Aide - Recherche - Membres - Calendrier
Version complète : "Fin de race"
Forum de blogs > Parlez de vos blogs > Littérature, manga et bd
Noir Express
Après Vidange pour un maton, et avant La Fatwa et
Le Récidiviste, voici Fin de race que je vous laisse découvrir et peut-être savourer...




Première partie




1





Mère avait beau m’y avoir préparé, ce fut un choc. Je ne m’attendais pas à ce spectacle affligeant. Père était assis de traviole dans sa chaise roulante, une jambe allongée raide, l’autre repliée sous le siège, berçant de son bras valide sa vieille peluche toute râpée et hors d’âge.
Je me suis retourné vers Mère. Elle a dodeliné de la tête et haussé les épaules en poussant un soupir de lassitude.
– C’est comme ça tout le temps depuis une semaine. Le jour il berce cette horreur, la nuit il dort avec. Ils sont devenus inséparables.
Après son premier accident cérébro-vasculaire, Père m’avait demandé de remonter de la cave la malle à jouets. Une vieille cantine militaire où il avait entassé au fil du temps ses propres jouets de môme – juste un Meccano et un ours en peluche – et les nôtres – ceux de ma sœur et moi, quelques peluches et poupées avec leurs accessoires, trois avions, une dizaine de Dinky Toys, deux poignées de soldats de plomb ou en plastique, un vieux fort médiéval et un garage, un train électrique, des animaux de ferme et des trucs des années cinquante-soixante.
Il m’avait tout fait sortir pour jeter son dévolu sur son ours.
– Pose-le sur la commode de la chambre.
Les vieux, c’est comme les mômes. Ça aime se rassurer.
J’ai pensé que ça l’aiderait peut-être à se raccrocher et à surmonter son infirmité.
C’était il y a quatre ans de ça, et l’ours, depuis, était resté sagement assis sur la commode.
À l’époque, Père s’en était sorti en traînant la patte et avec un bras raide. Là, après sa seconde attaque, survenue durant mon séjour à Melbourne pour cause de congrès international, il restait cloué à son fauteuil et était totalement aphasique. Ne communiquant plus que par le regard – et seulement quand il en avait envie.
– Père…, j’ai commencé, mais les mots se sont étranglés dans ma gorge comme un sanglot.
Voir son père de quatre-vingt-trois ans en train de bercer un ours en peluche antédiluvien, ça fait un choc. Et ça fout même la trouille parce qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’on risque de se retrouver au même âge dans un état similaire et qu’on est en train de se contempler soi-même.
Si la vieillesse n’était qu’un naufrage dans lequel on sombrerait, passe encore. Mais notre société s’acharne à vouloir sauver à tout prix les naufragés au lieu de les laisser se noyer, se transformant peu à peu en un immense radeau de La Méduse composé uniquement de vieillards.
Je ne pouvais reconnaître dans cette dépouille décharnée et sénile le père craint de mon enfance.
En fait, s’il ne s’était pas fait poser un pace maker aux premiers troubles cardiaques, il aurait fait le grand plongeon lors de son premier AVC trois ans plus tard et il n’en serait pas là – nous non plus.
Tant qu’il le portera, je me suis dit, il partira pas.
Sa veste de pyjama était entrebâillée sur trois poils gris et j’apercevais le renflement du boîtier. Son petit radeau de survie personnel.
Il était si amaigri qu’avec un couteau à peluche à défaut de scalpel j’aurais pu découper sa peau parcheminée sans peine et ôter la bestiole.
Je me suis étonné. Je ne me serais pas cru capable de telles pensées.
Père a peut-être lu en moi car il a recroquevillé son bras enserrant l’ours contre son cœur.
– Il faut faire quelque chose, a dit Mère d’une voix plaintive comme si tous les malheurs du monde n’avaient cessé de l’accabler tout au long de son existence.
Mère n’a pas toujours eu cette voix plaintive. Ça remonte seulement à la première attaque de Père. Mais elle est restée d’une énergie incroyable et possède un caractère inflexible. Quand elle prend une décision, elle s’y tient mordicus. C’est une obstinée. Moi-même, j’ai hérité d’elle ce trait et je ne peux que l’en remercier. C’est peut-être d’ailleurs pour ça que nous nous entendons à merveille, Mère et moi. Nous ne sommes pas de ceux qui tergiversent.
Il y a longtemps qu’on aurait dû faire quelque chose, me suis-je dit. J’ai failli en faire la remarque à haute voix à Mère. Mais il était inutile d’inquiéter Père davantage. Je préférais le prendre par surprise.
Là aussi, je me suis étonné. Il n’y avait aucune préméditation. C’était comme si je devais accomplir un rituel en obéissant à des règles immémoriales.
Quand le roi était trop vieux ou jugé indigne de sa royauté, on le poussait simplement vers la sortie. Et l’honneur en revenait à son successeur.
C’était la règle et le roi en titre s’y attendait. Lui-même ayant pris le pouvoir dans les mêmes conditions.
Mais les vieux, de nos jours, ont oublié et trouvent naturel de devenir un fardeau.
Un fardeau est fait pour s’en délivrer.
Peut-être que ça se serait passé différemment si la chaise roulante de Père ne m’avait fait songer à un trône vacillant et sa peluche à un sceptre dérisoire.
Quand j’ai tenté de lui arracher l’ours, je ne m’attendais pas à une telle force de la part de Père alors qu’il n’avait plus que la peau et les ligaments sur les os. Mais faut croire que ses tendons étaient encore sacrément résistants, car ce n’est pas la peluche qui est venue mais Père. S’écroulant au sol sans l’avoir lâchée.
Plaf !
Et crac ! car les vieux, c’est comme le bois sec, ça finit par casser. Du moins le col du fémur.
Père avait beau être aphasique, il lui restait de la voix pour crier et pleurer de douleur.
Je n’avais pas trop d’idée sur la marche à suivre et je n’ai tout d’abord pas compris pourquoi Mère l’a pris sous les aisselles pour le soulever.
Comme une plume.
Faut dire que Mère elle a onze ans de moins que Père et pèse ses quatre-vingts kilos pour un mètre soixante-cinq.
– Aide-moi, qu’elle m’a fait en me désignant les jambes de Père.
Qui a hurlé de plus belle quand je l’ai empoigné sous les genoux. Mais toujours sans lâcher son ours.
– On va lui faire prendre un bain, a précisé Mère.
J’ai pas compris tout de suite. Ce n’était pas le jour de bain de Père.
Lui aussi a semblé surpris. Il s’est arrêté de couiner et de larmoyer un instant, le temps de comprendre, avant de repartir de plus belle, ses yeux roulant telles des billes prises de terreur dans ses orbites décavées.
Mère, elle, n’a pas fait couler plus d’eau que d’habitude.
La baignoire un tiers pleine suffisait pour noyer Père à condition de lui maintenir la tête sous l’eau. Tâche dont s’est acquittée Mère sans sourciller, m’évitant ainsi le parricide.
J’ai su que c’était fini quand Père a fini par lâcher son ours.
Ça m’a paru incroyablement simple et évident. Et cela s’était fait sans même y avoir songé au préalable.
Que ce fût le jour de congé de l’auxiliaire de vie de Père n’était qu’une pure coïncidence.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
themis
CITATION(Noir Express @ 13 02 2008, 01:57) [snapback]15380[/snapback]
Merci, Themis. L'aventure continue donc en souhaitant toujours vous divertir.
J'ouvre un nouveau "sujet" avec Fin de race, feuilleton au quotidien dont Marc Galan a été le précurseur sur le forum.



WOAH!!!!!!!!!!!!!!………… C’est reparti, vu que le style m’accroche, je dis… ..merci ….d’avance.

A+

blogkrieg
Bonjour Noir Express,

Je vois que vous avez des adeptes.
Je trouve cela parfait. Bonne continuation.
Noir Express
CITATION(blogkrieg @ 13 02 2008, 13:41) [snapback]15384[/snapback]
Bonjour Noir Express,

Je vois que vous avez des adeptes.
Je trouve cela parfait. Bonne continuation.



Merci Blogkrieg, surtout que j'ai deux bonnes années de "cartouches" devant moi !
De plus, tout en faisant plaisir, c'est la meilleure façon de rompre la solitude inhérente à tout travail de création...
Noir Express

