemis, étaient entassés. Comment n'avait-il pas étouffé ? Il respira un grand coup. Était-il blessé ? Sa peau ! Rouge sang ! Il avait été écorché vif ! Mais il ne ressentait aucune douleur... Ce n’était que du sang répandu. Il avait été si peu écorché qu'on lui avait laissé ses vêtements. Il se palpa. Les Muets, au dire des vieillards gardiens des traditions, mutilent leurs victimes. Ils leur coupent les oreilles – ils s’en font des trophées – et la virilité – ainsi diminuées, elles n’oseront venir réclamer vengeance auprès des dieux. Au mieux, ils les dépouillent et les dénudent. Voici qu’il était intact, du moins entier. Il se caressa la tempe. Sa chair était à vif ! On lui avait arraché l’oreille ! Il se détrompa. Cette plaie n’était que la trace du coup qui l’avait étendu à terre, raide comme bâton, le laissant encore abasourdi.
Il continua à se tâter. Il n’avait rien de grave. Comment, à la différence des siens, avait-il pu être épargné ? Blessure bienvenue ! Le laissant pour mort, elle lui avait sauvé la vie.
Il revint au tas de cadavres qui l’avait protégé. Au moment de l’assaut final, ils s’étaient regroupés, faisant le dernier carré autour de lui. Ils lui étaient tombés dessus, le masquant à la fureur dépeceuse de l'ennemi. Ces maudits n’avaient pas, dans leur hâte, pris le temps de les retourner pour s’emparer de tous leurs biens. Ils avaient paré au plus pressé, ne s’attardant à dépouiller et à mutiler que les mieux vêtus et ceux qui semblaient commander. En auraient-ils eu le loisir que, devant son aspect, ils y auraient renoncé. Sa fourrure miteuse était indigne d’un butin ; ses oreilles, ourlées comme celles d’une femme, pas plus dignes de figurer parmi des trophées. Le contenu des chariots et les ornements pris sur les chefs, à eux seuls, justifiaient les risques de cette attaque loin de leurs bases. Ils ne s’attarderaient pas pour une vieille peau pleine de sang et le mesquin plaisir d’essoriller un gamin. Ils partiraient vite, ne prenant que le temps d'honorer leurs morts.
Il maudit son roi. « Un abri, un raccourci ! » … Un abri contre le vent, pour un raccourci vers la mort. Puis il tomba à genoux. Le message des dieux était clair. Ils l’avaient laissé vivre pour laver l’affront. Ils avaient ordonné. Il obéirait. À l’instant.
Marc Galan
13 03 2007, 15:45
La suite... pour ceux qui ont aimé les 4 premiers extraits... et les autres, qui pourraient changer d'avis
Il se pencha, observa les traces. Celles des chariots étaient profondes. Aucun risque, sauf pluie violente et prolongée, de les perdre. Il leva le regard vers le soleil. Il était resté évanoui trois de ses pas. Il huma les bouses encore chaudes laissées par les bœufs de trait. Les derniers massacreurs étaient partis depuis trois, voire quatre, fois moins longtemps.
Il l’avait vérifié par une foule d’autres détails, s’était de même assuré de leur nombre et de leur route. Les leçons apprises, dès sa prime enfance, des hommes d’âge et de savoir, avaient afflué. Ils avaient mis leur ultime fierté, employé leurs ultimes forces, à le transmettre et à former la jeunesse avide de les égaler. Leurs efforts n’auraient pas été vains. Elles lui avaient profité...
Il s’était mis à courir. Là où il dirigeait ses foulées, il trouverait un clan de guerriers de sa race. Il lui ferait le récit de son malheur. Il lui demanderait vengeance. Pourvu qu'elle soit puissante et riche en hommes forts et vaillants ! Ses assaillants avaient eu de lourdes pertes. Leurs rangs comptaient nombre de blessés. N’importe ! Il lui fallait la meilleure troupe. Il n’allait pas mener un raid. Il allait faire payer le prix du sang.
Il courait. Le soleil était toujours plus bas, les ombres toujours plus longues. Il courait. Bientôt la nuit – où nul ne s’aventure… des puissances hostiles y rôdent ; où la vie, comme les hommes, est assoupie – viendrait. Les muscles de ses jambes n’étaient plus que douleur ; son souffle, un brasier desséchant. Il courait. Il courrait jusqu’à rencontrer des frères, et entendre leur serment de venger les siens. Après, il serait toujours temps de songer à la souffrance... Après.
La pluie vint lui rafraîchir le gosier, une pluie battante, circonscrite, d’autant plus forte qu’elle n’arrosait qu’une faible surface. Elle ravina le sang séché sur son visage, lava les failles où il s’était craquelé ; les îlots noirâtres qu’elle laissa sur sa peau bronzée lui firent un masque plus sinistre encore. Cette ondée était une aide des dieux. Il respirait mieux. Sa course reprit une ardeur nouvelle. Malgré la tombée de la nuit, il continuerait, quitte à en affronter les forces mauvaises… La belle affaire ! Se soucier de piteux démons, quand l’attendait la vengeance !
Courir, courir encore, courir à en mourir. La nuit était tombée depuis au moins un pas de la Brillante. De quoi désespérer. Les dieux, pourtant, désiraient que son clan soit vengé. Il avait compris. Ils le voulaient lui aussi. Il n’aurait que le temps de mettre les siens sur la piste de ses assaillants... Si c’était leur prix !
Cachés jusqu’alors par une petite levée de terre, des feux apparurent au loin. Ils l’avaient exaucé. Il avait trouvé un camp... de son peuple, il le fallait ! Il se dirigea vers eux. Soudain, des abois retentirent. Des molosses se ruèrent sur lui, mâchoires à tout déchirer. La pluie battante pouvait avoir lavé son visage, il semblait une pièce de viande. Ils allaient le dévorer. Un ordre retentit. Ils se mirent à l’arrêt. On lui cria de ne plus bouger.
Il reconnut les mots. Il était arrivé. Tout était bien. Les dieux pouvaient le prendre.
Mais qu’ils le laissent, avant, délivrer son message !
Marc Galan
17 03 2007, 07:39
[quote name='Marc Galan' date='13 03 2007, 15:45' post='11590']
La suite... pour ceux qui ont aimé les 4 premiers extraits... et les autres, qui pourraient changer d'avis
Deux fois déjà, le chef de ses hôtes l’avait écouté. Il n’était pas encore satisfait. Il continuait à l’interroger, à le presser de questions, avide de tout comprendre, attentif à ne lâcher nul fil du lacis de l’assaut. Chaque point pouvait compter.
Il tentait d’avoir réponse à tout. L'hôte avait à cœur d’accomplir son devoir de vengeance. Il ferait tout pour l’aider à la mener à bonne fin. D'autres guerriers, assis à ses côtés, tendaient l'oreille. Ils y allaient parfois, eux aussi, de leur question. Certaines semblaient étranges, anodines, voire stupides, mais chacune se justifiait... Toutes témoignaient de leur sens et de leur science du combat.
Il se sentait bien. Les dieux l'avaient exaucé. Ceux chez qui ils l’avaient conduit connaissaient l’art de la guerre plus que personne, l’aimaient et, à la différence de la plupart, ne seraient pas gens à partir à l’aveuglette. N’eût été leur aspect de bons vivants, il se serait cru face à Thonros et sa troupe.
Mais le dieu des combats n’aurait pas eu besoin de poser toutes ces questions, d’éclaircir tous ces points. Il n’aurait pas eu à ses côtés un guerrier faisant couler par terre la moitié de son hydromel, ni un autre la morve au nez, se l’essuyant de la manche après chaque reniflement. Qu’importe ! Faute d’être ici, il avait mis sur sa route une élite armée. Cela se voyait à la beauté de leurs servantes, auprès de qui l’objet de son désir semblait une souillon, et à l’abondance des bijoux leur enserrant col et poignets. Ils n’avaient jamais connu la défaite.
De tels hommes n’ont peur de rien. Ce n’est pas sans frémir – non de crainte, du plaisir anticipé de l’écrasement de ses bourreaux – qu’il entendit leur chef ordonner aux siens de partir rallier les clans voisins : Butin considérable et sang à laver les attendaient. Lâche et indigne qui ne se joindrait à lui ! Ils partirent dans la nuit. Il revint à son idée première. Sous le commun masque de l’humaine nature, les dieux de la guerre étaient devant lui. Qu’importait sa mort ! Sa vengeance serait accomplie.
... Mais est-ce un dieu qui vous dit, se pinçant le nez, que vous puez le cadavre, et d'aller vous laver ? Est-ce un dieu qui vous laisse un cruchon d’hydromel et vous conseille de le boire à petites gorgées pour ne pas vous étouffer ? Les dieux ne montrent pas cette sollicitude. Il était vivant ! Devant lui, souriant, se tenait le vengeur des siens, le fléau de leurs assassins. Il n’en doutait plus. Homme, dieu, il les ferait expier.
Marc Galan
18 03 2007, 09:44
[quote name='Marc Galan' date='17 03 2007, 07:39' post='11662']
[quote name='Marc Galan' date='13 03 2007, 15:45' post='11590']
La suite... pour ceux qui ont aimé les premiers extraits... et les autres, qui pourraient changer d'avis
Épuisé par sa course, il avait dormi. La fatigue l’avait assommé. Sa crainte de rêver n’avait pu l’empêcher de plonger dans le sommeil. Sa nuit avait été calme, sans rêve. Si l’horreur de son épreuve avait coupé en lui cette faculté à jamais ? Rien de mieux n’aurait pu lui arriver. La perspective de la revivre chaque nuit était trop effrayante.
Le soleil était déjà haut. Le bruit de furieuse activité l’avait réveillé... Ou, peut-être, la bonne odeur de viande grillée, dont un plat empli à ras trônait à son chevet. Il s’était jeté dessus, sous les regards mi-ironiques, mi-attendris de deux colosses au fond de la tente. Ils étaient les gardiens d’armes du seigneur de la troupe si affairée... Et, malgré leur aspect de brutes, de braves cœurs. Jamais homme vil ou cruel ne sourit à l’appétit d’un affligé. Tout en se passant la main sur le visage, il leur sourit. Ils éclatèrent de rire. Sa barbe naissante et rare était parsemée de grumeaux de sang séché. Il partagea leur hilarité. Sa tête était aussi propice à épouvanter les enfants qu’à amuser les guerriers, qui se targuent de ne s’effrayer de rien.
« Nous sommes prêts. Nous n’attendons plus que nos voisins ! » Son hôte, déjà tout harnaché, équipé pour le combat, venait d’entrer dans sa tente. Il haussa les sourcils. Pourquoi ce ton déférent ? Ah oui ! Seul guerrier survivant d’un clan, il devenait par là même son roi et chef, l’égal de celui dont il sollicitait aide et vengeance. Qu’il doive avant peu se mettre sous sa protection et s’intégrer à son clan avait beau ne faire aucun doute, ils étaient pour le moment sur le même pied.
Il se leva. Tout en se lavant le visage, il discuta avec lui. Du ton qu’il s’imaginait celui d’un chef, il s’enquit de ses effectifs... Beau déploiement de forces ! Il pouvait être satisfait. Nul Muet n’échapperait à leur justice. Ils avaient le nombre, la volonté, la surprise. Les autres n'auraient que le lourd fardeau du butin.
Le chef lui proposa une tunique et un plastron neufs. Il refusa. Il s’était lavé le visage. Il le regrettait déjà. C’était irrespect envers ses morts. Il ne devait pas encore quitter ses vêtements ensanglantés. Il attendrait d’avoir vengé les siens... Tant pis s’il fallait des années. Il les garderait, dussent-ils pourrir sur lui. Nul ne s’y opposa. Il en changerait bientôt.
Marc Galan
19 03 2007, 07:43
Il accepta en revanche très volontiers un cheval – tous iraient ainsi, les chefs à plus forte raison –. Y ferait-il bonne figure ? Il n’en avait monté qu’en de rares et brèves occasions. Ils étaient réservés aux guerriers confirmés. Il devrait pourtant tenir sur son dos, et crâne. Que penseraient de lui, sinon, le chef vengeur, ses compagnons, tous ceux appelés à la rescousse pour laver l’affront à sa tribu et, à travers elle, à son peuple ? Pourvu que sa bête comprenne l’enjeu. Il avait confiance. Il n’est animal plus noble.
Une troupe nombreuse, aguerrie, de fiers et solides coursiers. Bénis les dieux de lui avoir offert de tels champions ! Il ne serait avare ni de louanges, ni de dons. Qu’ajouter à ses actions de grâce ? Il désespérait de le trouver. Il voyait, nouveau bienfait, les armes à son service. Mots, autant qu’idées, lui manquaient pour marquer ce surcroît de gratitude.
Au sortir de chez son hôte, il avait tout pour être satisfait. Les gardiens d’armes lui avaient assez expliqué, tout au long du repas, le soin mis à préparer l’expédition. Il voyait déjà ses ennemis morts à ses pieds. La vision de tous ces guerriers équipés de pied en cap n’avait pas diminué cette certitude. Elle l’aurait plutôt chauffée à blanc, tout comme sa détermination. Quelle fête quand cette troupe fondrait sur les massacreurs ! Ils n’auraient guère eu le temps de profiter de ses dépouilles et de se vanter de leur coup.
Il nageait dans cette rouge euphorie. Un cri avait jailli. Mille traits de lumière, violents à crever les yeux, l’avaient frappé. Il avait accommodé… Il devait en deviner la source. Ils émanaient d’au-dessus des cavaliers. Seul le soleil, reflété sur les lames nues brandies pour l’honorer était en cause. Il observa, attentif, les glaives luisant de son intense éclat.
Rouges, leurs lames étaient rouges, à l’unisson de ses pensées et de ses projets. Il voulait comprendre. Pour avoir ainsi renvoyé la lumière, elles ne pouvaient avoir été plongées dans le sang, ni aucune teinture. Ce rouge était leur couleur native.
Quelle roche rutilait ainsi ? Le grenat, peut-être ? Ils ne sont pas aussi gros et, à ce compte, chaque lame vaudrait une année de butin. La réponse était ailleurs.
Il devait résoudre ce détail (non, c’était bien plus). Ses yeux avaient cessé de lui cuire. Il revint à ses vengeurs. Il étudia leur riche mise. Soudain, il sut la matière des lames. Un grand respect envers eux le saisit.