2







Tandis que Père était en train d’être réduit à sa plus simple expression dans le four du Père-Lachaise, je me suis dit qu’en fait, Mère et moi, nous avions eu une impulsion heureuse en l’aidant à « passer ». Nous lui avions évité de finir dans un mouroir à brève échéance et permis de partir chez lui. Son souhait le plus cher.
J’en éprouvais une grande sérénité et je me suis laissé bercer par les flots de La Moldau – de Smetana – qu’il avait lui-même choisie de longue date pour sa crémation.
Mère aussi semblait sereine. D’ailleurs, les quelques proches que nous avions été dans l’obligation d’inviter affichaient la même sérénité. Il y en avait même un qui dodelinait du chef en suivant la mesure.
Seule ma sœur larmoyait et reniflait. Mais Marie-Jeanne-Louise a toujours été un cas.
Dans chaque famille, si l’on y regarde de près, il y a un cas. Une sorte de mouton noir.
Un excentrique, une hystéro ou une dépressive – souvent l’une ne va pas sans l’autre –, un drogué, un fada ou un déjanté. Parfois, il y a pire. Un pédophile, un voleur ou un meurtrier. Et les intermédiaires : le parano, le schizo, etc.
En général, chaque famille essaie de faire avec. Tentant de porter sa croix avec discrétion.
Marie-Jeanne-Louise était aussi proche de Père que je le suis de Mère. Entre elle et Mère, ça n’a jamais vraiment fonctionné. Faut quand même reconnaître que Mère n’y a jamais mis du sien non plus. Elle ne s’est jamais cachée pour dire qu’elle ne la désirait pas et qu’elle a tout tenté pour la faire passer. La cuite phénoménale limite coma éthylique, le sautillement sur place des heures durant, etc.
J’avais sept ans et ça m’a beaucoup marqué. Au début, tout au moins. Car Mère s’est rendu compte de mon trouble et m’a expliqué qu’elle m’aimait trop pour m’imposer la présence d’un petit frère ou d’une petite sœur. Qu’on était trop bien tous les deux – elle oubliait Père mais je n’allais pas m’en plaindre.
Pourtant, contrairement à ce qu’elle prétend, Mère n’a pas vraiment tout fait. Elle n’a pas avorté. Et pas par sentiments religieux. Plutôt par une sorte de blocage psychologique. Père souhaitait un deuxième enfant mais je soupçonne que l’embryon que portait Mère était le fruit du péché.
D’un côté, elle voulait s’en débarrasser, de l’autre elle culpabilisait pour cause d’adultère. Ou, plus simplement, elle désirait inconsciemment le conserver.
Toujours est-il qu’elle sautilla durant plusieurs semaines et ne cessa que lorsqu’elle ressentit l’effet d’un pincement lombaire.
– Si j’avais pu continuer, tu ne serais pas là, ma fille.
À cinq ans, Marie-Jeanne-Louise se mettait à pleurer sans raison. À dix, elle tentait de donner des coups de pied à Mère. À treize, elle devint hystérique et se mit à piquer des colères phénoménales. À quatorze, elle se mit à fumer de l’illicite. À quinze, ce fut sa première « fausse couche » – elle, elle y eut droit. Puis elle enchaîna les fugues et deux autres avortements avant ses dix-huit ans. Le dernier la laissant stérile. Entre-temps, elle s’était mise à la ligne de coke, l’argent de poche – sa « pension » – que Père lui donnait en cachette y pourvoyant.
Désintoxication, rechute. Bref, le calvaire habituel pour les familles.
Le résultat ? À quarante-deux ans, elle a le crâne rasé – là, c’est pas vraiment par désir de choquer, mais à cause de son TOC qui la pousse à s’arracher les cheveux, et c’est donc un moindre mal –, une rose noire tatouée sur la nuque, un piercing dans le nez, un autre dans la lèvre, des sortes d’épingles à nourrice dans le lobe des oreilles, un anneau dans le nombril et – paraît-il, car je ne l’ai jamais vu, et préfère mieux pas – un dernier dans les lèvres du sexe.
Elle mesure un mètre soixante-dix et pèse quarante-deux kilos. Un véritable sac d’os à la peau pâlotte et vêtue de cuir noir de pied en cap. Le pantalon taille basse ras le pubis, évidemment – mais ça ne peut faire bander personne vu l’état général – et des espèces de bustiers SM ultra-étroits qui n’ont, de toute façon, pas grand-chose à recouvrir.
D’ailleurs, si ce n’était le défaut de renflement du pantalon à l’entrecuisse, elle pourrait passer pour un mec.
C’est dire si, dans le salon du crématorium, elle fait tache parmi l’assistance guindée. Et, tout compte fait, je ne sais pas si les larmoiements et reniflements sont l’effet de sa peine ou les conséquences de sa sniffette chronique.
Mère et moi, nous en avons toujours eu honte. Mais, de façon incompréhensible, Père lui a toujours tout passé, lui trouvant mille et une excuses.
Je dis de façon incompréhensible eu égard à la position sociale et professionnelle qu’a occupée Père en tant que procureur de la République. Fonction toute de rigueur et la plus anti-laxiste qui soit.
Si c’était pour marquer des points dans sa guéguerre quotidienne avec Mère, il faisait mouche à chaque visite de Marie-Jeanne-Louise, car Mère avait carrément honte de sa fille. Surtout vis-à-vis des éventuels voisins qui auraient pu croiser Marie-Jeanne-Louise ce jour-là.
Pourtant, notre immeuble cossu de l’avenue Charles-Floquet en voyait d’autres avec le fils de l’ambassadeur qui avait viré Hare Krishna et se baladait en robe safran. Ou le prof de philo du troisième étage, héritier d’un grand nom de France, comme il est coutume de dire, et qui déambulait, été comme hiver, en short, sandalettes pieds nus et avec un béret orné d’une étoile rouge à la Guevara.
Mais il faut reconnaître que même la femme nymphomane de l’ex-conseiller à la Cour des comptes du premier, qui s’habillait mini à soixante-quinze ans, se peinturlurait comme un Brésilien et portait ses cheveux en choucroute des années cinquante, paraissait convenable eu égard à ma sœur.
Marie-Jeanne-Louise faisait vraiment gore dans le décor et Mère profitait de sa visite pour filer faire du shopping rue du Faubourg-Saint-Honoré, la seule digne d’intérêt, l’avenue Montaigne étant par trop vulgaire à son goût.
Ces jours-là, Père payait deux fois. La « pension » de sa fille et les achats dispendieux de sa femme.
Mère, quand elle rentrait après le départ de l’intruse, exigeait de connaître le montant exact de la somme que Père avait remise à Marie-Jeanne-Louise. Et elle n’était satisfaite que lorsque le montant de ses achats avait été supérieur à celle-ci. Personnellement, j’ai toujours soupçonné Père de tricher pour avoir la paix.
Mère a toujours suspecté Père et Marie-Jeanne-Louise d’entretenir des relations troubles. Ce qui me paraissait l’évidence même connaissant ma sœur. Mais, de là à imaginer des relations « coupables », comme disait Mère pour mettre les points sur les « i », il y avait une marge. Père aurait fini, sinon, par choper une des saloperies que charriait le sang de sa fille.
Je crois plutôt que les soupçons de Mère lui avaient servi de prétexte pour faire chambre à part.
Quoi qu’il en soit, d’un côté ou de l’autre, ça coûtait un max à Père. Au fil des ans, il avait fini par vendre, parcelle par parcelle, ses chasses de Sologne et je m’attendais à découvrir chez le notaire que son château de Milain – une petite merveille Louis XIII entourée de ses douves en eau, mais sans confort moderne et un gouffre en soi sans avoir besoin de l’aide de Marie-Jeanne-Louise – devait être hypothéqué.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
2 (suite)






La famille de Père est une famille de gens de robe remontant à François Ier et anoblie précisément par Louis XIII. Et notre nom a reçu sa rallonge nobiliaire lorsque ses ancêtres sont entrés en possession de cette terre seigneuriale.
Les De Dugon de Milain.
Rallongé en « de la Rochepic de Croisieu » grâce au mariage avec Mère, issue de la vieille noblesse bretonne.
Qui dit noblesse bretonne, dit généralement noblesse pauvre. Mais les ancêtres de Mère, seigneurs aux alentours du Croisic, avaient su profiter de leur proximité avec le grand port atlantique qu’était Nantes pour investir dans la traite négrière avec succès.
Il y avait certes des pertes avec une matière première éminemment périssable pour de multiples raisons, mais celle-ci était renouvelable à satiété et, avant que les bonnes âmes ne s’en émeuvent, l’investissement initial avait été multiplié par un coefficient qui ferait mourir de jalousie les multinationales actuelles.
Le sang noir était juteux et les consciences négrières étaient immaculées. Grâce à Voltaire. Un dieu vivant dans la famille de Mère malgré son ancrage breton. Ce qui n’empêchait pas les mâles de la famille d’être envoyés poursuivre leurs études chez les Jésuites – les ennemis jurés de Voltaire. Ainsi, les deux frères de Mère firent leurs études à Saint-François-Xavier de Vannes.
Ce fut également le sort de Père car sa mère était originaire de Guérande, de noblesse bretonne, mais, elle, réellement pauvre et catholique. Unie par cousinage à la famille de Mère. Ce qui explique que Père et Mère se rencontrèrent car Père eut pour condisciple à Vannes le frère aîné de Mère. Le fait que les fortunes respectives des De Dugon de Milain et des De la Rochepic de Croisieu fussent équilibrées fit le reste et les conduisit au mariage.
Un mariage d’amour, malgré tout, car Mère fut très belle. C’est une vraie bretonne toute brune aux yeux bleus. Sûrement bleu azur dans sa jeunesse, mais ils ont viré bleu acier avec le temps. Ou bleu granitique, ce qui exprime parfaitement le caractère de Mère : un roc. Fracassant tout ce qu’elle déteste, et elle déteste tout et tout le monde, excepté moi, qui ai toujours été son dieu, sa fierté, sa raison de vivre. En fait, le véritable, seul et unique amour de sa vie. Mais je le lui rends bien. Je ne suis pas un ingrat. J’aime Mère.
Parfois, cet amour exclusif de Mère m’a été pesant, je dois le reconnaître. Il ne m’a pas permis, à l’âge où, enfant, un petit garçon est enclin à se tourner vers son père, ce héros mystérieux, à développer une réelle relation avec Père. Et Marie-Jeanne-Louise est devenue sa préférée dès le jour de sa naissance.
À huit ans, je me suis senti rejeté par Père. J’en ai beaucoup souffert et ça a été comme une plaie ouverte jusqu’à aujourd’hui. Sa mort semble l’avoir miraculeusement cicatrisée.
Et c’est le jour de ma revanche. Qu’importe si le château familial est hypothéqué, j’hérite de ce qui m’est le plus précieux, le titre de Père. Baron ! Baron d’Empire, soit, mais baron tout de même.
Le Baron Hector-Louis de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu. Moi !
Ce titre de baron a été acquis par un ancêtre « de sac et de corde », selon Mère. Le cadet des De Dugon de Milain, prêtre qui s’enflamma pour la Révolution de 89 et se défroqua, adhéra aux Jacobins et devint accusateur public. Alors « citoyen Dugon », il fit condamner ses deux aînés, officiers soupçonnés de sympathie pour le général-traître Dumouriez. La connivence n’était pas établie, mais cet aïeul était, paraît-il, un orateur-né. Et, comme il traficotait un peu dans le marché noir de l’époque et qu’il était sous le coup d’une dénonciation pour prévarication, ce zèle le blanchit – si je puis m’exprimer ainsi s’agissant de têtes tranchées net – sur-le-champ.
Rejoignant les thermidoriens in extremis, il devint par la suite un fidèle de Bonaparte par l’intermédiaire de Joséphine de Beauharnais dont il avait été un des amants.
Il fut nommé un temps préfet du Loir-et-Cher par l’Empereur, reprenant alors ses rallonges nobiliaires, pour finir conseiller d’État et recevoir le titre de baron en 1812.
Bien qu’il eût quitté la barque de l’Empereur une semaine avant son abdication de 1814 et fût sagement resté sur ses terres de Milain lors des Cent Jours, son passé d’accusateur sous la Révolution le tint en disgrâce sous Louis XVIII. Mais Charles X en fit un procureur du roi.
Père a toujours voué à cet aïeul une dévotion extrême pour avoir apporté à la famille un titre nobiliaire et accru sa fortune par l’achat de biens nationaux.
À ses yeux, en sacrifiant ses deux frères, il avait sauvé la « famille » à une époque où tant d’autres sombrèrent à jamais corps et biens au grand complet.
C’était un sujet de dispute continuelle entre lui et Mère.
Mère jugeait ce « citoyen » Dugon tout à fait immoral et infréquentable dans l’arbre généalogique familial. – Sur ce point, je la jugeais de mauvaise foi et Père avait raison de rappeler le passé négrier des De la Rochepic. Mais ni la Révolution ni l’Empire n’étaient en odeur de sainteté dans la famille de Mère qui se trouva réduite à sa plus simple expression en nombre de mâles à la fois par sa malheureuse adhésion à la chouannerie et les malencontreuses accointances du chevalier de la Rochepic de Croisieu avec Cadoudal.
Néanmoins, un titre de baron d’Empire a malgré tout plus fière allure que celui de chevalier d’Ancien Régime, surtout en République, et Mère a toujours aimé arborer son titre de baronne. De baronne douairière à présent.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
2 (suite et fin)





Même si ça laisse le temps de penser ou de rêvasser, c’est incroyablement long une crémation. Ça me semblait aussi long et ennuyeux qu’une messe.
Marie-Jeanne-Louise avait cessé de larmoyer mais continuait de renifler tel un métronome et on était reparti sur le début de La Moldau.
Je n’y avais guère prêté attention jusqu’à présent. Pourtant, en héritant du titre et de ce qui resterait de la fortune de Père, je me devais de transmettre l’un et l’autre à mon tour. Au moins le titre, qui est un atout essentiel dans notre société égalitariste, un précieux vade-mecum qui permet de faire la différence, entre autres, avec les « nouveaux entrants ». Pour parler pudiquement d’un sujet délicat.
À cinquante ans, ce n’est pas un problème pour un homme. L’inconnue, c’est la réaction de Mère quand j’aborderai le problème avec elle. À moins qu’elle n’y ait également songé sans avoir trouvé le temps de m’en parler vu les circonstances. Mère pense toujours à tout. Surtout lorsqu’il s’agit de mon bien.En fait, si ma sœur était normale et en état de procréer, je lui aurais passé le flambeau de bon gré. Cela m’aurait évité ce que je considère être une corvée.
Je me sens mal à l’aise avec les femmes – sauf Mère, bien sûr. Depuis toujours. Et je sais pertinemment que c’est la faute à Père qui ne m’a pas permis de me développer affectivement et psychiquement comme un petit garçon normal en me rejetant vers les jupons de Mère alors que j’avais tant besoin de lui. Il n’y a pas de doute possible et je sais de quoi je parle étant donné que je suis psychiatre-psychanalyste. Peut-être à cause de ça, justement.
La thérapie psychanalytique, je n’y crois guère, mais c’est ce qui me rapporte le plus et ça me permet de garder mes clients pour lesquels la psychiatrie ne peut rien. Non pas qu’elle soit parfois impuissante, mais elle ne peut traiter ce que je nomme les « zinzins ». Ces nouveaux romantiques qui traînent leur spleen et leurs névroses à longueur de vie telle une queue de paon. Essentiellement des femmes, d’ailleurs. Comme par hasard.
Et puis il y a les déviances d’un jour ou d’un siècle, telle la nymphomanie.
Au siècle dernier, les parents d’une jeune fille nymphomane la traînaient chez Freud. Aujourd’hui, ils lui filent la pilule, et basta !
Donc, j’en prends, j’en laisse, mais je donne toujours satisfaction à mes clients qui s’adressent à moi en état de souffrance réelle ou imaginaire, en utilisant, comme je dis, une de mes deux « potions ». En fait, je soulage. Ce qui n’empêche pas de laisser souvent le problème entier. Comme pour moi et ma « peur » acceptée des femmes – sauf Mère.
Elle m’a collé durant mon enfance une telle frousse des femmes que je n’avais d’autre recours qu’elle-même puisque Père m’avait rejeté.
Quelle faute avais-je commise pour être ainsi ignoré par mon propre père ? Aucune, bien sûr. Mais la blessure était là et je me la traîne toujours.
Alors j’ai passé ma jeunesse à étudier sous le contrôle sévère de Mère sans avoir jeté un seul regard sur le fessier ou la poitrine d’une fille.
Ma première expérience en la matière, je ne l’ai connue qu’à vingt-cinq ans au cours de mon internat lors d’une orgie en salle de garde à laquelle je n’avais pu échapper.
Le choix était simple : soit le gros Michel me dépucelait, soit je sautais Savannah. J’ai évidemment sauté Savannah, mais le stress de devoir surveiller mes arrières dans le même mouvement était tel que je ne suis jamais parvenu à mes fins. Mais Savannah a été chic, elle a dit que j’étais « OK ».
La seule fois où je suis allé de moi-même à la rencontre d’une jeune femme, c’est lors de ma dernière année d’hôpital. Une psy aussi coincée que moi, toute binoclarde mais avec un corps sculptural. Mylène. Les hormones ont failli faire le reste. Mais, à peine je commençais à me déboutonner ma blouse après m’être isolé dans le coin toilettes d’une chambre vide, elle m’a sorti :
– Toi, t’as un problème avec ta mère.
J’en suis resté comme deux ronds de flan.
– Comment t’as deviné ?
– Je suis psy, qu’elle a répondu en se marrant.
En fait, elle n’était pas aussi coincée que ça et elle a tout fait. Enfin, presque. J’avais un mal fou à devenir raide.
– C’est pas grave, m’a-t-elle dit maternelle. Ça arrive parfois la première fois.
À la troisième, nous y sommes parvenus. Mais le côté laborieux de la chose m’a ôté une grande partie du plaisir que j’en escomptais.
Quinze jours plus tard, je l’ai présentée à Mère.
Mère a fait la gueule en prenant ses grands airs de baronne de Dugon de Milain née de la Rochepic de Croisieu.
Quand elle fait cette tête-là d’aristo hautain, je comprends qu’il y en ait qui ont eu envie d’en raccourcir. Dont mon aïeul « révolutionnaire ».
Après le départ de Mylène, Mère m’a jeté :
– Ce n’est pas une femme pour toi !
Au ton, j’ai compris que j’avais à choisir entre Mère et Mylène.
Bien sûr, j’ai choisi Mère. Je ne pouvais pas supporter l’idée qu’elle me rejetterait de sa vie si je suivais Mylène et je n’étais pas certain que Mylène me comprendrait aussi bien que Mère.
Quand j’ai annoncé ma décision à Mylène, elle m’a répondu :
– Ça ne m’étonne pas. Je m’y attendais.
Mais comment pouvait-elle connaître d’avance ma décision ?
J’y ai vu la confirmation que Mère l’avait bien jugée au premier regard. Mylène n’était pas une femme pour moi.
J’ai malgré tout passé une sale période. Car, si Mylène ne pouvait être la femme de ma vie, aucune ne le serait jamais.
– Mais je suis là, mon trésor. Aucune femme ne pourra jamais te comprendre et t’aimer autant que ta maman.
Mère avait raison – comme toujours. C’est elle la femme de ma vie. Mais c’est parfois pesant et je n’aurais peut-être jamais dû installer mon cabinet à deux immeubles de là.
J’ai toujours été conscient que mes relations avec Mère sont problématiques, mais, après tout, peut-être est-ce pour cela que mes patients me jugent bon médecin.


Ouf ! c’est fini. On va bientôt nous remettre l’urne de Père et pouvoir prendre l’air.
La Moldau commençait à me sortir par tous les pores de la peau et j’ai l’impression de ne pas être le seul à être soulagé.



© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
3






Je ne sais pas si Père se jugeait immortel, en tout cas il a laissé ses affaires dans un piteux état.
Entre les biens de la communauté et ses biens propres, ça a été vite réglé. Le cinq-pièces de l’avenue Floquet est au dernier vivant et, comme je m’y attendais, le château de Milain est hypothéqué.
Mais la surprise a été la révélation de la présence d’un troisième héritier, outre ma sœur et moi.
Révélation, façon de parler. Ça nous est tombé plutôt comme une bombe sur le coin du nez et j’ai eu un mal fou à maîtriser Marie-Jeanne-Louise quand elle s’est jetée en travers du bureau du notaire en hurlant qu’elle allait étrangler « ce vieux salaud ».
La seule à être restée stoïque, c’est Mère. Je l’ai immédiatement soupçonnée d’être au courant de la chose. Cela a semblé ne lui faire ni chaud ni froid. Ce qui ne m’a guère étonné car Mère est assez égoïste en ce qui concerne ses biens et ses intérêts financiers. Que ça nous fasse un tiers de moins sur les biens restants de Père, elle s’en contrefout.
Moi pas. Mais je ne l’ai pas manifesté avec la même exubérance hystéro que ma sœur. Je me suis contenté de me racler la gorge sans prononcer un mot.
À présent, je suis persuadé que Marie-Jeanne-Louise est le fruit du péché. Si Mère n’avait rien à se reprocher, elle m’aurait révélé l’existence du bâtard de Père. Mais elle devait craindre, car elle savait que j’aurais demandé une explication à Père, qu’il ne me révèle sa propre faute, et Mère a toujours tenu à se présenter moralement irréprochable.
Donc, Marie-Jeanne-Louise et moi avons découvert l’existence d’un demi-frère. Un certain Louis-Amédée Duluy. Trente-huit ans.
J’ai immédiatement reconnu le prénom de l’aïeul momentanément jacobin. Mais « Duluy » n’est pas un nom de notre monde. Les nôtres ont des rallonges.
Puisque le notaire était en possession de son identité, je me suis étonné de l’absence de ce tiers.
Me Gibraudin, gêné, a toussoté. Mère est venue à son secours alors qu’il virait pivoine.
– Parce qu’il est en prison, a-t-elle dit d’un ton badin, très classe en l’occurrence.
Décidément, Mère savait beaucoup de choses.
Grand silence. Pire qu’au crématorium puisque sans Moldau.
Rompu par Marie-Jeanne-Louise d’une voix étranglée de fureur.
– Et il peut hériter ?
– Rien le l’empêche, mademoiselle, a répondu avec prudence le notaire échaudé.
– Un criminel peut hériter ? a surenchéri Marie-Jeanne-Louise. Mais dans quel monde vivons-nous !
Ça lui allait bien de dire ça. Mère a d’ailleurs haussé les épaules en levant les yeux au ciel et en poussant un gros soupir pour faire entendre à sa fille qu’elle était stupide.
Se sentant épaulé par Mère et mon silence, le notaire a cru bon de dire :
– Il n’a pas tué feu monsieur le baron, mademoiselle.
– Mais papa n’a pas été tué. Je ne vois pas le rapport…, s’est étonnée Marie-Jeanne-Louise.
Mère l’a foudroyée du regard.
– Seuls les parricides ne peuvent hériter de leurs parents…
Me Gibraudin allait partir dans les méandres des dispositions législatives successorales. Mère l’a remis sur les rails poliment mais sèchement.
– Revenons au fait !
Le notaire s’est éclairci la voix.
– Si M. Louis-Amédée Duluy accepte la succession, les biens propres de feu monsieur le baron seront partagés en trois parts…
– Égales ? est intervenue ma sœur.
Le regard du notaire a imploré de l’aide auprès de Mère.
Elle s’est contentée de lui signifier d’un léger mouvement de menton de poursuivre.
– Égales, oui, mademoiselle, je regrette, croyez-le bien. De nos jours, la vraie famille n’est plus protégée et, à ce train-là…
– Au fait, s’il vous plaît, maître !
Raclement de gorge. Toussotement.
– Euh, l’ensemble du domaine de Milain, château, dépendances, terres, bois et étangs compris, est évalué à un million huit cent mille euros. Euh, si l’on déduit l’hypothèque de deux cent mille euros, il reste un million six cents mille euros à partager en trois, bien sûr sans tenir compte des frais, taxes et droits de succession, et si vous parvenez à trouver acheteur à ce prix. À moins, bien sûr, que vous ne souhaitiez conserver ce domaine dans la famille… Dans ce cas, euh, il faudrait vous arranger entre vous trois et rembourser l’hypothèque. Mais je ne pense pas que vous souhaitiez coexister avec M. Louis-Amédée Duluy…
– Pourquoi pas ? a lâché Marie-Jeanne-Louise pour le simple plaisir d’emmerder le notaire.
Mère a levé les yeux au ciel en soupirant.
– N’importe quoi !
– Mais c’est mon frère ! a rétorqué ma sœur avec un large rictus qui est chez elle l’expression du sourire.
Marie-Jeanne-Louise use et abuse d’une ombre à paupière noire et d’un rouge à lèvres écarlate. Aussi, lorsqu’elle « sourit », avec ses dents jaunâtres elle offre l’apparence d’une gargouille polychromée.
Nous, Mère et moi, on a déjà vu, nous sommes habitués, mais Me Gibraudin en a eu un haut-le-corps. Et il s’est pétrifié quand ma sœur a pointé sur lui un doigt à l’ongle effilé – de couleur noire, évidemment – pour lui demander :
– D’ailleurs, maître, pour quelle raison mon frère séjourne-t-il « en taule » ?
Le regard du notaire a imploré de nouveau en vain l’aide de Mère.
Mère ne se sentait plus concernée et bâillait ostensiblement, mais avec élégance.
– J’attends !
Marie-Jeanne-Louise est l’impatience incarnée. À la fois impérieuse et colérique. Comme si le monde devait être à ses pieds.
Mais par qui Mère a-t-elle bien pu se faire saillir pour engendrer un tel être qui nous est si différent ?
– Mademoiselle, a fini par bafouiller Me Gibraudin, M. Duluy est en prison pour avoir commis un crime…
– Un crime ? s’est exclamée ma sœur avec une pointe d’excitation trahissant un net intérêt tout à fait malsain.
– Oui, mademoiselle, M. Duluy a assassiné un homme.
– Mon frère est un meurtrier ?
À quoi s’attendait-elle ? À tout prendre, valait mieux un tueur ordinaire dans la famille qu’un tueur d’enfants ou de femmes.
– Oui, mademoiselle, il a abattu de sang-froid un proxénète.
– Mais ça change tout ! s’enflamma Marie-Jeanne-Louise. C’est un justicier s’il a abattu une telle ordure. La place de mon frère n’est pas en prison…
C’était quasiment de l’erreur judicaire.
Mère, absente, jouait avec le fermoir de son Chanel.
Me Gibraudin sembla décontenancé. Il n’avait pas compté jusqu’à ce jour d’anarchiste au nombre de sa clientèle.
– Il faut faire quelque chose ! éructa ma sœur en bondissant de son fauteuil telle une diablesse.
Mère avait toujours refusé que l’on fît enfermer sa fille – on enferme rarement les dingues dans notre monde pour ne pas laisser peser la suspicion sur la lignée. Pourtant, c’eût été la seule chose raisonnable à faire en ce qui la concerne.
Elle me prit à partie vu qu’elle n’adressait plus la parole à Mère depuis des années.
– Remue-toi, Totor ! Pour une fois, fais au moins une chose de bien dans ta vie d’aristobourge !
Ma sœur n’a jamais pu m’appeler Hector-Louis, même pas Hector. Depuis toute petite, elle m’appelle Totor. C’est ridicule au possible. J’ai l’air de quoi !
Quant à « aristobourge », ce serait plutôt un hommage dans sa bouche. Pour Marie-Jeanne-Louise, un véritable aristocrate ne doit pas travailler. C’est déchoir. Seuls les « bourges » travaillent. Et quiconque travaille est « bourge ». Même le balayeur ou le facteur.
A contrario, quiconque ne travaille pas est aristo. Tous les parasites et les déchets de notre société sont à ses yeux les authentiques aristocrates de notre temps. Le Sdf occupant le haut de la hiérarchie. Mais – attention ! – à condition qu’il ne tende pas la main pour mendier.
En fin de compte, ça se résume aux « pensionnés » dans son genre. En attendant l’héritage.
Mère m’a jeté un regard en coulisse. Elle ne le reconnaîtrait jamais même la tête dans la lunette de l’échafaud, mais elle partage avec sa fille cette conception de l’aristocrate qui ne doit pas déroger en travaillant. Elle m’a toujours reproché d’avoir ouvert un cabinet après mes études. Le diplôme suffisait, que diable avais-je besoin de « m’embourgeoiser » !
J’ai eu comme un mauvais pressentiment. Marie-Jeanne-Louise et le bâtard criminel ne pouvaient que s’entendre comme larrons en foire.
Heureusement que ce fleuron de la famille jusqu’alors inconnu était en prison. Au moins un des deux était enfermé !