Marc Galan
20 03 2007, 08:34
Elles étaient de métal, pierre issue des entrailles de la terre et forte comme elle, susceptible sous la caresse-morsure du feu de mille formes variées. Il le connaissait. Il avait appris, au cours des errances de sa tribu, qu’il servait à faire des bijoux. C’était – cela l’avait égaré – la première fois qu’il en voyait tant, et sous forme d’armes. Ses hôtes n’étaient pas des dieux. Qu’ils possèdent de tels glaives prouvait qu’ils n’étaient pas non plus des hommes... Non, pas des hommes ordinaires. Qu’avait-il fait pour, après avoir subi un malheur extrême, recevoir un tel don ? Quel signe était sur lui ?
Son regard s’attarda dessus. Leurs lames effilées faisaient bien deux beaux silex bout à bout. Leur allonge était gage d’invincibilité. D’où les tenaient-ils ? Qu’importait ! Ils avaient su en tirer parti. Il ne s’étonnait plus de leur richesse. De tels outils de mort, au service de l’audace, de l’imagination, du droit, ouvraient la porte de la caverne aux trésors, traçaient la voie droite à la fontaine inépuisable.
Devant ces bijoux guerriers et les perspectives qu’ils offraient, ses yeux brillaient de mille flammes. Son visage encore marqué par l’effort rayonnait. Ses voisins immédiats s’en aperçurent. Ils en rirent, moitié moqueurs, moitié fiers de le voir s’extasier devant leur puissance. Il tremblait, plus excité qu’un guerrier parti en solitaire pour la saison des combats retrouvant, après des lunes de sevrage, sa belle femme. Le désir exsudait par tous ses pores. Face à eux, les Muets seraient plume.
Les contempler, sans le plaisir d’en étreindre ! Le chef comprit sa détresse. Tout en le désirant avec la plus brûlante ardeur, il n’osait lui en demander. Lié par les règles sacrées de l’hospitalité, il mourrait que d’exprimer son souhait. Il ne le laisserait pas plus longtemps sur les braises. Il prit un de ses plus beaux, léger et solide. Il le lui tendit.
« Baigne-le d'assez de sang ennemi, tu pourras le garder ! »
Le garçon le prit. Son bras fléchit. Qu’il était lourd ! Bien plus que deux silex. Il s’y ferait… C’était bon signe. La force du métal se manifestait par ce surpoids. Il esquissa une inclinaison de la tête. Les effusions dans les moments de forte tension, comme avant un combat sanctifié, n’étaient pas le genre des chefs. Devenu tel par le pire hasard, il exagérait cette raideur à laquelle nul ne l’avait jamais formé.
« Tu peux lui dire adieu ! »
« En de bonnes mains, une lame donnée n’est pas une lame perdue ! »
Marc Galan
21 03 2007, 10:26
Il acquiesça. Si les dieux lui étaient propices, son arme tuerait plus d’ennemis que celles des deux meilleurs guerriers. Pour tenir cette promesse, il se mettrait, arguant de son nouveau rang, tout en tête. Il ne laisserait nul autre porter le premier coup.
Le chef serait ravi de l’obliger. À sa place, au même âge, il se serait conduit en tout point comme lui. Il eut un dernier scrupule. S'il périssait dans l'assaut ? Aryamenos l’hospitalier lui en tiendrait rigueur. Qui reçoit doit protéger l'hôte et ne pas l'exposer au danger.
« M’exposer au danger ! Mais j’y tiens ! Le dieu de la guerre serait fâché si je ne le faisais ; celui de l’hospitalité, plus encore, si tu t’y opposais ! »
La réponse le déliait de son devoir de protection au profit d’un autre, plus fort, plus sacré. Elle le rasséréna. Même si, aux dieux ne plaise, il périssait, son sang ne retomberait pas sur la tribu qui l’avait laissé se perdre. C’était mieux ainsi. S'il subsistait un clan ou des parents à qui en payer le prix, il en eût couru le risque. Seul et orphelin, il n’aurait que les dieux pour vengeurs. Nul n’oserait un acte qui l’expose à leur vindicte. Il avait eu le souci spontané de les en préserver. Il était né pour la royauté. Hélas seuls les prêtres, par tradition, y avaient droit.
Devant sa décision, le chef fit assaut de générosité. Ils conduiraient l’attaque ensemble, en première ligne. Nul ne serait frustré dans son désir de vengeance, ni dans celui de montrer ses vertus guerrières.
Il aurait préféré se battre seul et devant tous. Persister dans cette volonté offenserait son hôte. Nul n’appelle à sa rescousse pour exiger ensuite qu’on attende, l’arme au fourreau, qu’il ait assouvi sa soif de sang. Il insista. Qu’ils l’oublient ! Il s’était mis entre les mains des dieux. Ils n’avaient rien à en craindre s’il tombait. Il suffirait qu’ils le vengent en ne laissant rien de ses assaillants. La fureur était à lui, la vengeance à tous. Le ciel favoriserait ses instruments jusqu’à la fin des temps.
Le chef grogna. Il se tut. À quoi bon ces parlotes ! Dans la rage de l’assaut, paroles et serments voleraient en éclats au profit du plaisir d’écraser l’ennemi. Exige-t-on d’un fleuve en crue qu'il renonce à tout dévaster ?
Il baissa la tête. Les dieux pardonnent tous les débordements de courage – l’un d’eux, jumeau du seigneur céleste de la guerre, y préside – mais les hommes sont susceptibles. Ses vengeurs allaient le juger, quoique vaillant, outrecuidant au-delà du tolérable. Il se reprit.
Marc Galan
22 03 2007, 09:14
« Je me suis mal exprimé. Chaque coup porté sera bon. Les dieux ne permettront pas qu’un de nous périsse. »
Le chef grogna de nouveau, avec une vague nuance d’approbation.
Il releva la tête. Il avait vite rectifié son erreur, mais ne savait encore se bien tenir. Avant le malheur tombé sur ses épaules, rien ne l’avait préparé à son rang actuel… La perte de tous les siens l’avait fait roi. Elle ne lui en avait pas appris les façons.
Une légère tension subsistait. Un mot aimable la ferait chuter.
« Je loue encore les dieux. Votre vaillance et vos armes rendront notre vengeance si aisée ! »
Le chef sourit. Il en profita.
« On y va tout de suite, ou on attend les autres ? »
« Le roi va prier le ciel de favoriser notre expédition. Ça ne sera pas long. Ce n’est pas un sacrifice. Il va invoquer le guerrier divin et lui dédier tes Muets. Nous partirons juste après. «
« Que tes amis ne tardent pas ! Je brûle de me venger ! »
« Ne t’inquiète pas ! Les Muets vont en chars à bœufs. Nous irons plus vite. Ce soir, nous serons au complet. Il y aura quatre autres clans avec nous. Qu’en dis-tu ? »
« Magnifique ! »
« Six clans (Ah, il le comptait comme un clan à lui tout seul ! … Parfait, pourvu que les autres soient plus nombreux) ! Tes Muets ! … Il n’en restera qu’herbe rougie. »
Il fit une grimace.
« Ils seraient venus sans cela, mais pour les presser, je leur ai promis des armes de métal. »
Il semblait contrit. Il cédait une part de son pouvoir. Le jeune homme prit un tout autre visage. Qu’était son clan, devant leur peuple ? Il n’y avait rien à regretter, loin de là.
« Plus nous aurons de bonnes armes, plus nous imposerons notre paix à l’ennemi, plus nous étendrons, encore et encore, nos pouvoir et renom. »
« Oui, oui, peut-être. »
« … Et ceux que tu as ralliés t’aideront à nouveau, parleront en ta faveur dans les conseils. Qui sait s’ils ne voudront te faire roi ? Ils auront vu que ceux qui manient les armes ont la vraie force qui vient des dieux. »
Le chef jeta un regard furtif autour de lui. Pourvu que le roi n’ait rien entendu ! Sourcils froncés, un pli soucieux au front, il se tourna vers le jeune homme. Ces paroles frôlaient le blasphème et le sacrilège. Comment ses oreilles, de les avoir ouïes, la bouche du garçon, de les avoir proférées, ne s’étaient-elles pas carbonisées sur-le-champ ? Il y avait plus effrayant. Comment avait-il pu cracher une telle horreur alors même qu’ils partaient se battre ? Il allait parler. Il n’en eut pas le temps.
Marc Galan
24 03 2007, 09:44
« Les prêtres ont toujours, en notre nom, sacrifié aux dieux. Ils devaient être à l’écoute de leurs messages, nous obtenir leur soutien, et par leurs prières détourner de nous les assauts. Aucun ne les a entendus nous avertir du guet-apens. Et, le danger venu, malgré notre piété et notre courage, ils ne leur ont pas répondu. Je n’ai plus foi en eux. En ta valeur, oui ! »
« Ils sont morts. Les dieux eux-mêmes, devant leur carence, les ont châtiés… »
« … Et nous, innocents, avec ! »
« Tais-toi ! Notre roi et les autres prêtres sont pieux. Nous prospérons grâce à eux… et à moi, son chef, à qui il assure le soutien des divinités guerrières. Chaque fois que j’en ai besoin, je lui amène un bœuf ou un porc gras, et il me le garantit. »
« En somme, il fait ce que tu dis ? »
« Assez ! … »
Il se tut. L’adolescent était plus sage que lui. Il avait dit en une phrase ce qu’il ressentait depuis des années et n’osait exprimer. C’était lui qui, sous le couvert du roi-prêtre, décidait de tout parmi les siens. L’autre n’était que son relais, son porte-parole. Pourquoi ne s’en était-il pas rendu compte plus tôt ? Il lui arrivait souvent, en sa présence, de lancer une idée, oubliée au bout d’un ou deux quartiers de la Brillante. Le roi survenait alors, ameutant le village. Les dieux lui avaient parlé. Ils ordonnaient tel ou tel acte. Celui, comme par hasard, qu’il avait proposé… Et ce d’autant plus vite qu’il avait été plus généreux.
… Qu’avait-il pensé là ? Il ne pouvait y échapper. Comment le chasser de son esprit ? Retarder le moment de l’examiner, peut-être ? Qu’ils réussissent, il en serait bien temps… Pas en cet instant, surtout pas. Les guerriers et leurs armes avaient beau être forts, aucun secours spirituel ne devait être négligé… Ensuite ? … Nul mieux que les prêtres ne savait parler aux dieux. En étaient-ils les mieux placés pour commander aux humains ? Cette pensée, au moins, n’était pas sacrilège. Le roi est le plus digne, le chef le plus vaillant. Le même homme pouvait être les deux.
La réflexion viendrait plus tard. Place à l’action. Elle éloignerait les pensées-blasphèmes ; au besoin, les laverait dans le sang. Ce serait le signe. Que l’hôte périsse, tout ce qu’il avait dit et fait naître serait oublié à jamais. Sinon… L’ambition est une vertu de guerrier. Il saurait l’illustrer plus qu’aucun autre.
Le roi arriva. Le garçon ne laissa rien paraître de sa méfiance, le chef de son trouble. Ils le saluèrent avec ostentation. Il les conviait à l’appel de la protection divine. Celui-ci fini, ils partiraient.
Ils le suivirent. Il savait l’urgence de la poursuite. Il écourta au maximum son oraison. La mort des ennemis plaisait aux dieux. Il suffisait de demander leur aide. Fêtes et réjouissances auraient lieu après. Elles, seraient longues.
Marc Galan
25 03 2007, 10:48
Ils se mirent en route, le garçon à leur tête. Il n’avait rien oublié de son parcours. Il allait tout droit, les laissant marquer la piste. Ils parvinrent, sans se fourvoyer un instant, au champ du massacre, là où les bois coupe-vent s’étaient faits coupe-gorge. Il n’avait cessé, en chevauchant, de jouer avec sa lame. Déjà elle ne lui pesait plus. Sa volonté vengeresse l’avait faite fétu.
Une bande de corbeaux s’acharnait sur les cadavres. Elle s’envola à leur approche en croas discordants et hostiles. Un prêtre, horrifié de la profanation, suggéra de s’arrêter pour les enterrer. Il s’y refusa. Vengeance d’abord, hommage aux défunts ensuite.
Seul survivant de son clan, son rang lui permettait de rejeter les propositions de ceux qui parlent au nom des dieux. Il pouvait décider pour eux tous. Leurs âmes étaient plus pressées de se voir rejoindre par celles de leurs massacreurs sacrifiés que leurs corps de gésir dans la terre-mère. Le prêtre acquiesça. L’instinct du jeune homme, touchant au sacré, avait parlé juste. Les circonstances le révélaient... Et si les dieux avaient tramé ce carnage pour permettre son éclosion ? Non, c’était une telle abomination... Mais qui voit aussi loin qu’eux ? Qui leur tiendrait rigueur d’avoir coupé les mauvais bourgeons pour laisser croître ceux qui porteraient les meilleurs fruits ?
Une odeur de mort s’exhalait du charnier. Ils l’ignorèrent. Ils s’installèrent à côté. Ils l’auraient sous les yeux. Ils en respireraient les douceâtres effluves. Il était bon que soleil et bêtes n’aient pas eu le temps de s’y attaquer. L’horreur était assez présente pour accroître encore le désir de vengeance, sans être insupportable à donner envie de fuir. Elle entretiendrait le feu du combat sans dégoûter, par son excès, en montrant que d’un héros ou d’un être vil, le cadavre devient égale charogne. La puanteur des chairs putréfiées aurait pu désarmer les courages. Cette fade émanation les renforçait.
Les ralliés arrivaient par petits groupes. Leurs yeux se fermaient devant l’amas de corps mutilés ; leurs narines s’emplissaient de l’odeur miellée de la mort ; leurs âmes se soulevaient de dégoût et d’indignation. La nausée passée, une fois arrivés au camp, ne subsistait que cette dernière, et la rage de laver ce massacre par un massacre d’ampleur égale.
Marc Galan
26 03 2007, 20:45
Le soir n’allait plus tarder. Profitant des dernières lueurs, il leur fit observer les traces de l’ennemi. Leur direction était évidente. Pressés par le temps, ils n’avaient pris nulle précaution, même légère, pour leurrer un éventuel poursuivant. Ils avaient anéanti son clan. Comment quelqu’un en aurait-il survécu pour rameuter une troupe avide de leur sang ?