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
4






Je n’ai pas eu « à me remuer » pour le bâtard de la famille. Il avait purgé huit ans et dans trois mois il aurait payé sa dette à la société.
Ce que Me Gibraudin avait omis, par prudence, de nous révéler, mais que Mère – qui connaissait tout de l’histoire dans ses moindres détails – me révéla, c’étaient les circonstances dans lesquelles Louis-Amédée avait abattu un proxénète. Pourtant, j’aurais dû m’en douter. Il ne pouvait être un honorable « justicier » comme l’avait fantasmé ma folle de sœur.
Très prosaïquement, Louis-Amédée Duluy convoitait le « territoire » de Dominique Borgio et s’était débarrassé de son rival en affaires de la façon la plus définitive qui soit.
– Avec un prénom pareil, me dit Mère en faisant référence à notre aïeul « révolutionnaire » par elle honni, à quoi d’autre peut-on s’attendre d’un tel individu !
Effectivement, Louis-Amédée deuxième ne risquait guère de se faire épingler la Légion d’honneur.
Dans l’attente de la sortie en liberté du bâtard et du règlement de la succession de Père, mes problèmes de reproduction ont failli passer au second plan.
– Cela peut attendre ! a lâché Mère lorsque j’ai abordé, avec le plus grand tact possible, la question de la survie de notre titre au sein de la famille.
– Mais, Mère, je suis bien obligé d’envisager une union…
– Vous n’y pensez pas, Hector-Louis ! m’a-t-elle coupé.
Je voussoie Mère, mais il est rare qu’elle en use de même à mon égard. Sauf quand elle est en colère et que je ne me plie pas à ses volontés.
– Eh bien, si, justement, j’y pense ! ai-je osé. J’ai cinquante ans et, même si cela ne m’enchante guère, je dois envisager de me marier. Soyez raisonnable, Mère. Comment procéder autrement si je veux transmettre mon titre ?
– Votre titre, comme vous dites, appartient à la famille et, en l’absence de votre père… Dieu l’ait en sa sainte garde !… (ça c’était nouveau dans la bouche de Mère et j’en suis resté coi), il me revient d’y réfléchir et d’en décider.
Dans ces cas-là, Mère est comme Marie-Jeanne-Louise, elle perd la mesure et se croit encore sous l’Ancien Régime.
Je n’ai pas eu à attendre longtemps la sentence de Mère. Elle est tombée le surlendemain à l’heure du dîner. – Depuis la mort de Père, je prends tous mes dîners avec Mère puisque je suis venu habiter l’appartement familial trop grand pour elle seule. J’étais réticent car j’apprécie mes soirées de célibataire en tête à tête avec un bon livre, mais Mère a prétexté ses crises d’angoisse auxquelles elle est sujette depuis ma naissance. Que seule ma présence apaise. Depuis toujours.
Moi-même, d’ailleurs, quand j’en éprouve, je me réfugie auprès de Mère.
D’après un de mes confrères psychiatres, ces crises « en miroir » trouveraient leur origine dans le fait que je sois né trois semaines après terme et que Mère m’ait allaité jusqu’à quatre ans.
Même en étant de la partie, je trouve ça ridicule. Mère a été heureuse de me porter et je suis le trésor de sa vie. Elle a été comblée par ma naissance et, si je suis resté en elle au-delà du terme, c’est parce que son gynécologue était « un incapable recommandé par votre père ».
Quant à l’allaitement, n’exagérons rien. Elle n’avait plus de lait bien avant mes quatre ans. Elle me donnait simplement son sein à téter quand je le réclamais. Et c’est quand même plus sain de téter la mamelle de sa mère que des « tototes » en plastique infestées de microbes ou un pouce sale !
L’autre jour, à la télévision, lorsque j’ai entendu un confrère de renom, pédopsychiatre qui plus est, tout comme moi, dire que, lorsqu’il avait connaissance du cas d’une brave maman donnant encore le sein à son enfant de quatre ans, il en avisait le judiciaire, j’en suis tombé des nues.
Mais où va-t-on ? Où en est arrivée notre société ? On laisse courir les vrais pédophiles et on inculperait les mères au prétexte de pédophilie maternelle !
N’importe quoi ! C’est le monde à l’envers. Un dévoiement absolu. Les anarchistes et les destructeurs de la famille investissent la psychiatrie…
Je m’en étouffe encore d’indignation. Mère, ma maman à moi, si aimante et que j’aime tant, pédophile ?
Heureusement qu’elle n’allume son téléviseur que pour « Questions pour un champion », sa seule dérogation à France-Culture.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
4 (suite et fin)






– Tu m’écoutes, mon trésor ?
– Humm… oui, bien sûr, Mère.
J’ai longtemps rougi de confusion lorsque Mère me surprenait en « défaut d’écoute ». Toutefois, à force de prendre sur moi-même, je suis parvenu à donner le change aisément. Ce qui était nécessaire car Mère a un besoin irrépressible de parler – du moins, avec moi – et cela n’est pas toujours du plus grand intérêt.
J’écoute Mère. Ce doit être important parce que, l’un des rares moments où elle se tait en ma présence, c’est lors des repas. Par discipline. Et, là, elle a commencé avant même d’avoir attaqué le consommé d’asperges.
– J’ai longuement réfléchi, mon amour. À la fois en tant que mère et en tant que chef de famille depuis la disparition de ton malheureux père – que Dieu l’ait en sa sainte garde !…
Je n’ai pu m’empêcher de m’interroger sur cette nouvelle lubie. Elle en oublie qu’elle a elle-même abrégé les souffrances de Père, d’une façon que le code pénal assimilerait difficilement à de l’euthanasie, et elle se considère comme étant le nouveau « chef » de famille…
Elle me fait un transfert et elle me pique ma place par la même occasion.
Je suis le chef de famille. C’est moi le baron ! La douairière, c’est purement honorifique. Elle ne va tout de même pas se la jouer Catherine de Médicis !
– Mère…
– Ne m’interrompez pas, Hector-Louis ! J’ai à vous parler de votre avenir et, précisément, de ce qui vous tient à cœur…
Je me retranche toujours en moi-même quand Mère me voussoie. J’ai toujours eu si peur qu’elle me rejette, qu’elle me juge indigne de son amour.
– Pourquoi sursautes-tu, mon chéri ? Parfois, j’ai l’impression que tu me crains… Oui, excuse-moi, tu n’aimes pas mon voussoiement, mais il faut bien que je te réprimande quelquefois. Surtout quand tu ne m’écoutes pas… Où en étais-je ? Tu me troubles, mon chéri, tu vois, comme au premier jour que j’ai su que je portais en moi le grand amour de ma vie, celui qui allait illuminer toute mon existence… toi… Voilà, t’es rassuré, mon trésor ?
Quand Mère me parle ainsi en caressant ma main, je me sens à chaque fois redevenir petit garçon. Plus même, j’ai le sentiment d’éprouver alors le même bien-être que lorsque j’étais lové en elle, petit embryon radieux…
– Oui, Mère. Mais je n’ai pas besoin d’être rassuré sur ce point. Je ne sais que trop l’amour que vous me portez…
– Oui, mais toi, vilain garçon, tu penses à te marier…
Mère m’a pris au dépourvu. Ça m’était momentanément sorti de la tête.
– … et peut-être à aller vivre ailleurs avec cette étrangère, en me laissant seule et m’oubliant…
– Oh ! Mère, c’est impossible !
– Je sais, mon trésor. Ce me serait insupportable tout autant qu’à toi. Aussi, je pense avoir trouvé une solution qui n… euh, qui te satisfera…
Je buvais les paroles de Mère en étreignant sa main. Mère avait donc su se montrer compréhensive et mettre de l’eau dans son vin. Je lui en étais infiniment reconnaissant et nous allions tous – Mère, ma future et moi – pouvoir vivre en bonne harmonie.
Le ton de Mère a soudain changé. Il était subitement passé de l’affectueux au décidé un brin autoritaire. Mais j’y suis habitué et ce n’est pas maintenant que Mère changera de caractère.
– Le mariage n’est pas la bonne solution. Si tu te maries, tel que je te connais avec ton esprit d’indépendance et ton esprit « vieux garçon », tu ne le supporteras pas longtemps. Tu vas vite te sentir emprisonné, et même une prison dorée reste une prison. Crois-en mon expérience ! De plus, comme tu es un beau parti dans notre monde, ta fiancée – car j’espère que tu as songé aux fiançailles – se montrera adorable, mais, une fois la bague au doigt, elle risque de se révéler une mégère. Crois-moi, les femmes sont des démons quand elles ne sont pas des garces !
J’étais dubitatif.
– Mais…
– Ne t’inquiète pas, mon trésor. J’ai la solution.
– Ah !
– Et elle est moderne, crois-moi… Tu sais, ou tu ne sais pas, car je crois que tu ne fais pas toujours attention à moi…
– Mère !
– Si, si, je sais ce que je dis. Mais ne m’interromps pas à chaque phrase, s’il te plaît… Ah ! oui, je voulais te dire que, malgré mon attachement à nos valeurs et à nos traditions, je suis… ne serait-ce que par curiosité et par soif de connaissance – mais je ne sais que trop bien où nous mènera toute cette décadence –… je suis l’évolution de la société ordinaire et les prétendus progrès de cette science diabolique…
J’étais un peu perdu. Je ne voyais pas très bien où Mère voulait en venir.
– Hier après-midi, pendant que tu étais à ton cabinet, j’ai été rendre visite à Mme Dugroin…
– Mme Dugroin ? m’étonnai-je.
– Mais si, tu connais. Elle habite un peu plus haut, juste à côté, rue Acollas. Elle est mariée au directeur de la banque Faurod mais elle est née Sainte-Foric et une de ses grand-tantes a épousé un de nos cousins par alliance…
Mère s’égarait.
– Elle a une soubrette. Très comme il faut, rassure-toi…
Je me suis soudain réellement inquiété, mes sens professionnels en éveil. Avait-elle l’intention d’embaucher du personnel de maison – féminin qui plus est – ou ses divagations dissimulaient-elles les prémices d’une attaque cérébrale ?
– Elle est bretonne et très saine, Mme Dugroin me l’a certifié… jeune également. Et elle vient d’une famille méritante…
Mère songeait-elle à me faire épouser une soubrette ? Mais elle devenait folle !
– Aujourd’hui, j’ai eu un long entretien en tête à tête avec elle. Et elle est d’accord !
J’étais abasourdi.
– Bien sûr, j’aurais peut-être dû t’en parler au préalable. Mais tu m’as semblé tellement impatient, mon chéri, de vouloir transmettre notre nom que j’ai voulu te faire cette belle surprise…
Les liaisons neuronales de Mère étaient apparemment perturbées. Je me suis ressaisi. Il fallait que je m’en assure sur-le-champ.
– Mais de quoi parlez-vous, Mère ? Avec qui avez-vous eu un long entretien et qui est d’accord ?
Mère eut un haut-le-corps et me jeta un regard hautain.
– Vous voyez, vous ne m’avez pas écouté !
J’ai pris ma voix la plus professionnelle qui soit. M’efforçant de masquer mon inquiétude.
– Mère, vous sentez-vous bien ?
– Mais qu’est-ce qui vous prend, Hector-Louis !
J’étais de plus en plus inquiet. L’agressivité d’un patient est toujours de mauvais augure.
Dans ces cas-là, il faut leur parler comme à un môme. Avec une voix apaisante. En ne posant qu’une seule question à la fois.
– Mère, je vous en supplie, répondez simplement à ma question. De quoi sommes-nous en train de parler ?
Mère me regarda comme si c’était moi qui étais devenu subitement fou. J’ai cru qu’elle allait suffoquer.
Je me suis levé pour lui faire boire son verre d’eau.
– Ne me touche pas !
Elle était devenue hystérique.
Je me suis rassis. Cherchant en vain dans ma mémoire un cas similaire.
Puis Mère s’est mise à pleurer, la tête enfouie dans les mains. Hoquetant.
– Mon fils est devenu fou… je lui trouve une femme et il ne sait même pas de quoi on parle… je savais bien qu’il ne supporterait pas… pourtant elle est très bien cette petite et elle est d’accord…
J’étais écartelé entre mes réactions professionnelles et mes sentiments de fils.
L’idée de me voir épouser une femme lui était si insupportable que l’esprit de Mère s’était évadé dans une chimère. J’en étais profondément ému.
– Mais, Mère, ai-je dit de ma voix la plus câline et en posant ma main sur son bras, je ne peux pas épouser une soubrette…
– Mais qui te parle de l’épouser ! éructa Mère soudainement elle-même en se redressant comme mû par un ressort invisible.
J’en suis resté bouche bée, ne sachant que répondre.
– Il ne s’agit pas de l’épouser, il s’agit de lui faire un enfant !
Mes bras m’en sont tombés. Mère voulait me faire vivre en union libre et procréer hors mariage !
– Mère…
– Tais-toi et écoute-moi, maintenant ! dit-elle en tapotant le coin de sa serviette sur ses paupières. Cette jeune fille est saine et en bonne santé. Elle a dix-huit ans et est très jolie Elle a accepté – pour une somme modique – d’être la mère porteuse de ton enfant. Une fois qu’elle aura accouché, tu reconnaîtras l’enfant, il viendra vivre ici et, elle, elle disparaîtra de notre vie. Tu seras fils père, tu auras un descendant et tu échapperas à l’emprise d’une femme…
Je ne pouvais m’empêcher de juger cela monstrueux en quelque sorte.
– Mère, vous voulez la priver de son enfant…
– Mais non, nous le lui achetons. C’est une simple transaction commerciale. Ces gens-là, c’est l’argent qui les intéresse. Comme tous les pauvres.
– Cette jeune fille est jeune…
– Et vierge, c’est ce qui compte. Mais ne t’inquiète pas, tu n’auras même pas à coucher avec elle, si c’est cela qui te préoccupe. D’ailleurs, elle est d’accord pour que tu lui fasses cet enfant par insémination.
– Insémination…
– Écoutez, Hector-Louis, vous me surprenez et me décevez énormément. Vous donnez l’impression de tomber des nues pour un rien. Pourtant, vous avez dû entendre parler d’insémination artificielle au cours de votre existence, au moins pour les vaches et les juments ?
– Oui, bien sûr… mais…
– Il n’y a pas de mais. Puisqu’elle est d’accord et que tu n’y voies pas d’objection majeure, l’affaire est entendue. Nous pouvons dîner, maintenant !


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
5






Mère a pensé à tout.
Je ne sais comment, elle a trouvé l’adresse d’une clinique à Amsterdam qui s’occupe de ce genre de choses.
Je suis très anxieux. J’ai dû me mettre au Lexomil. Mais c’est sans effet.
Tout compte fait, j’aurais dû opter pour l’adoption. Je m’en suis malencontreusement ouvert à Mère.
– Hector-Louis, à quoi pensez-vous ! Vous voudriez que le futur baron Louis-Anastase (Mère a déjà choisi le prénom de mon fils) de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu soit noir ou jaune ? N’importe quoi, mon pauvre Hector-Louis ! En plus, il refile toujours des miséreux !
Depuis que Mère a pris les choses en main, j’ai le terrible sentiment de me trouver relégué au second plan. D’être supplanté par mon fils dans le cœur et l’esprit de Mère. Et il n’est même pas encore né ni conçu !
Mère semble tenir à ce projet d’enfant plus que je n’y tiens moi-même à présent.
C’est horrible. J’hésite à consulter un confrère.
Deviendrais-je paranoïaque ?
– Cessez de vous angoisser comme ça, Hector-Louis !
Mère me voussoie de plus en plus souvent.
Dans quel engrenage maléfique ai-je mis le doigt ?
En fait, je suis tourmenté depuis que Mère m’a présenté Guenièvre – c’est le prénom de la bonne à tout faire de Mme Dugroin.
Mère l’a fait sur mon insistance, à contrecœur. Selon elle, ce n’était absolument pas nécessaire. Nous n’avions aucun besoin ni aucune raison de nous croiser. Il nous suffisait de nous rendre chacun de notre côté à la clinique, moi pour y déposer ma semence et elle pour s’y faire ensemencer. Mais je voulais que « l’acte », si je puis m’exprimer ainsi, soit empreint d’un minimum d’humanité, à défaut de solennité. Si l’homme peut bénéficier des techniques vétérinaires, il n’est quand même pas un simple « bestiau ».
J’ai menacé Mère de ne pas me rendre à Amsterdam si elle n’accédait pas à mon vœu légitime.
– Hector-Louis, vous commettez une erreur. Cette jeune fille ne doit être rien d’autre à vos yeux qu’un ventre qui portera votre descendance.
Mère a fini par céder, en soupirant. Mais, dès que je me suis trouvé en présence de Guenièvre, j’ai su que Mère – comme toujours lorsqu’il s’agit de mon bien – avait fait preuve de clairvoyance.
À son apparition, j’ai à la fois oublié sa condition de ventre et son état de bonne à tout faire.
Je m’attendais à découvrir une fille de ferme, saine, certes, mais au corps mal dégrossi et aux traits quelconques. Pas une princesse de conte de fées blonde comme les blés et aussi jolie qu’un Botticelli, à la poitrine aussi avenante que celle de Mère.
Guenièvre mériterait d’appartenir à notre monde si elle ne zézayait pas et ne se montrait autant empruntée. Ça « gâche ». Mais peut-être était-elle intimidée par la situation, voire gênée. Comme je l’étais d’ailleurs moi-même, je dois le confesser.
Mère l’a foudroyée du regard quand elle a esquissé une révérence pour me saluer.
– Mozieur le baron, a-t-elle bafouillé maladroitement, joues rougissantes et regard pudiquement baissé.
Comme je restais muet d’ébahissement devant tant de délicatesse et de candeur chez une jeune fille de sa condition, Mère a repris les choses en main. Sèchement.
– Ma fille, monsieur mon fils a tenu à vous rencontrer. Voilà, c’est fait. Pour le reste, nous nous en tiendrons à ce qui a été convenu.
J’ai tressailli. Mère s’apprêtait à la raccompagner sans plus tarder.
Guenièvre m’a jeté un bref regard de biche aux abois, provoquant en moi un émoi sincère. Elle me parut alors aussi fragile qu’une porcelaine de Saxe que la brusquerie de Mère risquait d’ébrécher. Mais je ne parvenais pas à dégoiser le moindre mot.
Mère s’impatientait.
Guenièvre, comme à regret, esquissa une nouvelle révérence pour prendre congé.
Si je la laissais ainsi partir, j’étais assuré de ne pas la revoir. Mère s’y opposerait.
Cette idée me bouleversa. J’avais quand même le droit de m’entretenir avec cette jeune fille qui allait porter mon enfant !


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
5 (suite et fin)