À mesure que les vengeurs arrivaient, ils s’installaient tant bien que mal. Le chef de la traque avait beau avoir mené petit train pour leur permettre d’être ensemble dès ce soir, les plus éloignés avaient dû chevaucher à vive allure. La fatigue pour seule compagne, ils s’étendaient, à peine descendus de leurs montures, pour tomber dans un sommeil de brute. Il ferait plus ample connaissance demain.
Ils se réveillèrent. Il vit enfin qui lui prêtait main forte. Il y avait, autour des chefs venus les saluer, cent et cinquante solides gaillards, tous, à voir leur mine farouche et leur allure décidée, excellents combattants. Les autres tiendraient devant eux moins que neige au feu.
L’hôte leur fit jurer allégeance avant de leur distribuer ses lames. Tous acceptèrent, en échange, de se remettre entre ses mains. Il n’y avait là nulle humiliation. Leur dispensateur touchait au divin.
Par son geste, il changeait l’Histoire. Il n’y pensa pas. Tous étaient bien armés. Sus à l’ennemi ! Malgré la pluie de l’avant-veille, ses traces restaient visibles. Il serait facile de le pister. La mort, inéluctable, fondrait sur lui.
Ils allèrent à bride abattue. Ils ne ralentirent que pour laisser souffler les chevaux. Les poursuivis ne musardaient pas en chemin. Qu’importe ! Handicapés par leurs chariots, ils n’iraient qu’à leur allure. Les rattraper ne serait pas long.
Moins de deux jours s’écoulèrent entre le moment où ils avaient juré de venger l’affront et cette même vengeance. Ils tombèrent sur les massacreurs l’après-midi du lendemain. À peine à portée de traits et descendus de leurs chevaux, ils se jetèrent dessus. Un petit groupe les bloqua, empêchant leur fuite en avant. Le reste se lança, hurlant, sur leurs arrières et leurs flancs.
Marc Galan
27 03 2007, 19:02
L'ennemi se regroupa, fit le cercle. Ses meilleurs archers tentaient de cribler de traits les vengeurs. Que pouvaient les rameaux au bout en biseau ou les pointes d’os contre leurs solides boucliers ? Ils s’y écrasaient. Leurs cibles, bien protégées, chantaient, en dérision, la comptine de la pluie. Bientôt, ils furent trop près pour une volée de flèches. Il recourut aux javelots. Peine perdue. Bien protégés, ils s’en riaient tout autant. Ils progressaient.
Très vite, on en vint au corps à corps. Les Muets, un fugitif instant, avaient caressé l’espoir de s’en sortir. Il s’était envolé à jamais. Il ne leur restait qu’à défendre leur peau bec et ongles. Malgré la barrière du langage, ils comprenaient sans peine cris et encouragements à les tuer jusqu’au dernier que se lançaient, pour s’échauffer, leurs assaillants. Leurs mimiques et leurs masques furieux étaient éloquents. Ils n’en voulaient pas qu’à leur liberté. Leur vie finirait au bout de ces glaives brandis.
De tous les démons attachés à leur perte, le pire, s’il fallait en désigner un, était un feu follet couvert de sang. Plus enragé que le mange-miel furieux, bouche écumante de loup, il avançait, sa rouge lame plus rouge encore du sang qu’elle versait, invulnérable aux coups qui tous le frôlaient sans jamais l’atteindre. Leur terreur sacrée devant le vengeur sanglant les sidérait. Aucun ne s’étonnait de ces glaives qui les fauchaient quand leurs trop courtes lames fendaient l’air sans mordre les corps.
Les rouges lames taillaient dans la chair ennemie. Les vengeurs y faisaient de sanglantes trouées. Les mêmes qui avaient anéanti le clan du jeune guerrier lui demandaient grâce. Il n’en écoutait rien. L’eût-il entendu et compris, ils n’en auraient pas été plus avancés. Ces supplications eussent au contraire décuplé sa rage. Les rares qui tentaient de s’y opposer succombaient vite. Ses compagnons, émerveillés, le plaisantaient. Ils n'arrivaient pas à le suivre. Sale égoïste ! Il ne leur laisserait personne.
Avec de tels vengeurs, l’engagement ne s’éternisa pas. Une fois terminé, ils levèrent les yeux au ciel. Le soleil n’avait pas bougé depuis leur arrivée ! Les morts étaient là pour les détromper. Les prêtres les éclairèrent. Pour bref qu’eût été le combat, il avait eu lieu, et l'astre s’était arrêté pour jouir de leur triomphe. Le temps avait fui cependant. Le sanglant amas le criait haut.
Leur chef contemplait le champ jonché de corps inertes… Ceux qui avaient anéanti le clan du jeune homme ne nuiraient plus. Il l’aperçut, agenouillé, affairé. Il avait survécu, et l'avait vengé. Il tranchait, méthodique, les gorges. Pour l'avoir omis, les Muets avaient péri. Le même sort n'écherrait pas aux siens.
Marc Galan
29 03 2007, 11:08
Selon la coutume, il les avait laissés, pour leur aide, faire main basse sur le butin. Ils fouillaient les chariots, dépouillaient les morts. Il s’enquit de sa pierre sacrée, semblable au soleil et tenant le mal captif. Elle avait disparu. Sans elle, son clan, celui de la Pierre-Soleil, n’était plus. Même vengé, il mourait une seconde fois. Certes, il survivait encore en lui, mais son nom ne connaîtrait plus jamais la gloire. Il se résigna. Les dieux la lui avaient prise, ils la lui rendraient un jour. Avec pour seul bien l’arme que le chef des vengeurs lui avait confiée, et que sa vaillance lui avait permis de garder, il était sous le regard du dieu jour le plus pauvre... et le plus riche. Vaillance et bonne lame sont des trésors sans pareil. Il accepta aussi le cheval offert pour courir sus aux Muets. Il ne lui avait pas fait défaut un instant. C’eût été un crève-cœur de le rendre.
Il était clan, sans nom, à lui seul. Ce ne saurait durer. Le grand guerrier l’avait aidé à se venger. Il ne pouvait faire moins que renoncer à son indépendance et le suivre. Que ferait-il sinon, seul et sans allié... Sans allié ! ? En était-il si sûr ? Ceux qui l’avaient secondé dans son combat ne méritaient-ils pas ce titre ? Si les alliances, de ponctuelles, devenaient permanentes ? L’allégeance obtenue pour prix de ses glaives y ressemblait beaucoup.
Il eût aimé être son allié. Être un des siens – son destin tracé – lui souriait moins. Le vengeur était homme selon son cœur, mais quelle honte, après avoir goûté l'enivrant parfum du premier rang, de retrouver son ancien ! L'autre aurait assez de tact pour ne pas lui proposer, la triviale réalité s'imposerait. Il passerait à son service.
Plusieurs jours filèrent. L’hospitalité s’achevait. Il devait se décider. Rester, c’était revenir à sa position d’avant, celle d’un guerrier respecté malgré son jeune âge, mais sans grand avenir ; partir, c’était rester roi et chef, mais seul, assuré que son clan ne lui survivrait pas. Aucun n’accepterait de lui donner une de ses filles. C’était reculer pour mieux sauter. Autant s’intégrer à celui-ci, qu’il connaissait bien, où sa vaillance le ferait honorer. Il lui demanderait de l’adopter ce soir même. Ce n’était pas du meilleur gré. Il était triste à en mourir de vivre, plus triste encore de voir qu’il ne devait pas mourir. Au moins il n'aurait pas vécu en vain. Son sang continuerait à couler dans des veines de guerriers.
Le chef vint, à la nuit tombée, lui proposer de rester encore un jour. Après l’avoir remercié, il voulut formuler sa requête... Ses lèvres s'y refusèrent. À peine fut-il parti, elle coula de sa bouche... Trop tard ! Il oserait demain. Les dieux ne l’avaient pas rendu muet sans raison.
Marc Galan
30 03 2007, 13:37
Il s’endormit, l’âme en paix. Sa tente était restée entrouverte. La Brillante envoyait ses rais sur son visage. Un halo l’éclairait, nimbe indécis manifestation d’une force divine. Le temps où le soleil voile sa face est dédié au sommeil. Nul n’aurait dû porter les yeux sur lui. Les dieux disposent… Ce silencieux dialogue aurait un témoin.
Entre ses nombreux et prometteurs enfants, le chef avait une fille. Mince et filiforme, les hommes la jugeaient rien moins que squelette. Jamais il ne pourrait donner en mariage son « petit sac d’os ». Même ses meilleurs amis n’envisageraient un instant de la prendre pour femme. Avec son corps ingrat en dépit de la pureté et de la finesse de ses traits, elle ne pourrait jamais porter un enfant ou lui donner son lait. Il se désolait. Cela faisait trois ans qu’elle aurait dû être en puissance d’époux. Elle était encore seule, dévorant comme un ogre et toujours aussi chétive. Elle avait en son sein, disait le prêtre, un esprit qui se nourrissait de sa chair en échange des dons qu’elle manifesterait un jour. Il n’en goûtait qu’une mince consolation. Si cela se trouvait, on riait de son malheur. Que ne l’avait-il exposé à la naissance ! Sans doute était-elle un bébé joufflu.
Sa boulimie l’obligeait à se lever chaque nuit. Celle-ci, elle vit l’auréole de lumière autour du visage de leur hôte. Soudain, l’habituel appétit torturant qui la déchirait l’abandonna. Un nouveau désir l’avait saisi, fort à abolir tous les autres. Elle repartit sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller celui qui dormait dans la main des dieux. Elle avait découvert son destin.
Inconscient de cette visite nocturne, il se réveilla. Jamais il n’avait été aussi dispos. Il allait parler pour demander… Il avait oublié quoi. Une certitude s’ancrait en lui : sa bouche ne serait que le porte-voix des dieux.
Il s’apprêtait à porter sa décision à la tente royale. On vint le prier de s’y rendre. Cette démarche était déni de courtoisie. Renfrogné, il suivit l’envoyé. Pourquoi cette convocation ? S’ils avaient ces façons, plutôt la solitude !
Il entra. Le prêtre-roi et le chef l’attendaient. Avec eux était une femme qu’il voyait pour la première fois : longue, maigre à faire peur, hiératique, passionnée. Il ne put l’examiner plus. Elle le pointait du doigt.
Marc Galan
31 03 2007, 11:29
« En vérité, les dieux m’ont parlé. Des reins de cet homme naîtra un peuple de rois. Son clan sera celui de la gloire, qui court comme le cheval ailé. Des fils de ses fils régneront sur toutes les terres. »
Sa maigreur prouvait la présence en son sein d’un esprit la dévorant. Ni son père, ni le roi ne doutèrent un instant de ses paroles. Leur sens était clair. Ils ne demanderaient pas au garçon de rejoindre leur clan. Ils lui laisseraient fonder le sien, s’en feraient un allié, un ami.
Prompt à saisir le gibier au bond, le chef salua l’élu des dieux. Il était seul. Nul ne le suivait. Où prendrait-il femme ? Il comprit son devoir... son intérêt.
« Jeune roi du clan de la gloire aux ailes et sabots rapides, veux-tu de notre alliance et de notre amitié ? Veux-tu que nos clans fassent un pacte qui durera tant que les fils des fils de nos fils vivront, dans l’infini des âges ? Tu m’honorerais en acceptant. »
Voici pourquoi on l’avait appelé ! C’était sur l’injonction des dieux. Dire qu’il les avait soupçonnés d’irrespect ! Oui, il ne pouvait répondre que oui. C’est le mot qu’il s’entendit prononcer. Il n’avait pas conscience d’avoir remué les lèvres. Il avait parlé. « Oui ! »
Les dieux avaient tout tramé. Les paroles d’une prophétesse – la fille, décharnée et hâve, en était une – ne pouvaient sans sacrilège être révoquées en doute. Pour l’avoir autant dévorée de l’intérieur, l’esprit vaticinant par sa bouche était d’une rare clairvoyance. Il suivrait ses directives avec la foi la plus aveugle.
Le chef reprit ce oui d’alliance et d’amitié. Il avait une fille à caser. Il ne pourrait trouver meilleure occasion. Il balança un instant. La sagesse et la piété exigeaient qu’il offre au jeune héros sa cadette, toute grassouillette dans l’éclat de ses douze ans... Mais sa maigrelette allait lui rester à charge à jamais s’il ne la donnait au seul homme à pouvoir l’accepter. C’était tentant, mais risqué, de s’en débarrasser. Les dieux lui avaient promis une noble descendance. Il lui offrait une épouse incapable d’enfanter. Ils se sentiraient insultés ou mis à l’épreuve.
Marc Galan
01 04 2007, 11:14
Elle éleva de nouveau la voix. Son père devait la lui donner en mariage. Les dieux lui avaient fait une révélation. Pour prix de la perte de son don, ils lui accorderaient de nombreux fils. Son père, soulagé, le jeune homme, subjugué par la parole venue du monde des esprits, ne purent qu’y consentir. Le chef s’émerveillait et s’épouvantait de leur sage prescience. À travers malheurs et disgrâces, ils avaient tout combiné pour unir les deux clans. L’adolescent était entre les mains d’une force indicible. Il s’y plierait.
Le premier ancêtre du clan de la gloire, devenu du nom de son totem le clan du Cheval ailé, avait pris femme au sein de la plus haute famille guerrière de son peuple. Son beau-père, honteux de lui donner une épouse objet de moquerie, lui avait confié quantité d’armes, de chevaux et de jeunes désireux de partir à l’aventure… De quoi exister, et plus encore !
Leurs destinées s’étaient séparées. Flanqué d’une femme qu’il n’osait toucher de crainte qu’elle ne meure si elle portait un enfant, et de hardis compagnons, il avait déambulé au hasard. Il finirait par trouver un établissement propice à lancer de beaux et profitables raids. Au cours de ses errances, il avait appris qu’un prêtre pouvait l’aider. Il avait une potion qui chassait des corps les esprits dévoreurs. Il avait passé des lunes à sa recherche.
Sa persévérance avait payé. Le guérisseur avait donné à son épouse, plusieurs jours d’affilée, son remède. Elle avait pensé en mourir… Il était si amer ! L’esprit était parti. Elle n’avait pas tardé à forcir. Il avait, enfin, osé l’approcher. Il l’avait mise enceinte. Elle n’avait pas perdu ses habitudes de boulimie. Un souffle de vent l’aurait emportée. Une saison l’avait faite pulpeuse, un an plantureuse, un lustre obèse. Il avait établi son clan près de la hutte du prêtre. Il s’était mis à son service. Il expierait d’avoir un jour douté d’eux. Il n’avait plus pensé qu’aux siens. La gloire viendrait plus tard, pour ses fils ou les leurs. Il avait fait sa part. À chaque génération sa peine !
Marc Galan
02 04 2007, 12:58
Le chef avait eu le temps de réfléchir en cette saison froide où toute vie se ralentit, où les combattants s’assoupissent comme le feu devenant braises. Au plus fort des frimas, le prêtre-roi avait succombé au mal qui le minait depuis des années. Il avait brigué et obtenu sa succession. L’euphorie de son beau carnage avait bâillonné toute opposition.
Il avait rallié ceux qu’il avait obligés par le don des rouges lames. Il ne s’en était pas tenu là. Plus profonds, plus sanglants, plus dévastateurs, attirant toujours plus de participants, les raids profitables avaient continué. Moitié pour l’éloigner, moitié pour l’honorer, le conseil des rois l’avait envoyé conquérir des terres nouvelles au levant. Il s’était mis en route, à leur grande joie, à la tête des siens et de tous ceux à qui le monde de leurs pères, trop exigu, ne suffisait plus. Lui parti, l’exemple de son usurpation cesserait d’influencer les autres… Ses triomphes avaient encouragé le mouvement qu’il avait mis en branle. Avant que ses cheveux ne soient tous devenus blancs, les guerriers avaient supplanté les prêtres au conseil. À la mort du roi des rois qui l’avait envoyé à l’assaut de nouveaux fiefs, ils l’avaient élu, premier de sa caste à jamais y accéder, au rang suprême, même s’il ne recouvrait aucun réel pouvoir.
Le jour de son acclamation était venu. Les robes de lin avaient préféré l’ignorer, laissant dans leur dépit la cité royale aux hommes d’armes. Il prêterait serment devant les seuls siens. Le ciel grondait, les éclairs luisaient, illuminant les nuages rat d’où la pluie semblait ne jamais devoir tomber. Il avait levé le bras, très haut vers le ciel. Il pointait son glaive à crever les nuées. Juste au-dessus de sa tête, une flèche de feu s’était formée...
Une avalanche de lames s’était abattue. Le rêveur les avait fait choir en levant le bras à l’imitation du roi de son songe. Elles n’avaient, à sa surprise, pas fait grand vacarme. Elles ne lui avaient fait qu’assez mal pour le réveiller. Pris d’un frisson rétrospectif (Dieux merci, elles étaient tombées sur le plat) il se mit en sursaut sur son séant... C’était un rêve ! Prémonition, avis à prendre au sérieux, leurre comme les dieux aiment en agiter devant les mortels présomptueux, qu'en penser ? Aussi précis, l’auraient-ils envoyé en vain ?
Il écarquilla les yeux, contempla le ciel. Les premières lueurs de l’aube le rosissaient. Il serait bientôt temps de partir. Il regarda un moment sa petite armée, ses captifs, son butin. Si la chute des glaives avait réveillé quelques hommes, ils avaient, une fois constatée l’absence de danger, replongé dans le sommeil. Il prit sa corne et sonna. En un instant, ils furent debout.
Satisfait de les voir tous prêts à lever le camp, Kleworegs leur souhaita une bonne journée. Prêchant d’exemple, il rassembla son équipement. Ils furent vite sur le départ. Le soleil se leva. Ils le saluèrent. Ils allaient s’ébranler. Ils n’attendaient que son ordre.
Aussi pressé qu’eux, il brandit son arme :
– Pour la gloire de notre nom, en route, compagnons !
DEMAIN, CHAPITRE II : Tout contre ou contre
Marc Galan
03 04 2007, 12:10
TOUT CONTRE OU CONTRE
La troupe de Kleworegs allait, en silence, par la plaine infinie d’herbes sèches. « Deux cents, nous sommes tout juste deux cents ! ». À entendre Pewortor, leur patriarche des armuriers, ses voisins eurent un large sourire. Ce nombre, admirable de simplicité et de ronde perfection, était de bon augure. Ils le claironnèrent à tous vents.
Les neres, prêtres comme guerriers, sont friands du moindre intersigne. Ils le prirent pour bétail livré, s’évitant un amer dépit. Pour arriver à ce « deux cents » si favorable, le fabricant d’armes leur avait adjoint les auxiliaires, forgerons et charrons, colosses arrogants, hélas indispensables, chevauchant tout en queue ! Ils étaient nés pour ordonner au nom des dieux ou combattre. Inclure dans leurs rangs ce personnel d’intendance au moindre statut, afin d’obtenir un nombre propice, leur était entre douleur et scandale. Qu’importait la simple réalité ! Elle n’existait pas, contraire à l’ordre divin. Seul Kleworegs ne fut pas dupe. Il connaissait ses effectifs... et la loi. Qui naît ner est tout. Qui n’est ner n’est rien… si peu. Omettant d’instinct ces derniers, il savait la vérité.
Et pourtant, ils avaient leur place, leur rôle. Lui avait-on assez seriné qu’un peuple est tel un corps ! Impossible qu’il l’ait oublié ! Il reconnaissait l’importance des prêtres. Ils attirent la faveur des dieux et assurent leur soutien et leur protection à ceux engagés dans le bon combat. Sans ces détenteurs du savoir et du pouvoir d’entrer en contact avec les divinités et d’interpréter leurs signes, une nation est un corps sans tête. Elle erre au hasard, sans guide, volatile décapité continuant à courir. Comme lui, succombant vite sous les regards des paysans et des enfants hilares, elle périt accablée par ses ennemis, privée du bouclier des forces divines qui se vengent de son mépris et rient de son malheur.
Les prêtres, tête de toute entreprise, sont indispensables. Tout autant le sont les membres. Qu'ils ne soient, la tête seule ne vivra. Les guerriers – et Kleworegs, conscient de leur valeur, était très fier d’en être – étaient ces membres, solides comme le roc que seul brise le gel. Sans eux, membres puissants à la peau collant à la chair dure, aux fibres serrées, aux vaisseaux – affleurant entre chair et peau à la surface des muscles – palpitant comme pour fuir cette étroite prison, les visions grandioses et inspirées des prêtres-tête resteraient songes creux. Enfermés dans leurs rêves et leurs sanctuaires, ils tomberaient vite tributaires ou bétail de l’ennemi.
Ce n’était ni ne serait. Kleworegs, et tous les chefs, avaient toujours suivi l’ordre divin. Tête et membres, unis, agissaient de concert. Leur obéissance avait sa récompense. Chaque jour les voyait briser la superbe et la vindicte des impies.
Marc Galan
04 04 2007, 11:08
Deux cents ! Comment avait-il osé ? Certes, tout homme libre qui pouvait le comprendre et s'en faire comprendre était une personne... Les neres, dont il était, un peu plus que les autres. Ce décompte avait un vague relent d’insulte.
Lui seul avait constaté l’erreur (il voulait bien, indulgent, appeler ainsi l’outrecuidant dénombrement). Il ne lui en tiendrait pas rigueur. Il se résignait, comme les plus lucides et les plus avisés de l’élite, à reconnaître leur utilité, voire leur importance. Sa répugnance instinctive et son dédain inné envers ces troisième caste travailleurs de Roudhos, le métal rouge, et d’Ayos son fils, plus clair, plus solide, n'obéraient pas son jugement. On leur devait beaucoup. C’était rageant de considérer, même dans un obscur recoin de son âme, ces gens, inférieurs par essence depuis le premier ciel rouge comme ils le resteraient jusqu’au dernier, partie intégrante de la troupe. Il le fallait. Par leurs actions et leur art, ils n’étaient, malgré leur fonction, pas si loin des prêtres. Ceux-ci savaient les mots pour puiser la force divine et l’insuffler dans les veines et les muscles des guerriers. Eux, moins puissants, car moins bien nés, ne faisaient qu’ajouter à cette force, présent du ciel, en leur procurant les bronzes pleins de la vigueur indomptée, sauf en leurs mains, des dieux de la terre et du feu. Ce n’était pas négligeable. Ces armes étaient un membre supplémentaire. Sans décider du sort des batailles, tramé depuis l'aube des temps par Bhagos le distributeur, elles permettaient – il en savait quelque chose – d’emporter la décision mieux, plus vite, avec plus d’éclat.
C’est pourquoi Kleworegs et les plus fins guerriers avec lui, à l’opposé des prêtres, aimaient le métal et ne méprisaient pas ses ouvriers. Ils facilitaient la victoire. Ils faisaient partie du plan des dieux. Mais Bhagos le Borgne avait regardé de son œil manquant le jour où il avait révélé son secret à des troisième caste plutôt qu’à ses servants. Pas étonnant qu’ils le boudent et le méprisent.
Ces guerriers étaient sensibles à l’élection que les dieux leur avaient marquée. Ils en venaient, parfois, à les considérer bien au-dessus de leur statut... De là à les accepter comme des égaux... Il y avait une marche infranchissable, un abîme que rien ne saurait combler. Rien que le concevoir représentait un effort immense. Autant imaginer, paissant dans leurs prés, une jument bleue ou une vache allant sur ses cornes.
Pourtant, parfois, vite chassée comme mouche importune ou taon se plaisant à affoler le bétail, quand elle n’était repoussée avec horreur, cette absurdité trottait dans leur tête... Les forgerons ne se bornaient pas à ouvrer des armes. Ils combattaient avec. Plus en mesure de se faire une opinion que les prêtres (ne sortant le glaive que si leur vie est menacée, ils ne sauraient juger de l’héroïsme), ils les avaient admirés. Ces colosses savaient se battre aussi bien qu’eux. Eux aussi se lançaient lame au poing, sans frémir, au sein ardent des plus rudes assauts. (« Bel exploit ! Où est le mérite ? Ne les ont-ils pas créées ? Ne les connaissent-ils pas aussi bien qu’un père ses enfants ? »)
Marc Galan
05 04 2007, 11:35
Pourquoi se mentir ? Ils étaient de fameux combattants. S’il avait posé la question à ses guerriers, beaucoup auraient dû, tout rouges, reconnaître qu’ils étaient là, bien vivants et intacts, pour avoir été dégagés et sauvés d’une mort inéluctable, au plus violent des combats, grâce à eux. Ils savaient leur virtuosité. Malgré leur origine, ils se servaient de leurs glaives comme des vétérans.
Pendant la bataille, aucun rescapé n’avait songé à s’inquiéter ou à s’enquérir du rang de qui lui rendait la vie. Le danger passé, ils avaient réagi chacun à sa manière, certains reconnaissants, d’autres honteux. À la fin, ils avaient convenu d’une réponse. Ils avaient été sauvés par leurs compagnons... Le mot était lâché. Pewortor ne l’avait pas oublié... Il aurait garde de n’en jamais perdre le souvenir. C’était la raison de son insultant dénombrement. Comment le lui reprocher ? Il en avait gagné le droit au combat.
S’il lui avait fallu aussi longtemps pour lui trouver une excuse et se rappeler les actions guerrières des auxiliaires, les autres n’y songeaient plus, ou les avaient rejetées. Ils auraient, même et peut-être surtout ceux sauvés par ces forgerons appelés par pudeur de caste « compagnons » , rougi qu’on leur rappelle ce beau nom. Il sous-entendait trop une idée d’égalité pour que leur mémoire l’ait voulu conserver.
Il les comprenait. Lui aussi, en dépit de ses dettes envers le maître forgeron, ne pouvait admettre qu’il soit leur égal. Encore moins les autres, envers qui il n’en avait aucune. Seuls comptaient les neres, comme dans le corps la tête et les membres, uniques éléments distincts et identifiables. Eux n’étaient que des membres par raccroc, comme les béquilles soutenant les blessés, aux yeux des plus indulgents ou des plus fous ; du viscère ou de la tripaille pour les autres... Et la tripaille ne se dénombre pas. Elle est, masse grisâtre et indifférenciée.
Cette masse avait toujours servi les neres. Jamais elle ne s’était posé de questions. Si elle prenait conscience de sa force ? Elle se considérerait à leur égal. Avec eux, contre eux ? Que pensait-elle ? Les paysans disaient trop souvent : Eux, les neres, nous, les wiroi, comme s’ils se pensaient différents, ou étrangers.
Il faudrait un péril bien grand pour que le corps entier se sente un... Face à des Muets hostiles, Pewortor disait juste avec son deux cents... S’il survenait un conflit entre neres et troisièmes castes trop ambitieux ? ... On ne compterait que les personnes. Il y aurait deux camps. Kleworegs connaissait le sien. Ils y seraient – les – moins nombreux.
Marc Galan
06 04 2007, 12:16
Son armée allait sans hâte, au rythme des pas entravés de ses captifs recherchant une moindre fatigue. Ils ne songeaient à le leur reprocher. Elle était de leur intérêt. Un bétail – ce qu'ils étaient – exténué par les marches forcées s’use vite et sans profit pour personne.
Pourquoi irait-il les épuiser ? Sa troupe les avait capturés et leur avait volé leur liberté au prix de mille périls. Il était trop sage, trop respectueux envers ses efforts et ses peines, pour déprécier le butin. Même écervelé et ne songeant qu’à retrouver son foyer quitte à y laisser la moitié de ses prises, il ne se serait pas pressé. Lui et les siens étaient recrus de fatigue. Certains, hâves, traits creusés, maugréaient : l’allure était encore trop rapide ! Ils chevauchaient pourtant, comme il sied à tout guerrier. Même ceux qui, dans la fureur des assauts, avaient eu leur monture tuée sous eux, avaient récupéré au cours du long raid un de ces précieux animaux, d’allure plutôt chétive, et indociles, sans lequel ils se seraient sentis mutilés.
Voilà déjà plusieurs jours (un quartier de la Brillante, selon le prêtre) qu’ils étaient de retour au pays, où depuis longtemps même les Muets les plus audacieux n’osaient pénétrer. Pourquoi se presser, comme dans la crainte d’une encore possible embuscade ? Une telle angoisse saisit parfois quand on revient, enrichi mais aussi hélas alourdi d’un riche et bon butin, au sein d’une région hostile. Irraisonnée et lui faisant à présent honte, elle ne l’avait pas quitté, jusqu’à son arrivée en Aryana, après la réussite de son plus beau raid. Le danger passé, sa tension était retombée. Il laissait chacun reprendre ses forces et lambiner. Il en avait grand besoin lui aussi.