– Mère, dis-je d’une voix rauque, j’aimerais m’entretenir avec mademoiselle. Seul à seul, s’il vous plaît.
Mère me regarda interloquée mais je ne vis que le battement de cil reconnaissant de Guenièvre.
– Ze zuis votre humble zervante, mozieur le baron.
– Je vous en prie, mademoiselle, appelez-moi Hector-Louis.
Mère en resta bouche bée. La situation lui échappait. Je sentis que seule la présence de Guenièvre l’empêchait de me rappeler à l’ordre.
– Souhaitez-vous prendre quelque chose, mademoiselle ?
Un sourire de madone illumina son visage à l’ovale si délicat.
– Un thé, z’il vous plaît…
Mère en eut un haut-le-corps.
Je lis en Mère comme elle lit en moi.
Je ne pouvais demander à la baronne douairière de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu de servir le thé à une bonniche !
– Mère, vous deviez sortir, je crois, dis-je par délicatesse et en faisant preuve d’une audace dont je me serais cru incapable dix minutes plus tôt.
Mère me jeta un regard appuyé. Elle n’allait quand même pas me laisser seul avec une inconnue !
– Il faut bien que quelqu’un prépare le thé ! me rétorqua-t-elle en haussant les épaules.
Non seulement Mère prépara le thé, mais elle tint à le prendre avec nous, s’ingéniant à monopoliser la conversation pour que je ne puisse poser la moindre question à Guenièvre. En fait, ce fut un soliloque. Mère demanda tout d’abord à Guenièvre depuis combien de temps elle était au service de Mme Dugroin – ce que Mère savait pertinemment –, histoire de la remettre à sa place. Puis elle entreprit de disserter sur les aléas de la domesticité – entendez les avantages et les inconvénients de celle-ci pour l’employeur.
– Ma chère amie Mme Dugroin a bien de la chance de vous avoir dénichée. Les filles convenables sont des oiseaux rares de nos jours. La plupart ont des prétentions exorbitantes. Pour ma part, je préfère me contenter de ma brave Rosalie deux heures par matinée. Bien sûr, elle est togolaise et elle a une façon de parler le français qui me hérisse parfois. Mais ces gens-là savent se satisfaire de peu. Ils sont tout de suite contents lorsqu’ils ont un peu de travail, mais pas trop, ce n’est pas dans leur nature qui les porte à la nonchalance – le soleil africain... Au moins, ils n’exigent pas d’être déclarés et ils sont d’une honnêteté à toute épreuve. Pas comme Maria, la Portugaise que nous avons eue par le passé – n’est-ce pas, Hector-Louis ? Non, évidemment, mon fils ne prête pas d’attention aux choses domestiques. Seuls les petits ennuis de l’âme le préoccupent. À propos, ma fille, êtes-vous encline parfois à la mélancolie ? Non, je suppose, vu vos origines terriennes…
– Mon père était pêzeur, madame la baronne, rectifia naïvement Guenièvre.
Mère balaya ce détail d’un battement de cil.
– Pêcheur ou éleveur de porcs, qu’importe ! Mais j’estime que la mer est plus honorable que le lisier pour un Breton. Ah ! l’appel de la mer, des horizons lointains…
Je crus que Mère allait se laissait emporter à évoquer les origines de la fortune des De la Rochepic de Croisieu, s’oubliant devant la bonne à tout faire de Mme Dugroin. Mais Guenièvre la coupa dans son élan de romantisme familial.
– Mon père est péri en mer.
– Je croyais qu’il était pêcheur ?
Le visage de Guenièvre se chiffonna et ses yeux s’embuèrent.
– Zon zalutier a coulé.
– Ah ! quel malheur ! compatit Mère. Heureusement qu’il y a les assurances de nos jours. Il a pu s’en offrir un neuf.
– Ils zont touz été noyés…
Mère ne supporte pas les larmes – chez les autres. Mais elle eut un geste qui me surprit. Elle tendit sa propre serviette à thé à Guenièvre.
– Mouchez-vous, ma fille !
Venant de Mère, c’étaient quasiment des paroles de compassion. Qui n’excusaient pas pour autant, à mes yeux, sa maladresse.
Je souffrais intérieurement pour Guenièvre et je ne pus m’empêcher de poser ma main sur la sienne en un geste paternel.
– Mozieur le baron est bien bon…
– Hector-Louis.
– Ze pourrai zamais, mozieur le baron, dit Guenièvre toute rougissante.
– Et c’est bien mieux comme ça ! trancha Mère en entreprenant de desservir la table avec précipitation.
Je n’en eus cure. Je savais que je ne reverrais pas Guenièvre de sitôt et que c’était sûrement la seule et unique fois que je me trouvais auprès d’elle.
Profitant de l’absence momentanée de Mère, je pris carrément sa main dans la mienne et l’appelai par son prénom.
– Guenièvre…
– Mozieur le baron…
Je sentis sa main tressaillir. J’eus même l’impression qu’un de ses doigts m’avait volontairement caressé la base du pouce. Mais Guenièvre se tenait immobile de profil et le regard pudiquement baissé. J’étais frustré de ne pouvoir plonger mes yeux dans les siens, de communiquer muettement face à face. J’étreignis sa main encore plus fort.
– Mozieur le baron me fait mal…
– Oh ! excusez-moi !
Mère revint alors que Guenièvre se frottait cette main si douce que j’avais tenue maladroitement, alors que je suis généralement très délicat de geste.
Ô illusion des émois ! Ses mains exquises, aux doigts un peu courts, certes, n’étaient que velours sur le dessus mais rêches de paume. Comme à mi-chemin entre les mains d’une jeune fille de notre monde et celles d’une travailleuse.
Foin des paumes rugueuses ! me dis-je. Il y a des soins pour y remédier.
Un instant, je l’imaginai nue, moi m’approchant d’elle pour commettre l’acte reproducteur. Elle s’allongeait d’elle-même et écartait les cuisses, m’invitant à la rejoindre.
Mylène avait fait de même, mais Mylène n’était pas vierge. Comment procédait une vierge ?
Je fus soudain perplexe. Il me faudrait prendre l’initiative.
Mon début d’érection disparut aussitôt.
Je n’ai jamais su prendre l’initiative. Je risquais de me montrer maladroit, ridicule même. Qui plus est, je risquais de lui faire mal.
Il paraît que les vierges ont mal.
Soudain, je paniquai à l’idée que mon corps empâté et pâlichon lui déplairait. Je fus pris d’une bouffée d’angoisse.
Jamais je n’oserais me montrer nu à ses yeux. Même en éteignant les lumières de la chambre.
Je ressentis un petit pincement au cœur. Je venais de connaître avec Guenièvre le seul contact physique qu’il nous serait donné de vivre. Tout le reste allait se passer avec des pipettes, des éprouvettes, des seringues ou je ne sais quoi. Quelque chose d’horrible à bien y penser, mais c’était le prix à payer pour assurer ma descendance. Pour avoir un fils.
Un fils ?
Et si c’était une fille ?
Mère y avait-elle songé, elle qui pense à tout ?
Mère, justement, toussota.
Guenièvre était déjà debout et se tenait devant moi, regard baissé et mains croisées à hauteur de pubis sur l’anse de son sac à main. Attendant de prendre congé.
Je me levai mais n’osai pas lui tendre la main.
– Adieu, mademoiselle, dis-je simplement en m’inclinant légèrement.
La bonne à tout faire de Mme Dugroin releva brusquement la tête et je lus comme de la surprise et de la tristesse dans son regard.
Elle me considéra un instant comme si j’avais été un étranger – je l’étais, certes, mais pas à ce point. Nous avions tout de même été présentés et je m’étais même oublié un instant.
– Adieu, mozieur le baron, fit-elle d’un timbre voilé en esquissant une révérence qui me parut maladroite sinon de mauvais goût.
Je restai sur place et laissai Mère la raccompagner. Mais j’attendis qu’elle eut passé la porte du salon pour me rasseoir.
Le charme était rompu. Définitivement.
– Hector-Louis, je ne suis pas fier de vous. C’est le moins que je puisse dire. Vous avez fait montre d’un ridicule accompli. Heureusement que vous vous êtes rattrapé sur la fin. Nous ne sommes pas passés loin de la mésalliance !


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
6







En l’espace de presque trois mois depuis l’incinération de Père, il s’était passé bien des choses dans mon existence. J’héritais du titre de Père et je m’apprêtais à procréer.
Depuis ma sotte entrevue avec la bonne à tout faire de Mme Dugroin, je m’en étais remis pleinement à Mère pour ce qu’elle appelait les « préparatifs ».
Cette expression de Mère recouvrait plusieurs choses qu’elle mêlait allégrement dans leur ordre de succession temporelle. Mettant la charrue devant les bœufs. Ce dont, évidemment, elle n’aurait voulu convenir pour rien au monde.
Y avait-il urgence à décider dès à présent laquelle des trois chambres de l’appartement serait dédiée à mon fils ? Était-il nécessaire de se préoccuper et de son ameublement et de la layette ?
– Mais, Hector-Louis, ce ne sont pas des choses qui se décident au dernier moment ! Où avez-vous la tête ? D’ailleurs, je ne vous demande pas d’y songer, seulement de prendre de votre temps pour me conduire chez Select Baby.
Le « dernier moment » était encore bien loin. La date du rendez-vous pour la clinique n’était même pas fixée et rien ne me garantissait que ça marcherait du premier coup, si je puis m’exprimer ainsi en l’occurrence.
– Hector-Louis, vous vous inquiétez pour un rien. Croyez-moi, cette fille est aussi fertile qu’une bonne terre. Cessez d’être anxieux et de vous ronger les sangs, ou alors faites-moi le plaisir de consulter un de vos confrères !
Et, si ça réussissait, neuf mois plus tard la bonne à tout faire de Mme Dugroin irait accoucher dans sa famille en Bretagne et mon fils nous serait remis six mois plus tard, ainsi qu’en avait décidé Mère.
Mère avait tout envisagé, excepté que Guenièvre, le réceptacle de ma semence, puisse ne pas respecter les termes de la « transaction » et garder à la fois le paiement et le bébé. Ou, pire, exiger d’être épousée et de devenir baronne de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu !
C’était le point faible du plan de Mère. Elle a fini par en convenir. Tout aurait dû être mené dans la plus grande confidentialité et Guenièvre laissée dans l’ignorance de l’identité du procréateur.
Mais moi-même j’avais exigé de la rencontrer.
Mère rumina quelques jours, passant en revue ses rares amies employant encore de la domesticité, afin d’envisager une solution de rechange garantissant, cette fois, l’incognito de notre famille.
Elle dut se rendre à l’évidence. La domesticité « de souche » n’existait plus ou était trop âgée pour l’usage qu’elle en attendait.
– Hector-Louis, trancha Mère comme à son habitude, mon aïeul le chevalier de la Rochepic de Croisieu, qui s’illustra à la tête de ses Bretons venus mater la racaille parisienne en 1871, vous l’aurait dit lui-même : ce n’est pas au milieu du gué que l’on change de monture. Courons le risque, que diable !
Mère en oublia sur-le-champ ses soucis d’ameublement et de layette. Elle reprit l’ordre chronologique par le début et appela la clinique d’Amsterdam pour accélérer le mouvement.
– Non, il n’y aura pas d’entretien psychologique préalable ! l’entendis-je déclarer à son interlocuteur. Mon fils est psychiatre et il sait parfaitement ce qu’il fait… Lui parler ? Mais il est beaucoup trop occupé pour cela et c’est d’ailleurs inutile. Je suis sa mère et mon fils se repose entièrement sur moi en cette affaire… Si je l’accompagnerai ? Mais certainement, je tiens à m’assurer personnellement qu’il n’y ait pas d’erreur de commise lors de vos manipulations… Ah ! vous ne commettez jamais d’erreur… Je ne demande qu’à vous croire. Mais vous pouvez très bien confondre la semence de mon fils avec celle d’un autre. D’ailleurs, nous demanderons, mon fils et moi, une analyse ADN ultérieurement pour nous en assurer… Vous me trouvez suspicieuse ? Mais c’est qu’il y va de notre descendance, cher monsieur.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
6 (suite)





C’était un jeudi. Le lundi, Mère m’a accompagné à Amsterdam.
Son grand souci était la traçabilité du « produit ». Elle exigea d’être présente lors du recueil de ma semence. Ce à quoi je m’opposai farouchement, mais le personnel médical eut plus de succès que moi en l’envoyant carrément balader.
En principe, j’éjacule sans problème lorsque je me masturbe. Il me suffit d’un peu de concentration. Mais j’étais à la fois perturbé par Mère, la tension psychologique inhérente à ce genre de démarche et par son aspect clinique. Sans compter la fatigue du voyage.
Ce genre de panne est d’ailleurs prévu. J’avais à ma disposition deux revues pornographiques. L’une normale et l’autre, curieusement, qu’avec des hommes. Toutes deux « vierges », c’est-à-dire que les exemplaires sont renouvelés à chaque client. Paradoxalement, c’est ce côté vierge de la revue qui m’a bloqué. J’ai fait une association vierge égal Guenièvre et ça a été foutu. Je superposais son visage sur celui de chacune des filles nues, mais elles étaient toutes brunes alors que Guenièvre est blonde.
J’en avais le front en sueur et j’étais tout irrité à force de m’acharner en vain. C’était hyper culpabilisant car il y avait une jeune assistante qui toquait à la porte toutes les cinq minutes en faisant les questions-réponses : « Ça va ? Ne vous en faites pas, prenez votre temps ! »
Mais je sentais bien qu’elle s’impatientait malgré tout. Et qu’allait penser Mère ?
En désespoir de cause, j’ai feuilleté de ma main libre la revue homo.
À mon grand étonnement, c’est venu comme par magie dans la minute même. J’étais enfin débloqué et je compris la raison de la présence d’une telle revue. Elle servait à « dépanner ».
En tant que psychiatre-psychanalyste, je préférai ne pas m’interroger plus avant. J’étais bien placé pour savoir que, si l’on fait toute une salade de ce genre de détail, on atterrit généralement chez un psy.
– Mère, excusez-moi de vous avoir fait attendre.
– Ce n’est rien, mon chéri, je suis très fière de mon Hector-Louis.
Durant le trajet de retour, Mère se montra beaucoup plus câline avec moi et cessa l’horrible voussoiement dont elle m’avait accablé toutes ces dernières semaines. Mais peut-être lui avaient-elles paru aussi interminables qu’à moi et qu’elle aussi avait vécu cette attente sur les nerfs.
– Le plus dur est fait, mon trésor. Maintenant, il ne nous reste qu’à attendre patiemment.
La suite du programme était réglée comme du papier à musique.
Mon sperme allait être analysé – pure formalité, m’avait rassuré le praticien – et Guenièvre devait se rendre le lundi suivant à la clinique. Accompagnée de Mère, évidemment.
En fait, ce serait plus long pour elle. Mais je m’abstiendrai de rentrer dans les détails. Les diverses phases du cycle féminin, malgré mes études de médecine, me demeureront à jamais mystérieuses. Si je me suis spécialisé en psychiatrie, c’est que j’ai toujours eu une sainte horreur de tout ce qui concernait les entrailles, les humeurs et tumeurs, les microbes et les virus. J’aime la médecine propre, celle de l’âme.
Néanmoins, j’avais retenu l’essentiel. Guenièvre n’étant pas fécondable n’importe quand, ce premier rendez-vous permettrait de déterminer les moments favorables et il se pouvait que Mère dût l’accompagner deux ou trois autres fois.
La seule ombre au tableau restait le sexe de mon enfant. Mère pensait avoir trouvé la solution.
– Ne t’inquiète pas, mon chéri. Si, par malheur – Dieu nous en préserve ! –, l’échographie révélait qu’il s’agit d’une fille, nous la ferons avorter et nous recommencerons, voilà tout.
Les propos de Mère n’étaient pas faits pour me rassurer.
Je ne me voyais pas recommencer. Ce serait au-dessus de mes forces.
– Ah ! à la fin vous m’énervez, Hector-Louis. À vous entendre, on croirait que vous n’avez pas fait médecine ! Mais votre semence est suffisante pour engrosser des dizaines ou des centaines, des milliers – que sais-je, moi ! – d’ovules…


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
6 (suite et fin)






Mère ne s’interroge jamais sur le sens de ses paroles. Pourtant, c’était horrifiant si l’on imaginait un praticien malhonnête. Il pouvait utiliser mes spermatozoïdes pour faire naître à mon insu des milliers de bâtards de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu à travers le monde !
Obnubilé par le sexe de mon enfant, j’avais hâte que tout cela soit conclu définitivement.
Ce le fut, en quelque sorte, le mercredi suivant lorsque le téléphone sonna alors que nous prenions le petit déjeuner ensemble dans la cuisine, Mère et moi, comme à l’accoutumée depuis la mort de Père.
Ce fut Mère qui décrocha. – Mère décroche toujours, ce qui est normal puisqu’elle est chez elle.
– C’est une erreur ! entendis-je au bout d’un moment après une série d’exclamations ponctuées de silences.
J’étais en train de beurrer une à une nos mouillettes pour nos œufs à la coque du mercredi matin. – Les petits déjeuners de Mère sont programmés pour la semaine. Lundi, mercredi et vendredi, un œuf à la coque chacun. Mardi, jeudi et samedi, une demi-tranche de jambon de Paris. Un fruit et des céréales chaque jour – plus une compote de pommes pour Mère qui souffre de constipation chronique. Le dimanche étant réservé aux viennoiseries.
– Vous êtes des incapables !
Qui donc pouvait bien irriter Mère à ce point ? Nous n’avions fait appel à aucun corps de métier ces derniers temps.
– Nous nous adresserons ailleurs !
J’entendis Mère raccrocher rageusement son téléphone à l’ancienne.
Elle était écarlate et profondément contrariée lorsqu’elle revint dans la cuisine.
– Des incapables, marmonna-t-elle en s’asseyant lourdement sur sa chaise.
– Mais de qui parlez-vous donc, Mère ?
Elle me jeta un regard étrange. Comme si j’avais été la cause de sa contrariété. J’eus la désagréable sensation qu’elle me fouaillait les entrailles de ses yeux bleu granitique. Je dis les entrailles car elle fixait mon ventre.
Elle soupira, souffla, pesta.
– Que vous êtes long, mon pauvre Hector-Louis, à beurrer mes mouillettes ! s’impatienta-t-elle.
Qu’avaient à voir les mouillettes ? Qu’avais-je encore fait ou pas fait qui déplût à Mère ?
Mère avait raison. Vivre avec sa mère n’est pas toujours facile. Qu’est-ce que ce doit être avec une étrangère !
Avec Mère, je suis habitué à prendre sur moi. Elle m’a donné la vie et je lui voue un infini amour tel l’Enfant-Jésus. Ça rend supportable ses sautes d’humeur et son caractère abrupt. Mais jamais au grand jamais je ne pourrais supporter le dixième d’une autre femme.
De plus, Mère était injuste, j’avais fini de beurrer les siennes et je terminais juste les miennes.
– Vous auriez pu décalotter mon œuf !
Je faillis réagir, mais, si je m’énervais maintenant, j’étais sûr que je ne pourrais affronter la séance avec ma patiente de dix heures. J’aurais été capable de la foutre à la porte de mon cabinet tellement j’en avais marre depuis six mois de l’entendre me parler chaque mercredi matin de sa fille qui ne l’aimait pas et ne songeait qu’à son héritage. Ce que je ne pouvais me permettre car Mme Balado était l’héritière d’une des plus grosses fortunes de France et qu’elle m’avait conseillé à nombre de ses amies également fortunées.
En fait, je dois l’avouer, je n’ai guère de « cas » dans ma clientèle. Quelques hommes ou femmes stressés par leur travail, quatre ou cinq ados en banale crise pubertaire, une dizaine de mômes que leur mère m’amène pour la « révision » semestrielle quasiment depuis leur naissance, me prenant pour un garagiste ou un assistant maternel. Le reste, surtout des femmes, qui s’ennuient et me placent dans leur agenda entre leur coiffeur, leur pédicure, leur acupuncteur ou leur kiné, quand ce n’est pas le dentiste. J’en ai tiré la conclusion que les hommes, en règle générale, semblent s’emmerder moins ou qu’ils préfèrent dépenser leur argent autrement. Ou ne lisent pas les magazines de leur femme.
Curieusement, je n’ai guère de rendez-vous de patientes entre cinq et sept.
– Votre mère vous parle, Hector-Louis !
– Mmmm.
– Parfois, je me demande à quoi vous pouvez bien penser.
J’avais hâte d’en finir avec le petit déjeuner. Pourquoi Mère s’en prenait-elle ainsi à moi alors qu’elle avait été si adorable à mon égard depuis notre aller et retour à Amsterdam ?
– Je viens d’avoir un appel, Hector-Louis.
– J’ai entendu, Mère.
– Ça ne vous intéresse pas de savoir qui appelait à l’heure du petit déjeuner ?
– Bien sûr que si, Mère.
– D’ailleurs, cet appel vous était destiné, mais j’ai préféré m’en charger moi-même. De toute façon, c’était préférable. Ce n’était guère agréable à entendre, croyez-moi. Surtout pour une mère !
Mère semblait fort dépitée. Je m’étonnai. Que me voulait-on qui pût être si désagréable à Mère et la mît en un tel état ?
Je l’interrogeai anxieusement du regard. Les traits de Mère se figèrent en un masque d’hostilité à mon endroit. Le même qu’elle offrait si souvent à Père.
Mais quelle faute avais-je bien pu commettre ?
– En un mot, mon pauvre Hector-Louis, vous êtes stérile ! m’assena-t-elle sèchement. Ir-ré-mé-dia-ble-ment stérile !


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
7







C’est comme les accidents de la route. Quelques secondes avant l’impact, on n’y songeait même pas. Le trafic était fluide. Et vous vous retrouvez télescopant le cul du poids lourd qui vient de déboîter subitement pour doubler son semblable plus lent. Vous n’avez rien vu venir et vous l’avez reçu en pleine poire. Vous ne vous souvenez pas de ce qui a pu se passer. Vous n’en avez d’ailleurs rien à foutre car vous êtes dans le coma.
– Hector-Louis, je vous parle !
Je n’entendais plus rien et je ne sais même pas si j’ai terminé mon petit déj.
Tout ce que je sais, c’est que je suis arrivé jusqu’à mon cabinet puisque la mère Balado est en train de me parler de sa fille. Ou je le rêve peut-être, car elle me répète à chaque séance la même chose, à quelques variantes près.
– Donc, je vous disais, docteur, que ma fille s’éloigne de plus en plus de moi. Au début, cela m’a étonnée. Que lui avais-je fait, grands dieux, pour qu’elle ne m’appelle plus chaque soir pour prendre de mes nouvelles ! Et ça fait deux dimanches de suite qu’elle ne vient pas déjeuner à la maison. Elle prétend être très occupée depuis qu’elle a été nommée chef de clinique à Georges-Pompidou. Mais elle est de mauvaise foi, c’est à deux pas d’ici ! Ah ! que j’envie Mme votre mère de vous avoir chez elle… En fait, à vous je peux vous l’avouer, j’aurais souhaité avoir un garçon. Ils sont nettement plus malléables que les filles de nos jours. En fait, Anne-France n’a jamais vraiment été une enfant difficile et elle nous a donné toute satisfaction durant ses études. Mais croyez-vous vraiment, docteur, que chirurgien soit un état pour une jeune femme ? Vous ne pouvez pas savoir le nombre de partis qu’elle a ignorés ou rejetés – et des plus avantageux, croyez-moi ! – pour se consacrer à son idée fixe. En fait, ma fille est une sotte. Ce n’est pas à trente-cinq ans qu’elle pourra se marier avantageusement. Et tout ce gâchis, pourquoi, dites-moi ? Elle pourrait au moins revenir vivre à la maison. Ces trois cents mètres carrés sont beaucoup trop grands pour mon mari et moi seuls. Vous savez, en vieillissant, on reçoit de moins en moins. Mais vous ne connaissez pas la dernière ?
J’ai dû hocher la tête par inadvertance.
– Eh bien, figurez-vous, qu’elle m’a reproché, à moi sa mère, de l’appeler à l’hôpital ! Elle me fait répondre systématiquement – oui, systématiquement, vous avez bien entendu – par sa secrétaire qu’elle est occupée… Qu’en pensez-vous ? Vous ne me ferez pas croire qu’elle n’a pas deux secondes à me consacrer ! En fait, je tourne autour du pot. Figurez-vous que Anne-France…
Non, je ne rêve pas. La mère Balado ne porte pas le même Chanel que la semaine dernière et elle a dû faire sa décoloration hier.
Mère est plus discrète qu’elle pour les bijoux, mais elles sont le portrait craché l’une de l’autre. D’ailleurs, toutes ses amies semblent clonées.
– Vous m’écoutez, docteur ?
Je ne pourrai transmettre mon titre à mon fils et elle m’emmerde avec sa fille. Mais quel métier de con je fais !
Je suis en état de choc. J’en suis conscient. Et, en un sens, c’est absurde. Il y a six mois – même pas, à peine trois –, on m’aurait annoncé que j’étais stérile, ce ne m’aurait fait ni chaud ni froid. Ni Mère ni moi ne songions à assurer notre descendance et nous étions très bien ainsi. Et vlan ! j’hérite du titre familial et du désir soudain de progéniture, comme si les deux allaient de pair.
Le devoir ? la conscience de la lignée ?
Foutaise ! Les empereurs romains pratiquaient l’adoption et ne s’en portaient pas plus mal. Qu’importe que le futur baron de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu soit blanc, jaune ou noir !
– Que pensez-vous de l’adoption, chère madame ?
Qu’ai-je dit de si incongru qu’elle en reste tout ébaubie ?
– Ah çà ! docteur, comment avez-vous deviné ? finit-elle par se reprendre. Comment avez-vous deviné ? Oui, bien sûr, quelle sotte je fais, minaude-t-elle à son grand âge, c’est votre métier de lire dans les pensées des autres…
Il est absurde de faire tant d’années d’études pour finir par être confondu avec un voyant ou un cartomancien.
– Figurez-vous, justement, que Anne-France souhaite adopter un petit Vietnamien ! D’accord, je vous le concède, c’est à la mode et c’est toujours mieux qu’un petit Haïtien. Mais c’est absurde ! Anne-France n’est pas du tout stérile ! Et je ne me vois pas, pour tout vous dire, aller avec un tel petit-fils à Gstaad ou Saint-Barth. Même pas La Baule ! Remarquez, je dis La Baule pour rien. C’est devenu d’un commun ! D’ailleurs, je me demande comment on peut vivre l’esprit tranquille pour des gens comme nous à proximité d’une ville ouvrière comme Saint-Nazaire. Quelle horreur ! Imaginez ces pauvres diables venant manifester à tout moment sur nos plages pour je ne sais quelle revendication… Non, l’idée de ma fille est absurde. Si elle souhaite un enfant, elle n’a qu’à se marier avec quelqu’un de notre monde. D’ailleurs, si j’osais, docteur, j’aimerais vous la présenter. Je lui ai déjà parlé de vous. Pour ma part, j’ai beaucoup d’estime pour votre famille et vous feriez un gendre idéal… Je suis sûre que ma fille succomberait à votre charme. Si, si, ne protestez pas…
Je ne proteste pas. Je subis et j’essaie juste d’éviter l’ankylose de mes cervicales par une légère rotation.
– Moi-même…
J’ai envie de lui hurler que je suis stérile. Rien que pour voir sa réaction.
– Que pensez-vous de ma proposition, docteur ? Bien sûr, rien ne presse. Peut-être souhaitez-vous en parler au préalable avec Mme votre mère. Mais, à propos, est-ce exact ce que l’on raconte au sujet de feu le baron ?
– Pardon ?
– Peut-être est-ce indiscret, mais la rumeur court dans notre monde qu’il aurait eu un enfant adultérin. Évidemment, ce sont là des choses fort désagréables lorsque cela survient, surtout avec les nouvelles lois qui les imposent à nos familles. Dans le temps, les bâtards restaient des bâtards et tout le monde ne s’en portait pas plus mal. Mais, c’est incroyable, nous vivons une époque où tout tourne autour de l’argent – car, croyez-moi, c’est bien là l’unique enjeu sous prétexte d’égalité puérile…