Il laissa son regard errer sur la plaine. C’était sa terre, celle de son peuple, libre de toute présence hostile depuis deux générations. Aucun risque n’existait plus de voir surgir une noire bande de Muets, surtout en cette saison d’herbes sèches et jaunissantes. Ces maudits n'y songent qu’à retourner dans leurs camps lécher leurs plaies, pleurer leurs morts, ruminer leur honte, d’autant plus amers qu’ils savent ce destin inéluctable comme le retour des saisons. Quant à ses frères, aucun n’aurait songé à l'agresser. Plus encore que son aspect imposant et la détermination de ses guerriers, sensible malgré leur fatigue, l’honneur et la solidarité entre clans le prohibaient. Si, inconcevable obscénité, l’un d’eux, frappé de la folie du mange-miel ou devenu loup, avait tenté de l’assaillir, il aurait dû n'en pas laisser vivre un seul. Le rescapé, suivi de tout son peuple honteux de cette démence et avide d’en laver la souillure, serait sinon revenu s’en venger. On eût rejeté de partout et traqué jusqu’à ce que nul n’en subsiste ce ramassis de fauves. Ils s’étaient par ce forfait retranchés du genre humain. Leur chasse était ouverte.
Marc Galan
07 04 2007, 11:30
Lui, redouter une telle attaque ? Si par malheur elle avait lieu, il n’aurait nul besoin d’aide pour appliquer la terrible loi. Elle avait été jadis moins cruelle. Les clans qui avaient failli à ce code effectuaient les besognes répugnantes et infâmes. Leurs faces veules portaient témoignage de leur honte et des crimes de leur lignée.
Assez roulé sur cette pente ! Ses pensées prenaient un tour trop sinistre. Pourquoi s’attarder sur ces sombres idées de trahison et d’indignité ? Mieux valait revenir à son rêve. Il pouvait sans souci muser dans ses souvenirs. Sa troupe n’avait rien en commun avec le petit groupe dont son songe avait vu la fin, que la race. Au lieu de quelques familles réunies, avec femmes et enfants, autour d’un chef, obligées de se déplacer la moitié du temps en terres peu sûres, elle ne comptait que des hommes tous en âge et en capacité de se battre. Son regard portait loin. Elle verrait arriver n’importe quelle autre troupe et pouvait l’accueillir selon ses intentions, quand la minuscule bande de son rêve ne devait jamais se départir de sa vigilance sous peine de risquer périr.
Son rêve... Il n’était que la vision, ressentie comme la vraie vie, de l’épopée fondatrice de son clan... Un récit presque clandestin. Ses rois se le repassaient en secret, de père en fils. Les vraies épopées chantent le rôle des première caste, content les exploits des dieux. Les déclamer était le monopole des récitants. Il avait un peu oublié cette geste. Ils l’avaient persuadé qu’elle était, comme toutes celles de sa sorte, mal composée, triviale, côtoyant à chaque verset le blasphème, à jamais indigne de rester gravée dans l’esprit d’un ner.
Comment avait-il pu, aussi longtemps, rejeter ce dit qui avait bercé sa jeunesse ? Le frère de son père le chantait si bien. Comment avait-il, la nuit dernière, soudain resurgi ?… Il pensait à son butin.
Il essayait, en vain, dans la lucidité de l’éveil, de s'en réciter les vers qu’il avait eus en tête, au moindre mot près, dans son songe. Et quelle coïncidence qu’il se soit terminé à l’instant même où le récit, du moins dans son souvenir, s’achevait ! Sa mémoire le trahissait-elle, ou n’avait-il pas de fin ? Il n’avait qu’une certitude. Son arrêt brutal le laissait face à un vide béant, d’où naissaient, jumeaux, fascination et effroi. Omission ou volonté délibérée du barde, oubli ou désir qu'il soit inachevé, sa fin manquait. Un adage des récitants veut que de tels chants ne meurent jamais, dans l’attente de qui les scellera... non en mots, en actes. Si les dieux lui signifiaient, par ce songe, que ce serait lui ?
Marc Galan
08 04 2007, 13:28
Ses protagonistes vivaient devant lui. Un point le frappa. Le chef y avait ses traits. Il n’en pouvait douter. Il s’était déjà vu dans l’eau calme et sur les flancs de bronze. Mais dans la figure de l'adolescent, il avait aussi retrouvé son visage... Non celui qui lui apparaissait dans les eaux sombres des étangs, celui qu’il voyait dans les yeux de sa mère chaque fois qu’elle se penchait sur lui. Il était aussi clair, aussi présent, que s’il plongeait, là, dans son regard éteint depuis déjà plus de deux lustres. L’autre, avait-il jamais existé ?
Rien d’étonnant ! Il était son ancêtre et celui de nombreux autres rois... Son épouse-prophétesse ? Elle n’avait guère été clairvoyante, sauf à appeler rois, comme de tradition, les maîtres d’un clan. Mais alors que les femmes ne peuvent transmettre le sang, son père à elle, premier guerrier à avoir accédé au titre de roi des rois, avait lui aussi son visage... Si le songe allait s'accomplir ? Avant d’arriver, il y réfléchirait.
Son dernier raid, aux trésors si rares, lui ouvrirait-il la voie vers la plus haute royauté ? Il n’était que petit roi, apparenté de très loin aux premières familles. Plus de la moitié en était plus proche. Le roi des rois a beau être élu, ce ne sont pas des titres très éloquents à prétendre à ce rang. Depuis que la royauté n’était plus réservée aux robes de lin, n’importe quel regs avait autant de chances que lui d’accéder au trône... Il était un regs
Il fut soudain secoué de rire. Voilà pourquoi Bhagos avait confié à des troisième caste le secret du métal. Si les prêtres l’avaient reçu, ils auraient retrouvé leur puissance d’antan. La royauté eût été de nouveau leur apanage.
Quelle subtilité dans ses constructions ! Il prévoit tout si longtemps à l’avance ! Il avait, au travers de cette incompréhensible faveur, pris le parti de ceux qui se battent pour apporter les victimes sur les autels contre ceux qui les y immolent.
Ce qu'il veut, il l’obtient. Quoi qu’il arrive, il était dans ses mains.
À quoi bon s’inquiéter ? Bien agir et espérer son soutien avait toujours été sa devise. S'il devait le favoriser, c’était déjà décidé. Il le lui manifesterait par des signes.
Il les attendrait, sans se bercer de faux espoirs. Sur son nom, sur celui d’un des siens, l’ancestrale prophétie se réaliserait un jour.
Marc Galan
10 04 2007, 06:25
Les ombres, nettes, noires, se dessinaient sous les chevaux. Les ventres, vides depuis la veille au soir, réclamaient, à force gargouillis, leur pitance. Un bon repas, un brin de repos, s'imposaient. Un peu plus loin se dressait un chêne solitaire. Énorme, élevé, il surmontait, orgueilleux, la steppe. Il ferait un havre parfait. Le prêtre le plus sage de l’expédition surenchérit. Cet arbre si opportun avait été, des générations durant, une divinité tutélaire. Il ne s’avançait guère. Le colosse ligneux, en majesté et en âge, avait tout d’un géant protecteur de la plaine. Quoi d'étonnant qu’il eût inspiré un culte à tous ceux aventurés dans ces parages !
À mesure de leur approche, il leur apparaissait de plus en plus le point de halte idéal, planté à dessein pour leur repos et leur agrément. Comme maint voyageur avant eux, empreints du même sentiment et de la même surprise, ils admiraient sa fière couronne de rameaux à l’abondant feuillage, loin au-dessus du sol. Des branches mortes, massives, la surplombaient, tendant vers le ciel leurs membres secs à l'écorce d’un morbide gris noir. Certaines étaient brisées à mi-hauteur et calcinées. C’était le tribut exigé par la foudre pour lui conférer son caractère sacré. Bien loin de détruire la gigantesque essence, il n’avait qu’ajouté à sa puissance. Avec son sommet chauve et sa couronne de ramures fournies, il évoquait la tête d’un vieux sage, porteur d’ancestraux et incroyables secrets.
Kleworegs, et tous ceux à portée d’oreille du prêtre, en eurent en arrivant la confirmation. Une niche creusée de main d’homme dans son tronc à l’écorce craquelée attestait qu’on lui avait, de toute antiquité, réservé un culte et offert sacrifices et oblations. À son tour, il l’honorerait et le remercierait de l’hospitalité de son ombre et de sa fraîcheur. Il prit son outre à demi remplie d’hydromel. Il en versa une bonne gorgée au pied du colosse.
Une telle libation était, en temps ordinaire, de la fonction et du privilège du premier prêtre. Il n’en avait pas tenu compte. Il ne s’en formaliserait pas. Il était tout à admirer le géant, si loin de sa zone de prédilection. Il ne s'en rassasiait pas. Ce chêne était un prodige de la nature et une bénédiction pour le voyageur : balise remettant sur le bon chemin l’homme fourvoyé, abri à l’ombre accueillante protégeant du soleil ardent du midi ou de la pluie battante, halte bienvenue où l’on pouvait, dans une pénombre fraîche et lénifiante, se reposer et manger le temps que les éléments déchaînés retournent à leurs entraves ou que l’œil du ciel cesse de briller à vouloir embraser la terre.
Marc Galan
11 04 2007, 09:57
Tous, les captifs les premiers, s’assirent au pied. À peine installés, on leur délia les mains afin qu’ils prennent leur pitance. Deux des leurs leur préparèrent un brouet d'orge, d’aspect peu engageant. Les guerriers prétendaient qu’ils aimeraient mieux mourir de faim que le humer. Leurs prises s’en trouvaient pourtant fort bien.
Négligeant cette provende de bétail, ils se jetèrent avec voracité sur la venaison séchée, leur ordinaire. Découpée, pour une meilleure conservation, en minces et longues lanières, cette chair d’un rouge presque brun dégageait un fumet à mettre en appétit les plus difficiles. La ration pour la halte disparut en un clin d’œil.
Repus, ils se tapèrent sur le ventre. Séchée avec amour au soleil ou au-dessus des braises, cette viande était leur délice. Ils en payaient le prix. Leur peau, comme celle des forgerons qui mettaient un point d’honneur à se nourrir des mêmes mets, avec encore plus de voracité, avait, sous le hâle, l’aspect malsain et rosâtre de celle du pourceau gavé. Aussitôt leur chère engloutie, ils furent pris de torpeur. Une grande partie s’allongea en vue d’une bonne sieste. Elle favoriserait leur difficile digestion peuplée, troublée, de rots, d’épaisses flatulences, de gargouillis à réveiller un mort. Les forgerons n’oublièrent pas, malgré leur somnolence, d’entraver les poignets des captifs. Ils partirent s’étendre. Aux quelques guerriers encore debout d’assurer leur garde ! Aucun, pourtant, ne manifestait la plus légère velléité de fuite.
Kleworegs – le chef doit mépriser les faiblesses humaines – et le prêtre principal – il avait juste grignoté – n’avaient pas cédé au sommeil. Ils s’étaient adossés au massif tronc craquelé. Kleworegs caressait avec volupté la rude écorce. C’était la peau d’un très vieux guerrier, marquée et griffée par les intempéries comme celle du héros l’a été par les furieuses, mais vaines, attaques des hommes. Le jour viendrait où, pour célébrer son grand âge et sa vaillance, il serait lui aussi comparé au chêne que nulle force, hors la foudre divine, ne peut abattre. Le prêtre remuait dans sa tête un obscur point de théologie. Tous deux vinrent en même temps au bout de leurs pensées. Le porteur de lin toussota.
Marc Galan
12 04 2007, 13:26
– Alors, Kleworeg e, satisfait de ta campagne contre les Muets ?
– Plutôt ! C’est ma meilleure depuis que je guerroie... Ne me dis pas que tu as vu plus beau butin de ta vie !
– Certes non ! Et comment les as-tu trouvés ? Il m'a semblé... Remarque, ce que j’en dis, je ne suis pas guerrier... qu’ils se sont bien battus, cette année. Je suis même étonné que nous ayons eu aussi peu de pertes. Nous étions dans la main des dieux !
– Pas plus que de coutume. Ils ne savent pas se battre. Ils ne sont bons qu’à piller des villages sans défense et à attaquer de loin, à la flèche... Comme si c’était une arme de guerrier ! Avec, même une femme ou un enfant à peine sevré peut tuer un héros. À force, la guerre sera impossible... Ces armes de jet, c’est une idée de lâche !
– Alors, je comprends qu’ils les préfèrent par-dessus tout, et fuient ou se rendent toujours au moment du corps à corps. Ils ne savent pas se servir des armes des hommes. Il n’y a pas que ça. Il faut s’enfoncer de plus en plus profond dans leurs terres pour en capturer... Leurs terres ! ... plutôt leurs anciennes pâtures. Elles diminuent de plus en plus, à notre profit. Il n’y a pas si longtemps, notre koimos était un de leurs camps. Ils en menaient leurs raids. Maintenant, c’est nous qui les pourchassons, jusqu’à une lune et plus... Oui, ce sont des couards... Mais ne méconnais pas l’aide des dieux ! N’aie garde d’oublier qu’ils nous ont favorisés !
– Oui, oui ! (« Quelle plaie de devoir cent fois répéter la même rengaine... dans le vide, ou à ses dépens. Le sourire du prêtre était éloquent. ») C’est bien, très bien, d’avoir réussi à les repousser si loin. Dire qu’au temps du père de mon père, ils occupaient notre koimos. Bhagos, tout borgne qu’il soit, a reconnu cette injustice. Il a vu que nous avions le bon droit avec nous. Il a mis, dans notre cœur et notre sang, la volonté et le courage de les chasser de ces terres, notre héritage. Cela a été excellent. Elles sont nobles. Qu'y feraient ces Muets, gens immondes ?
– Ça, pour être immondes... Tout ce que nous en savons le prouve.
– Prêtre, toi qui sais tant de choses, tu en connais beaucoup plus que moi sur eux. Raconte, ça nous occupera le temps que les guerriers se reposent et digèrent.
Les rares guerriers éveillés, hormis les sentinelles et les gardiens affectés à l’inutile, mais routinière surveillance des captifs, se rapprochèrent. Ils avaient saisi le sujet de la conversation. Ils adoraient les histoires de Muets, toujours ridicules ou odieux dans les récits de leurs us et mœurs. Les veilleurs, frustrés d’une moisson d’anecdotes au prétexte d’une mission sans objet, pestèrent tout leur saoul. Il promit de tout leur répéter. Ils auraient l’essentiel du récit.
Marc Galan
13 04 2007, 13:17
Ils se calmèrent. Ils reprirent, boudeurs, leur morne garde. Cette formalité, inutile, leur faisait rater la primeur d'anecdotes croustillantes ! ... C’était leur devoir. Les novices se tenaient en faction, même lorsque on ne redoutait aucune attaque. On le leur imposait pour les endurcir. Elle les habituait à une discipline nécessaire, contraire à leur tendance profonde. Supportable en temps de combats ou de danger, elle était en cette occasion oiseuse à l’extrême. Ils n’avaient rien à surveiller, pas même les oiseaux. Ceux qui nichaient là, à peine dérangés, n’avaient pas daigné s’envoler à leur approche. Ils étaient restés dans les frondaisons ou voletaient au-dessus, loin de leurs regards... À moins qu’il n’y en ait aucun. Pressentant un proche hiver de glace, ils étaient déjà partis vers le midi.
Les sentinelles se morfondaient. Leur tâche s'en ressentait. Le prêtre se lança :
– Amis, roi et guerriers qui m’écoutez, voilà ce que je sais des Muets : Ils vivent du côté du soleil levant, et leur domaine s’y étend sur des jours et des jours. Nous devons nous en réjouir. Cela signifie des années de raids et de gloire. Vous les avez vus, et sentis, de près au combat. Ils s’habillent de peaux de rats. Savez-vous le plus beau ? Eh bien, croyez-moi si vous voulez, tant vous allez trouver cela étrange et honteux, après les avoir pelés pour se vêtir de leur fourrure, ils les mangent ! Eh oui ! C’est même leur mets favori, avec les bièvres et les serpents.
– Ils mangent les bièvres ? Tu es sûr ? Mais ce sont encore de pires monstres qu’on le dit !
Il y eut quelques sourires. Le guerrier qui venait d’exploser s’appelait Bhebhrousbhrater, frère du bièvre. Il n’y avait là aucune moquerie à son encontre. Ils s’étaient fait le pari que cette histoire le ferait bondir, et se réjouissaient d’avoir eu raison.
Le prêtre le regarda. L’interrompre pour une telle broutille ! Il prit un ton presque badin.
– Oh, ça, c’est le moindre de leurs défauts, une peccadille, un détail !
Il redevint sérieux.
– Mais on ne saurait écouter la plupart de leurs horreurs sans frémir. Tout ce qui est mauvais dans le monde, il faut qu’ils l’inventent. Tenez, même pour les mots les plus purs et les plus sacrés : ciel, vérité, courage, ils font un bruit malsonnant, qui casse les oreilles. L’on sent bien qu’il signifie en réalité le contraire de ce qu’il est censé exprimer. Rien qu’à ce signe – il en est cent autres pires – nous voyons qu’ils ont commerce avec les démons, s’ils n’en sont pas eux-mêmes. Un humain parle comme les hommes, non ? ... D’autre part, c’est rien de le dire, vous ne sauriez imaginer leurs mœurs abjectes...
Marc Galan
14 04 2007, 13:15
Un « Ah ! » de satisfaction s’éleva. Leur attention redoubla.
– Figurez-vous, vous aurez peine à me croire, mais c’est vrai, qu’ils sont si proches du bétail qu’ils s’accouplent avec lui. Comme je vous le dis ! ... Cela ne les empêche pas de le manger ensuite. Dommage qu’ils n’aillent au bout de leur vice et ne se dévorent entre eux. Ce ne serait pas si étonnant. Ils ont presque tout de l’animal. Regardez le visage de leurs guerriers, même de certaines sorcières. Leurs marques et cicatrices sur la face et le corps leur donnent l’allure des bêtes les plus répugnantes... Je ne sais trop ce qu’ils s’imaginent en se rendant encore plus laids que la nature ne les a faits. Sont-ils assez naïfs pour croire que nous serons paralysés de peur devant leur apparence monstrueuse, dont même nos bébés riraient ? Plus subtils, pensent-ils que, face aux multiples balafres qui les couturent, nous penserons qu’ils ont livré mille combats atroces avec succès, puisqu’ils sont encore libres et vivants ? Je l’ignore.
Il reprenait son souffle. Kleworegs en profita.
– Ils ont l’esprit des bêtes, pour croire ça ! Le bon guerrier n’a que peu de blessures, sinon aucune... Ses ennemis sont morts longtemps avant d’avoir pu même l’effleurer.
– Ce sont des bêtes, c’est tout !
Un des prêtres subalternes intervint.
– N’exagérons pas. Qui méprise l’ennemi le sous-estime. Il peut avoir de mauvaises surprises. Continuons à haïr leurs vices, mais méfions-nous toujours de leurs possibles sursauts de vaillance. Après tout, même des bêtes immondes, acculées, ont tué des héros. Sachons, nous qui avons le devoir de parler vrai, leur reconnaître leur seule vertu. Ils sont hospitaliers envers quiconque, voyageur isolé, parcourt leur pays sans esprit hostile.
– Tu es bien sûr ? Pourquoi pas, au fond. Cela justifierait que les dieux leur aient donné une vague forme humaine.
– Leur pays, tu me fais rire, va ! Avec ce que nous leur en prenons, ils ne pourront vite plus accueillir grand monde. À qui il manque une patte... s’il se tient sur sa pointe !
– C’est bien possible. Un voyageur me l'a confirmé... Je n’irais pas me balader chez eux pour autant !
Marc Galan
16 04 2007, 13:42
– On ne t’en demande pas tant ! Et s’ils te croient un espion, il n’y aura pas d’hospitalité qui tienne. Je suis d’accord avec le petit prêtre. Ils savent recevoir et honorer l'étranger. Trop d’entre eux nous l’ont certifié... Oui, cela les différencie des bêtes. Mais l’arbre de leur hospitalité ne va pas cacher la forêt de leurs saletés.
– C’est à notre contact qu’ils ont acquis cette vertu. Avez-vous remarqué ? Ceux que nous leur prenons deviennent, une fois parmi nous, au bout de quelques années de captivité, à peu près humains, et les enfants que nous faisons à leurs femelles font des serviteurs convenables. Ils réussissent même à parler. Bientôt, quand ils seront tous nos sujets, ils parviendront, pour les plus doués et les meilleurs, au niveau de nos castes les plus basses... Ça sera l’affaire de trois, quatre générations. Pour les autres, il faudra plus longtemps, le double peut-être, mais les dieux aidant, il n’y aura à la fin que peu d’irrécupérables.
– Arrête tes conneries ! Tu supportes plus l’hydromel ? Jamais l'un d'eux n’arrivera ne serait-ce qu’à la semelle de nos plus basse caste. Serviteurs ils sont, et ils resteront. C’est le seul destin qui leur convienne, pour cette génération comme pour la centième à venir. Sois sincère ! Ne vivent-ils pas mieux ainsi que libres ?
– Ça n’a rien à voir. Ce sont les dieux eux-mêmes qui nous ont ordonné de bien traiter nos serviteurs et de les nourrir dans leur grand âge, même devenus inutiles et à charge.
– Alors, regarde un peu ces Muets que tu admires tant. Ce ne sont pas leurs vieux serviteurs – ce qui serait bien laid, mais je le comprendrais encore – qu’ils laissent périr, mais leurs vieillards. À preuve, je dois charger ma servante, une belle brune du pays d’au-delà des monts du midi que nous avons délivrée de leurs griffes, d’aller nourrir à part les trop âgés. Sans cette précaution, leurs cadets prendraient leurs rations et les laisseraient mourir de faim... Et tu les imagines être un jour des nôtres ?
– Oh ! vous deux, vous n’avez rien de plus drôle à raconter que vos démêlés avec les vieux sans-caste ? Puisque vous vous croyez si malins, lequel saura me dire la différence entre...
Outre qu’elle était stupide à pleurer, la devinette était graveleuse à vomir. Chacun, y compris les deux polémistes, y alla, en entendant la réponse, de son éclat de rire. Plus personne ne s’intéressa aux Muets. Seul le prêtre s’éloigna. Pas par pudeur. Il était fâché. Il n'était plus en point de mire.
Marc Galan
17 04 2007, 22:14
Prêtres, guerriers, auxiliaires avaient pris leur collation ensemble, regroupés autour du massif chêne. Pendant que les porteurs d’armes somnolaient sous l’arbre sacré (deux fois sacré pour posséder, outre son caractère de divinité hospitalière décelé par les robes de lin, celui d’une sentinelle avancée de son espèce et d’un combattant aux avant-postes, à la prééminence reconnue et célébrée par tous ceux qui le croisaient), les forgerons et leurs satellites, sitôt terminé le repas pris en commun, ou plutôt côte à côte, s’étaient installés plus loin. Ils étaient ensemble, oisifs ou affairés selon les contraintes de leur art, un peu au-delà de son ombre.
Comme à chaque halte, les charrons avaient vérifié les roues et les bâtis des chariots. De temps en temps, l’un d’entre eux jurait d’un ton sourd, entre ses dents, devant une fatigue inattendue du bois ou le risque lointain, mais contre lequel il jugeait nécessaire d'agir sans tarder, d’un bris d’essieu ou de lâchage d’un tenon. Les forgerons, passés les combats, n’avaient rien à faire. Ils lézardaient aux rais ardents.
Allongés, mains croisées sur le ventre, ils l'évaluaient. Ils le regardaient avec la même fascination que le reste de la troupe, mais de tout autres, et prosaïques, pensées. Lui, une manifestation du sacré ? Des rondins et une montagne de bois de chauffe... Un magnifique sacrifice à Wulkanos, le dieu forgeron, et à ses aides Pewor et Egnis, les jumeaux du feu ! Combien de forges, creusets de belles et bonnes armes, alimenterait-il ! Leurs visages ne témoignaient toutefois que de leur joie et de leur admiration, sans rien trahir de ce qui les motivait. S’ils avaient osé l'exprimer, tous les autres eussent hurlé au sacrilège et à l'abomination... Leurs superstitions infâmes allaient attirer un malheur sans recours ! ... Et qu'est-ce que c'était, ces dieux jumeaux ! Les neres auraient eu tort de le leur reprocher. Ils avaient à leur instar chacun leur paire divine tutélaire. Prêtres comme guerriers étaient dans la main de dieux à double visage. Eux aussi allaient par deux, même sous une autre forme !
Avec quel plaisir, malgré son admiration pour le colosse, Pewortor aurait-il vu le feu de Perkunos, le seigneur de l’orage, le consumer jusqu’aux racines. Ça n’aurait pas manqué de rabattre l’orgueil des neres, qui l’avaient adopté. Ils ne supportaient pas, ou mal, les maîtres de la pierre qui fond et prend mille formes. C’était sans regrets ni scrupules. Ceux-ci en avaient, avec en plus une bonne dose d’envie, autant à leur service. Ce sentiment, partagé, des neres, prenait des formes bien différentes dans l’une et l’autre caste.
Marc Galan
21 04 2007, 19:40
Pour les guerriers, ils étaient un mal nécessaire ; pour les prêtres, des usurpateurs potentiels. À leur instigation, ils étaient toujours placés en arrière-garde quand les guerriers toléraient que certains, joyeux compagnons, chevauchent à leurs côtés. Ils les auraient voulus à pied, marchant tête basse dans le crottin … C’était bon pour les captifs… Eux libres, les autres liés ? … C’était leur marquer trop de mépris… Au moins cachés dans les chariots… Impossible, ils étaient pleins. Alors, derrière, tout derrière. Un forgeron sur un cheval offensait par trop leur vue. En queue de troupe, ils ne l’avaient pas sous les yeux et, bien qu’au courant du scandale, affectaient d’en moins souffrir.
Kleworegs les avait comparés devant lui, un soir de beuverie, à ceux qui acceptent, tout pénible que ce soit, d’être trompés, à condition de ne pas voir leur rival couché avec leur épouse. Il avait entendu, apprécié, réfléchi. Le mot était beau, mais il était un luxe de roi. Lui n’était que wiros. Il ne s’était pourtant pas fait faute de le répandre... Prudent, il avait remplacé épouse par servante. On châtie un blasphème. On rit d’une facétie. Ainsi accommodé, il n’était plus qu’une inattaquable saillie.
Kleworegs, de temps à autre, lui parlait comme à un égal. Son attitude l’honorait... Lui seul. Elle titillait sa vanité. C’était trop facile. Il ne se laisserait pas prendre au piège de cet os à ronger. Il attendait plus. De tous ceux de sa condition, il était le plus acharné à revendiquer le statut de guerrier. Cette prétention, surtout venant de sa bouche, aurait pu passer pour tolérable, tant le colosse en semblait digne, s’il l’avait réclamé pour lui... Mais il en voulait pour tous ceux qui, de près ou de loin, travaillaient le métal en vue d’en faire des armes. Il prétendait devant tout un chacun, sous le moindre prétexte, qu’un forgeron était lui aussi un guerrier... N’hésitait pas, entouré d’amis sûrs, à aller beaucoup plus loin : ils étaient égaux, voire supérieurs, aux prêtres. Ils cumulaient les fonctions des deux castes de neres : accomplir des prodiges par la force divine, et combattre.
Il l’avait mainte et mainte fois expliqué aux autres forgerons. Ils étaient trop souvent enserrés dans leur routine médiocre. À force de leur coller à la peau, elle leur était devenue une seconde nature, un cocon où ils se sentaient à l’aise. Enfants ils l'avaient observé, adultes ils avaient passé devant sans plus le voir : de fragiles oiselets des fleurs, qui ne sont qu'ailes, brisaient leur coquille, s'en extrayaient, s'envolaient l'instant d'après. Rouvres humains, moins vaillants que ces fétus, ils en avaient perdu la force, ou l'instinct. Ils finiraient par savoir ce qu’ils étaient, ce qu’ils valaient.
Marc Galan
23 04 2007, 23:04
Qu’importaient les redites et les répétitions ! Il leur en rebattrait cent fois les oreilles, jusqu’à ce qu’ils le suivent. C’était les prendre à contre-pied. Quoique rêvant d'être reconnus guerriers, ils se contentaient de leur présent état. Lui, fort de son droit, demandait, voire exigeait à l’occasion, bien plus que tout ce à quoi ils aspiraient. Là où n’importe lequel de ses pareils se satisfaisait de sa richesse – leurs troupeaux, gardés par de solides et massifs serviteurs, étaient réputés pour leur abondance et leur beauté –, il réclamait, avec l’âpreté de qui sait ce qu'il vaut, l’égalité, plus encore, le respect ; et il posait ses exigences avec une arrogance confinant au déni sacrilège de l’ordre immémorial. Il n’en avait cure. Il avait acquis son titre en étant de loin le meilleur des siens. Il en serait bientôt de même pour eux. Leur supériorité éclaterait au grand jour et serait reconnue de tous... Le temps viendrait où il leur obtiendrait le statut de guerrier... Ce ne serait qu’une étape. Un jour, des forgerons prêtres, égaux aux bhlaghmenes ou les ayant remplacés, entretiendraient les flammes des autels et y accompliraient les sacrifices solennels. C’était leur destin. C’était le sien de le leur préparer.
Il se serait vu volontiers, avec une volupté extrême, dans la peau d’un de ces prêtres dont il appelait l’émergence de ses vœux. Il était, par sa force et toute sa sensibilité, beaucoup plus proche des guerriers, mais ceux qui combattent, bien qu’on élise les rois parmi eux, n’étaient que la seconde caste. Ils devaient, en théorie, respect aux intermédiaires et interprètes de la Divinité sous tous ses avatars.
Il était fondé à exiger ce statut. Les première caste, par leurs appels aux dieux, en obtenaient la faveur, la glorieuse victoire, la fécondité des femmes et des terres. Les siens entraient en contact avec la force divine avant de fondre le métal et d'ouvrer les belles armes. Et si les rites nécessaires à l’obtention du meilleur bronze tenaient plus dans des gestes que dans des formulations longues et obscures, à psalmodier des heures durant sans en rien changer, ni en omettre un mot, ils connaissaient des dizaines de gestes précis et interprétaient les messages sacrés des dieux à travers les minimes variations de couleur du métal ardent. Ils devaient remuer dans leur tête des formules, transmises de père en fils ou de maître à disciple, tout aussi mystérieuses et incantatoires.
Marc Galan
26 04 2007, 11:42
Il avait assisté à nombre de cérémonies propitiatoires et de sacrifices. Les prêtres, vêtus d’une longue bande de lin écru leur couvrant le bas-ventre et leur barrant le torse, laissant à nu la poitrine et l’épaule, côté cœur, officiaient et dédiaient un porc bien gras ou un bélier à l’épaisse toison à Bhagos le distributeur ou au divin couple-fratrie de la nature, à Thonros le dieu des combats ou à Dyeus Pater, le père jour. Chaque fois, il avait remarqué la ressemblance entre le moment du sacrifice et celui où, entouré de ses assistants, il fondait le métal et le forgeait en mille formes agréables à Thonros. Ses vêtements (il portait un lourd et épais tablier de cuir pour se protéger des escarbilles et du brasier de sa forge) et son autel étaient différents, ainsi que sa coupe de cheveux et de barbe, très longs et libres chez les prêtres, raccourcis avec soin chez eux. Garder un système pileux abondant, sauvage, gras, au milieu de flammèches et d’étincelles indisciplinées, était folie. Pour tout le reste, pour l’essence de la fonction, pour tout le rituel et l’appel aux dieux, il y avait plus qu’une similitude, une réelle parenté qu’ils devraient admettre un jour. Il faudrait résoudre ces histoires de barbe et de cheveux longs, signes distinctifs de l’élite, véritable handicap pour eux, en contact quotidien avec l’élément igné... On pourrait les protéger sous un casque et un plastron. Ce n’était ni fondamental ni urgent. Il en parlerait à Egnibhertor, son rival pour la qualité des armes, mais aussi son meilleur ami, homme de très bon conseil.
Il considéra longtemps son glaive, planté en terre, et celui qu’Egnibhertor, étendu à trois pas, arborait (une tolérance) au côté. Ils étaient, comme le reste de leur production, à leur image. Ses armes étaient massives, faites pour des guerriers tout en muscles durs et puissants à briser une lanière rien qu’en les gonflant. Celles d’Egnibhertor, plus fines, convenaient à chacun, de l’adolescent à sa première campagne au vétéran recru d’années et au bras moins sûr. Les seconde caste ne prisaient rien tant que la force pure. Ils préféraient de loin les massifs glaives, les lourdes haches, les énormes massues. Il recevait la pratique de ceux qui se targuaient d’être les meilleurs, les plus hardis combattants.
Ces hardis combattants, à l’usage, en rabattaient beaucoup de leurs prétentions et se rabattaient, avec sagesse, sur les armes légères, bien plus maniables. Tant pis si elles étaient plus fragiles. Leurs glaives respectifs allaient à deux genres de guerriers. Deux athlètes se mesuraient en duel, le porteur des siens l’emportait, sans coup férir, sur le champion de celles de son rival. Un combat singulier opposait deux hommes de force moyenne, la victoire revenait à celui qui en maniait un ouvré par Egnibhertor. Avec de bons réflexes et un minimum d'agilité, il avait dix fois le temps de tuer son adversaire avant qu'il ait même eu le temps de se mettre en garde. Les glaives de Pewortor étaient des armes de chefs et de héros, de parade et de tournoi. Ceux de son rival, des armes. C’est pour cela que l'un avait accédé si jeune à sa haute dignité.
Marc Galan
27 04 2007, 17:43
Egnibhertor, le seul qui eût pu en être jaloux et la lui contester, n'en voulait pas et n'y aurait pas songé un instant. Il était aussi riche, sinon plus, mais n’aurait pas, lui, élevé la voix pour revendiquer le statut de guerrier pour les siens, ni même pour soi. Il avait assez de troupeaux, de biens, de serviteurs, pour s’en contenter jusqu’à son dernier jour. Pourquoi se compliquerait-il la vie ? ... Ultime argument, décisif à ses yeux, il n’avait pas d’enfant et, à en croire prêtres et sorcières, nul espoir d’en avoir un jour. À quoi bon revendiquer en faveur d’improbables (même les prêtres peuvent se tromper) descendants ! Après lui le ciel rouge des dieux !
Il n’avait fondé aucune famille, et n’en espérait plus. Les lois étaient claires. En vertu d’obscurs et lointains liens de parenté, tous ses biens reviendraient après sa mort aux enfants – l’aîné ou le fils choisi – de son rival et patriarche... Peut-être, si l’ambition de Pewortor était assez forte, ce fils deviendrait-il un jour guerrier... Pourquoi pas prêtre, avec tout le respect se rattachant à ces fonctions... S’il n’y parvenait pas, il serait au moins riche des biens de leurs deux familles. À sa place, il s’en serait contenté.
L’enfant de Pewortor ! ... Il eut un petit sourire triste. Il était presque aussi virtuel que les siens. Ce n’était pas faute pour le colosse d’avoir tenté d’être père, ni d’avoir prouvé sa capacité à l’être... Mais le malheureux patriarche – sans enfant en dépit de son titre – avait joué de malchance. (Moins que ses épouses, mais un mâle n'y pense pas).
Sa première femme, une rousse odorante, saine et robuste, était morte d’un mal inconnu qui l’avait emportée dans d’atroces souffrances – mâchoires contractées, muscles de pierre tendus à se déchirer – au cours de sa grossesse jusque là aisée. Les dieux savent combien, au cours de sa maladie, il avait multiplié prières et oblations, sacrifiant, sur les conseils du prêtre-guérisseur, de ses plus belles bêtes à des divinités muettes.
Elles ne les avaient pas entendues, ou n’y avaient pas répondu. Il avait cherché, en vain, à comprendre.
Il en avait inféré deux décisions. La première, conforme, qu’il devait se remarier d’urgence. La seconde, devenue depuis lors une idée fixe, l’explication de sa prétention à se mesurer à la plus haute caste, que les prêtres ne savaient rien.
C'est son désir et son malheur extrême qui l'y avaient conduit. Il n'y aurait sans doute jamais pensé sinon. Il était, comme tous les siens, tétanisé par le respect dû à ceux du sacré. Il ne les aimait pas. Il ne s'en cachait pas. Jamais il n'aurait nié leur essence supérieure.
Marc Galan
28 04 2007, 21:46
La conjonction de sa passion et de la suffisance incapable et avide du celui qui avait prétendu sauver son épouse et n’avait su que lui prendre ses plus belles brebis, avait été le déclic. Elle l’avait amené à son but ultime. Soudain – il l’avait expliqué à Egnibhertor un soir bien arrosé où il était en veine de confidences –, il avait cessé de croire aux pouvoirs et à la puissance des prêtres et, surtout, à leur science. Trop, celui qui n’avait su guérir sa femme pour le premier, ne méritaient pas d’exercer leur sacerdoce. Les dieux les jugeaient indignes d’être médiateurs entre eux et les humains, ou investis d’une parcelle de leur pouvoir. Ils se refusaient à exaucer leurs prières. Les maîtres du métal réussissaient, eux, chaque jour, le prodige de transformer certaines pierres, choisies et traitées selon un rituel long et secret, préservé d’âge en âge, en armes et insignes... Et il n’y avait pas de ratés, pas de victimes innocentes d’un homme trop léger pour le grand pouvoir qu’il prétendait maîtriser. Entre les guérisseurs ou augures, bien peu efficaces, et les forgerons, auteurs sans faille du plus mystérieux changement, les vrais prêtres, animés de l’étincelle divine, n’étaient pas ceux qui en portaient le titre.
Il l'avait, dans le secret de son cœur, ressassé et léché bien des lunes. Mais, homme jeune ayant prouvé sa parfaite capacité à engrosser son épouse, il avait suivi les traditions et la nature. Malgré ses soucis et l’agitation de ses pensées, son remariage n’avait pas tardé... Son second veuvage non plus... Un veuvage tout ordinaire. Pendant son absence, sa femme, à la grossesse elle aussi prometteuse, n’était un soir pas rentrée. Il n’avait su son sort qu’à son retour, quand il s’était étonné de ne pas la voir l’accueillir. Elle était tombée dans un trou d’eau profond et sans margelle où elle venait puiser quand les sources étaient taries ou qu’il faisait trop froid. C’était un accident assez commun. Son mépris des prêtres n’avait pu causer ce malheur, avertissement des dieux bafoués dans la personne de leurs servants.
Il ne prit, cette fois, qu’une décision. Il se résolut à une troisième union. Il n’aimait pas, n’aimerait sans doute jamais cette femme, mais l’avait engrossée dès leurs noces. Forte comme un vieux chêne, issue d’une bonne lignée féconde en mâles solides (C'était leur seule fille, c'était son seul charme), elle représentait son nouvel espoir d’enfanter un fils vigoureux et digne de lui. Jusque là, malgré sa richesse, elle était son bien le plus précieux.
Quand ils étaient partis, sitôt finie la saison froide, toutes les apparences d’une grossesse facile étaient là... Cela faisait plus de quatre lunes. Egnibhertor pensa à sa vieille épouse. Serait-elle là pour lui apprendre la mort de celle de son ami, comme deux fois déjà, ou pour lui faire partager sa joie de la naissance d’un héritier ?
Cet héritier, qui serait peut-être ce que son père rêvait, ce que lui, Egnibhertor, n’osait même plus rêver : un guerrier, un prêtre... un roi ?
Bhagos le distributeur lui avait pris ses deux premiers enfants avant même leur naissance. Il connaissait les légendes sacrées. Il y avait là plus qu’un signe... une promesse.
LE 1/5/2007 : Un nouveau chapitre. "ACCROCHAGE"
Marc Galan
01 05 2007, 10:27
ACCROCHAGE
La sieste était terminée. Les charrons avaient examiné tous les véhicules. Aucune réparation importante ne s'imposait. Les forgerons, léchés par les rayons du soleil, étaient reposés. L'ombre épaisse de l'arbre les avait rejoints, rattrapés. Il était temps de partir. Ils n'attendaient qu'un ordre.
Kleworegs avait fini d'écouter le prêtre. Il l'avait accompagné un instant quand, vexé de leur inattention et de leur désinvolture, il s'était éloigné de ses auditeurs. Qu'ils restent, émoustillés par ses considérations sur l'état du monde et la perversité des Muets, à échanger leurs plaisanteries graveleuses ! Ils riaient, se racontant de grosses blagues peu ragoûtantes, plus malpropres qu'obscènes. Un beau ramage ! Cela commençait à bien faire. Il était loin d'être prude, mais ces propos, bons pour des serviteurs, n'étaient guère à son goût. Il se releva. Il mit son glaive au côté. Les guerriers se turent. Les rires gras cessèrent.
Le calme s'installa. Les guerriers debout réveillèrent leurs compagnons encore assoupis en dépit de leurs joyeuses clameurs. Il fit un tour d'horizon de ses troupes. Par acquit de conscience, il jeta un coup d'œil sur ses captifs endormis. Leur pitance ne les avait pas rendus somnolents, mais ils avaient jugé, avec un bel ensemble, qu'un surplus de repos était bon à prendre. Il les réveillerait en dernier. Bon sommeil et nourriture simple, mais abondante, c'était son secret pour faire de ces pouilleux de beaux serviteurs assurant un maximum de travail sans rechigner.
Il allait regarder du côté des sentinelles. Il n'y aurait, en un tel endroit, pas songé un autre jour… mais il y avait ce rêve, revenu le travailler. À première vue, elles accomplissaient leur office à merveille... Hélas, rien ne ressemble plus à un guetteur éveillé qu'un autre endormi. Il lui suffit de s'être, avant que le sommeil ne le prenne, adossé à un arbre ou appuyé sur sa lance.
(« Sont-elles toutes sur le qui-vive, promptes à l'alerte et à la riposte ? ») Son expérience lui hurlait que non. Il était fatal qu'une – (« Bien beau s'il n'y en a qu'une ! ») – d'elles, comptant sur la vigilance des autres, somnole ou rêvasse. Si chacun se fiait ainsi à autrui pour assurer la garde, la catastrophe montrerait vite son nez.
Il ne faisait encore que le subodorer. Il le vérifierait sans tarder. Priant Thonros de s'être trompé, il prit son javelot. Il se campa face à l'arbre sacré et lui demanda, en une muette supplique angoissée, son pardon. Son sacrilège était pour la bonne cause.
Marc Galan
02 05 2007, 07:59
Rassuré, il lança le trait vers le tronc imposant. Il s'y ficha avec un bruit sec, vibra quelques instants après le choc, s'immobilisa. Toutes s'étaient déjà retournées, comme un seul homme, vers sa source.
Toutes, sauf une... Émergeant d'une rêverie qui le rendait béat, un petit gros s'ébrouait et secouait la tête. Soudain, il reprit ses esprits. Quelque chose de grave venait d'arriver. Il écarquilla les yeux. On lui parlait ? Kleworegs le dévisagea avec colère.
– En terre hostile, tu serais déjà mort, et peut-être dix hommes plus vaillants que toi, par ta seule faute, seraient partis en ta compagnie. Que crois-tu donc mériter ?
Le gros garçon – il en était à sa première expédition et n'avait pas plus de seize ans –, enfin réveillé, le regarda droit dans les yeux, mi-arrogant, mi-soumis.
– Ce que méritent les mauvaises sentinelles...
Il allait répondre. Il n'en eut pas le temps. Plus vif qu'il n'en avait l'air, l'accusé enchaîna, incisif, comme en reproche à qui l'interrogeait.
– ... Comme celles qui réfléchissent en montant la garde, ou comme celles qui, entendant un bruit suspect, se tournent vers son origine sans penser que l'on ne doit pas chercher à savoir où a frappé une arme, mais d'où elle vient.
D'un coup, comme en tacite acceptation d'un ordre, il se tourna vers les autres. Son regard parcourut leurs rangs. Il n'en fut pas fier. Si une minorité, suivant son enseignement, scrutait tout à l'entour en essayant de repérer qui avait fait ce bruit, la plupart contemplaient encore, bouche bée, la hampe fichée dans le tronc du géant. Qui l'avait envoyée, et d'où, semblait les cadets de leurs soucis.
Rares étaient les sentinelles dignes de ce titre. Observant la moindre touffe d'herbes susceptible de cacher un ennemi, se tenant prêts à lancer sur lui leur javelot, elles témoignaient de leur vertu guerrière. Il en fit le compte. C'était maigre ! Leur récompense n'en serait que plus belle. Il passa aux autres. Indulgent et prompt à pardonner, il essaya de leur trouver des excuses. Les guetteurs béant face à son javelot croyaient qu'il n'y avait aucun danger (Ne leur avait-il pas assez seriné depuis six ou sept jours ?) dans ces parages. Restait l'irrécusable. Si par malheur ils avaient eu la même attitude en zone dangereuse ou même douteuse, ils auraient pu tous y passer, et bien d'autres avec eux.
Ils étaient sentinelles. Ils connaissaient, ou auraient dû connaître et appliquer avec zèle leur consigne, où qu'ils soient. Ils étaient encore tout jeunes. Se sachant en sûreté, ils avaient manifesté une insouciance bien de leur âge, si contraire à leur rôle. Il devait faire un exemple, prendre des sanctions.
Marc Galan
03 05 2007, 21:20
D'abord, symbolique, mais vexant au dernier degré, il mit tous les jeunes coqs qui avaient failli en arrière-garde, non avec les auxiliaires, qui s'étaient bien battus et n'auraient pas supporté les bannis à leurs côtés, mais derrière eux. Ils étaient tous de bonne lignée. Leur condamnation à la surveillance des captifs les marquerait longtemps. Ils se rappelleraient, désormais, qu'il ne suffit pas de fixer les armes semblant surgir du néant. Il est plus important, sinon vital, d'en définir la provenance. Ce séjour dans la garde-chiourme, tout en queue de troupe, valait une lune d'explications.
L'affaire des gardes mal aguerris était réglée. L'humiliation suffirait. Il n'aurait pas à les sanctionner plus avant. Il laissa cependant planer cette menace pour briser l'orgueil des éventuels plus endurcis. Ils ne pouvaient s'imaginer ce qui, à part la mort, serait pire que leur honte actuelle.
Restait le plus coupable. Un malin. Il avait détourné sa colère sur d'autres moins fautifs, et s'en était fait oublier au plus fort de son courroux. Calmé, il le regardait, dubitatif. Quel sort lui infliger ? La gravité de sa faute l'exposait à un très sévère châtiment. Il avait le droit de le faire mettre à mort. Bien des chefs de sa connaissance n'auraient pas hésité. Il n'était pas d'une nature sanguinaire. S'il avait tué, il s'en vantait assez, plus de cinquante ennemis de sa main, cela avait toujours été dans la chaleur du combat ou face à un défi si insupportable qu'il ne méritait d'autre réponse que la mort de l'éhonté. Il n'avait pas le droit de priver sa tribu et son peuple d'un homme rusé, sans doute courageux. Le garçon ne devait pas périr pour sa faute stupide. Dieux merci, la punition à infliger à un des siens, pour une telle affaire, était de son ressort. Il avait toute latitude d'appréciation. Il n'avait le sang d'aucun de sa tribu sur les mains. Puissent les dieux lui laisser cette virginité !
Au moment où il avait commencé à l'interroger, Kleworegs l'avait regardé droit dans les yeux. Dans ces yeux qui ne se baissaient pas, dans ce regard qui ne cillait pas, il y avait (il en aurait juré) un inextricable mélange de sentiments : la reconnaissance de sa culpabilité, l'acceptation de sa punition, mais aussi un défi, un « Tu n'oseras pas me faire mettre à mort ! » . Il y avait encore le désir de savoir à quoi elle ressemblait, et la jouissance à l'affronter, s’il perdait son pari sur l'indulgence de son roi.
Marc Galan
05 05 2007, 08:47
Ce regard ! Il n'avait pas peur de la mort. Elle le fascinait. Il en acceptait la perspective avec la même curiosité qu'il devait mettre à s'intéresser à celle des autres. Il l’épargnerait, tout en le traitant de façon à s'assurer sa fidélité éternelle. Ce serait un avertissement supplémentaire aux jeunes chiens fous de sa troupe. Ils ignoraient tout de sa conduite envers les mauvais éléments. L'angoisse d'une punition sévère, s'ajoutant à leur humiliation, leur enseignerait la vigilance.
Quant au petit gros... Quelle énigme ! ... (« Il craint la mort, jouit en même temps à son idée. Oui, il attend et refuse son supplice dans un même mouvement... En plus, il m'a deviné. Je pousserai le jeu à l'extrême, mais lui laisserai la vie... Le punir comme il le mérite, c'est perdre un élément de valeur idéal pour les sales besognes, et qui se fera un plaisir de les accomplir. Le gracier, c'est m'exposer à son mépris, ou à sa haine. Comment me l'attacher ? J'en aurai usage. Il sera une arme parfaite en tous points, si j’implante en lui cet attachement de molosse qui est sa vraie nature... »)
– Cet arbre est trop sacré pour qu'un mauvais comme toi soit pendu à ses branches ! Remontons tous en char, trouvez-lui une sale rosse, entravez-le dessus, à rebours, et qu'il médite sur les devoirs de sa charge jusqu'à l'arbre suivant ! (« Un subterfuge minable ! Mais il me donnera peut-être le temps de trouver une solution. »)
Tous louèrent sa sagesse. Il avait agi avec piété et montré sa science de la loi. Beaucoup de chefs se seraient attiré la colère du dieu de l'arbre hospitalier en suspendant un maudit à ses branches. D'autres l'auraient obligé à marcher avec les captifs-bétail. Un guerrier, même auteur d'un grave délit qui lui fait perdre son nom et le relègue dans les limbes de sa caste jusqu'à réparation, reste un homme. Le crime mérite châtiment. Montrer au bétail qu'un guerrier peut être réduit à son niveau lèse le bon sens et le plan divin. Il devrait même replacer les punis en arrière-garde avant les auxiliaires... Non, il aurait l'air de ne pas savoir ce qu'il voulait. Les punis étaient des hors-caste provisoires. Les troisième caste n'auraient pas admis qu'ils aillent devant eux alors que la punition n'avait pas été levée.
La relégation pour les négligents, les liens pour le fautif, étaient justes. Sur un cheval, même une horrible rosse cagneuse, le coupable restait toujours de son peuple, bien au-dessus de la misérable tourbe des captifs destinés à le servir.
Marc Galan
07 05 2007, 10:17
Un maussade après-midi venteux s'écoula, suivi d'une longue nuit claire. Les gardes tentèrent de faire oublier leur attitude. Désinvoltes la veille, ils se montrèrent attentifs à l'extrême à tout bruit suspect. Kleworegs (qui dormait comme un loir) renouvellerait l'épreuve de la veille. À aucun instant ils ne relâchèrent leur attention. La punition de celui qui dormait pendant sa garde serait très lourde... N'avait-il pas parlé de le pendre ? ... Ils ne seraient pas surpris comme lui pour la partager. Seuls les vétérans savaient. Ils ne firent rien pour les détromper ou les rassurer.
Très tôt le lendemain, Kleworegs donna l'ordre du départ. Le lent et morne cheminement se poursuivit. La présence proche des forêts couvrant leur terre bénie ne les dérida guère. À peine si quelques chants s'élevèrent. Le surlendemain, victorieux et de retour dans ces bois immenses et giboyeux, ils oublieraient leur fatigue. Ils presseraient le pas, soudain avides de retrouver leurs foyers et de découvrir leurs nouveau-nés. En attendant, ils commentaient le prochain châtiment de la sentinelle endormie.
Ils avaient remarqué son attitude crâne devant la perspective de son supplice. Les vétérans s'en réjouissaient... Il sauverait sa peau. Les plus jeunes tremblaient... Kleworegs choisirait d'être impitoyable. Son insolence l'avait irrité au plus profond. Comment expliquer, sinon, qu'il prolongeait, au-delà du raisonnable, l'attente du supplice. Il ne trouvait aucun des arbres rencontrés à son goût, commentant chaque fois les raisons de son insatisfaction. À la place du condamné, ils auraient depuis longtemps craqué et l'auraient supplié de leur pardonner ou de hâter leur supplice. Or, au bout d'une après-midi, d'une nuit et d'une matinée longues et terribles, il était toujours le même, très pâle, très calme. Comme si c'était un lointain étranger, non lui, qui périrait bientôt par la corde !
Il plaisait de plus en plus à Kleworegs. Il saurait l'épargner. Soudain, son visage s'illumina. Il prit son outre et se vida dans le gosier une large rasade d'hydromel, satisfait. Il avait sa solution.
Marc Galan
09 05 2007, 11:22
Le soleil déclinait. Les chiens seraient bientôt gris. Cette heure est grosse de menaces et de maléfices. Elle se prêtait à un supplice exemplaire.
Ce serait près de cet arbre énorme, droit devant. Il semblait avoir poussé tout exprès pour fournir un solide gibet, avec une longue et forte branche, bien droite, à hauteur adéquate. Kleworegs envoya deux hommes l’examiner. Ils revinrent vite. Tout chancreux, signe d’infamie, il convenait à ses projets. Quelques ossements, épars à son ombre, confirmaient cet usage.
Le jeune condamné le regarda avec fixité, à s'en faire mal aux yeux. Il soupira, comme apaisé. Ses voisins sursautèrent. Ce soupir face à l'instrument de son supplice détonait. Était-il signe de la fin de la tension qui l'habitait depuis qu'on l'avait juché sur l’ignoble rosse, d'un début de folie due à la torturante attente, ou du soulagement de voir cesser leur harcèlement ?
Relégués avec lui en fin du cortège pour leurs réactions lentes et ineptes à l'épreuve de Kleworegs, ils n'avaient pas supporté leur disgrâce. C'était le résultat de sa remarque sur leur douteuse efficacité. Ils n'avaient cessé de le houspiller tout le long de la soirée de la veille et de cette journée... une éternité. Leur attitude avait ulcéré Kleworegs. Il leur ferait honte ! Il avait été autorisé à chevaucher à nouveau tête vers l'avant, récompense pour son calme face aux moqueries. Elles n'avaient pas cessé pour autant. Il avait de nouveau dû intervenir et menacer les plus acharnés à insulter et à se moquer. La menace avait porté. Les vexations, sans cesser, étaient devenues, bien que toujours venimeuses, discrètes. Il ne manquait pas de caractère. Il ne réagissait pas, méprisant les insultes et, plus encore, les insulteurs. Si l'un de ces relégués en arrière-garde pour être restés à regarder, stupides, son arme, sans chercher à savoir qui l'avait lancé, et d'où, pouvait oublier ses menaces et exagérer ! Il le ferait lier à rebours sur son cheval. Tous sauraient le prix à payer pour qui accable un fautif en route vers son supplice ! Ils le sentirent. Ils restèrent toujours, envers lui, en deçà de la ligne qu'il leur avait tracée.
Marc Galan
11 05 2007, 10:04
La vue de l'arbre changeait tout. Tous les guerriers, même ceux qui avaient témoigné de la plus mesquine hargne à son encontre, se turent. La vision du bois sacrificiel se découpant dans le ciel parcouru de traînées sanglantes annonçait la mort prochaine d'un des leurs. Le jeune homme dodu n'était pas un bon camarade. Ils ne le connaissaient guère... Ils se mettaient à le regretter, à regretter leur attitude. Elle avait été, Kleworegs avait raison, indigne. Bien des négligents exilés à l'arrière-garde, y compris les plus durs envers lui, se jurèrent, sur cet homme qui allait mourir (serment solennel et contraignant), d'exercer leur vigilance avec un zèle accru. Il y avait peut-être dans ces décisions de la peur. Il y avait surtout le sentiment, d'autant plus fort qu'ils l'avaient houspillé avec plus de violence, qu'ils auraient pu être à sa place, et moins bien se tenir. Celui qui allait périr avait été courageux, un peu féroce, même, mais cela ne messied pas à un vaillant combattant. Il ne se liait pas. Il était taciturne et distant. C'était sa nature. Personne ne pouvait prétendre qu'il lui avait, sauf la veille, fait du tort. Aux ennemis, oui, mais sont-ce des personnes ? ... Et c'était son devoir de guerrier. Nul ne devrait salir sa mémoire quand il aurait expié.
Kleworegs ressentait, en empathie, ces tempêtes sous leur crâne. Les captifs se réjouissaient. Un drame plaisant se déroulait sous leurs yeux. Ils n'avaient pas tous les jours l'occasion d'assister à