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
7 (suite et fin)







Moi, c’est ma vie qui me semble puérile. Elle vient d’aboutir à un cul-de-sac aujourd’hui. Anne-France a su l’éviter en se révoltant. Pas moi. Je n’en ai plus l’énergie. Je me suis laissé engluer par Mère à force de vouloir correspondre au fils parfait qu’elle souhaitait. Nous appartenons à un monde de fins de race. Futile et inutile.
Rencontrer Anne-France Balado ? Adopter ensemble un enfant ? Deux, trois, même ?
Elle me plairait sûrement. À force d’en entendre parler par sa mère, il me semble la connaître. Mais que pourrait-elle attendre de moi ? Je suis un être vide, passant son temps à sonder la vacuité des autres, avec à peine plus d’efficacité qu’un grillot africain.
– Est-ce que samedi prochain vous conviendrez ?
Il est trop tard pour moi. Mère a lâché sa sentence. « Ir-ré-mé-dia-ble-ment stérile ».
Si ce n’était que ma semence !
Il s’agit de toute mon existence.
Si Père ne m’avait pas rejeté, peut-être que tout eût été différent. Ou pas.
Au final, mon existence est aussi minable que celle de ma sœur. L’autre stérile de la famille. L’autodestructrice. « Bienvenue au club, Totor. T’as mis du temps à comprendre. »
Marie-Jeanne-Louise a choisi la lente dérive. Moi, je préfère sombrer corps et biens. Mettre fin à tout ça définitivement. En emportant avec moi le titre et l’avenir de la lignée.
Louis-Anastase ne connaîtra jamais le bonheur d’être non-né. Pourtant, il devrait m’être reconnaissant de lui éviter ma vie.
– À moins que vendredi ne vous convienne mieux ? De toute façon, je vais m’assurer des disponibilités de ma fille et je me permettrai de vous appeler chez vous.
Chez moi ? Pauvre Mme Balado, elle ne s’attend pas à tomber sur Mère.
– Oui, c’est très bien comme ça.
C’est curieux d’accepter une invitation à laquelle on ne se rendra pas. Mais c’est effectivement très bien comme ça.
Je n’emporte qu’un seul regret.
La rumeur va se répandre « dans notre monde » que j’ai mis un point final à mon existence parce que je n’ai pas supporté l’annonce de ma stérilité. Mère s’en chargera à merveille. Elle aime tellement expliquer les choses à sa façon.
Alors que cette nouvelle n’aura été que l’humble catalyseur d’une révélation supérieure. D’une prise de conscience. Celle de la stérilité de ma propre existence, de « notre monde » même.
Je me dois de conclure sur un acte de négation absolue pour ne pas tout perdre de moi.
C’est dérisoire, mais peut-être Marie-Jeanne-Louise sera-t-elle la seule à me comprendre.
J’ai l’impression d’étouffer, de manquer d’air.
– Je vais aérer, si vous le permettez…


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
Deuxième partie





8






J’aurai tout raté. Même mon suicide.
Trois étages ne sont pas suffisants pour se tuer à coup sûr. Mais, si on se loupe, on en ressort estropié.
Je me suis retrouvé tétraplégique. Un vrai de vrai. Avec rien qui bouge. Juste les paupières.
J’ai failli y rester. Je suis incapable de dire si j’aurais préféré.
De l’extérieur, la réponse est évidente. Mais c’est oublier l’instinct vital et le cerveau qui reste curieux de tout comme celui d’un nouveau-né. Et il n’a pas du tout envie de mourir. Du moins, pas tout de suite. Il vient juste d’éviter le pire pour lui : le néant.
Le plus étrange dans tout ça, c’est que, d’une certaine façon, j’ai honoré l’invitation de la mère Balado.
J’ai d’abord atterri à Georges-Pompidou dans le service de sa fille, le Dr Anne-France Balado.
C’est elle qui m’a sauvé. C’est un excellent neurochirurgien.
Quand elle a su qui j’étais – ou, plutôt, que j’étais le psy dont sa mère lui rebattait les oreilles depuis six mois –, elle m’a dit que j’aurais pu attendre l’invitation de sa mère pour faire sa connaissance.
Elle a de l’humour – « C’est à cause de ma mère que vous avez sauté ? » –, mais elle est assez pète-sec et dirigiste. Un jour, elle finira par ressembler à sa mère. C’est une question de temps.
Quasiment chaque après-midi, j’ai eu la visite de Mme Balado mère. Mais je ne sais toujours pas si c’était par compassion à mon égard ou pour être sûre de coincer sa fille.
En un sens, sa présence me rassure. Elle est le fil qui me relie à ma vie précédente. Comme s’il ne s’était pas rompu. Et c’est le cas puisqu’elle continue de soliloquer à côté de mon lit jour après jour, excepté le dimanche. Reprenant au moment précis où j’avais cru prendre congé définitivement de toutes les mères Balado de « notre monde ».
– Je ne comprends vraiment pas, docteur. Cela reste pour moi absolument incompréhensible. Nous étions en train de bavarder tranquillement, vous veniez juste de me donner votre accord pour que je vous présente ma fille – enfin, maintenant vous la connaissez –, il faisait chaud dans la pièce, vous m’avez demandé l’autorisation d’aérer, j’ai opiné car vous étiez tout rouge et sembliez manqué d’air, vous vous êtes alors levé et vous êtes dirigé vers la fenêtre derrière votre bureau, vous l’avez ouverte – jusque-là rien que de normal –, puis, soudain – je m’en souviendrai toute ma vie ! –, je vous vois escaladant la rambarde – j’ai crié : « Attention ! » – et vous précipiter dans le vide, sans un cri – l’horreur ! J’ai cru m’en trouver mal, je suis restée à trembler cinq bonnes minutes dans mon fauteuil sans pouvoir bouger le moindre petit doigt. Je n’ai cessé de trembler qu’en entendant la sirène des pompiers. Quelle horreur ! J’ai vraiment imaginé le pire. Mais vous êtes bien vivant et ma fille s’occupe de vous. Ah ! quel plaisir de vous voir de ce monde… Remarquez, il n’y a pas que des inconvénients à votre état. Vous ne risquez pas de souffrir d’arthrose en vieillissant. Si je vous disais que mon rhumatologue est un incapable… Mais je vous en ai peut-être déjà parlé ? Non. Je ne crois pas. Bref, quand ça vous prend, c’est insupportable. À vous, je peux bien vous le dire. Jusqu’à la ménopause – vous savez, on croit que ça va être la fin de toutes nos petites misères féminines… enfin, pour moi, car j’ai des amies qui se complaisent dans leurs ragnagnas et ont tout fait pour les prolonger… pouah ! mais je n’ai pas eu à me plaindre, je n’ai jamais eu de cycle irrégulier ni douloureux, tout le contraire de ma fille – allez donc savoir pourquoi ! je suis quand même sa mère – bref, jusqu’à la ménopause, à part ma grossesse – c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai pas voulu d’autre enfant, je ne suis pas masochiste –, je n’ai jamais connu la moindre souffrance physique, je me suis portée comme un charme, et patatras avec la ménopause…


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.

Noir Express
8 (suite)







Pour moi, que je doive subir la mère Balado, la télé ou la radio, c’est du pareil au même. C’est un bruit de fond qui fait passer le temps. Et je peux vous dire que le temps paraît sacrément long quand on doit rester allonger des semaines en extension. Puis je dois reconnaître que Mme Balado est pleine d’attentions pour moi. Elle m’éponge le front, me donne à boire de l’eau citronnée avec la pipette, appelle l’infirmière au moindre râle ou obstruction de ma trachéotomie, donne la main pour le change, surveille mon traitement et mes prises de médicaments. Bref, elle est aux petits soins avec moi et durant des semaines je n’ai pas compris ce qui la motivait dans ce sacerdoce. Se sentait-elle responsable, confusément, de ma tentative de suicide ? Croyait-elle que tout cela n’était qu’une question de temps, que sa fille finirait par opérer un miracle et que le Prince charmant reconnaissant demanderait sa main ? S’offrait-elle une thérapie à l’œil ou s’ennuyait-elle et avait-elle enfin trouvé quelqu’un qui l’écoutait, par force ?
La vérité est beaucoup plus prosaïque et je n’y aurais jamais songé – dans ma profession on a trop tendance à chercher midi à quatorze heures – si elle ne m’avait livré la réponse au cours de l’un de ses soliloques.
– Vous vous êtes sûrement demandé pourquoi je passe mes après-midi auprès de vous ? Bien sûr, j’ai beaucoup de sympathie pour vous et nos séances m’ont toujours fait un bien énorme. En fait, si vous n’aviez eu la malencontreuse idée de vous jeter dans le vide pour vous retrouver dans ce piteux état, je pense que vous auriez fait un excellent gendre. Enfin, ne parlons pas du passé ou de ce qui aurait pu être. Avec des si, n’est-ce pas ? on pourrait mettre la mer en bouteille. À mon avis, si vous avez attenté à votre vie – mais ma fille, évidemment, ne partage pas mon point de vue –, c’est en raison du stress de votre profession. Cela ne doit rien avoir d’évident d’écouter les petits bobos de l’âme de gens qui n’ont pas grand-chose à dire. En tout cas, moi, je ne pourrais pas le supporter… Qu’est-ce que je voulais vous dire, déjà ? Ah oui ! Mais vous l’avez peut-être deviné ? Non ? Eh bien, figurez-vous que je suis visiteuse d’hôpital ! Évidemment, pas n’importe lequel. Ça m’a pris quand Georges-Pompidou a fini d’être construit. Je m’ennuyais trop l’après-midi – quand on est riche, on finit toujours par s’ennuyer –, je tournais en rond. Et puis j’ai vu un reportage sur l’hôpital et je me suis dit que de fréquenter un lieu avec plein de maladies devait immuniser contre celles-ci et me distrairait tout à la fois. Oui, c’est bête, j’ai de plus en plus peur en vieillissant d’attraper des maladies plus incurables les unes que les autres. Une vraie phobie. Alors je conjure ! Mais, avant que vous ne soyez dans le service de ma fille, je n’avais pas le droit d’y mettre les pieds. Elle me l’interdisait ! Vous vous rendez compte ? Interdite de visite par sa propre fille… C’est d’ailleurs – je ne sais si je peux vous l’avouer après tout ce temps ? si ? oui, bien sûr, c’est préférable, c’est pour ça que l’on consulte un psychanalyste, bon, eh bien je me jette à l’eau – la raison pour laquelle je viens vous voir, mais je ne parvenais pas à vous le dire tellement ce me semblait ridicule et j’en avais honte – mais maintenant que nous sommes devenus si intimes ce m’est beaucoup plus aisé, alors je me lance. Voilà, c’est dit. À présent, elle ne peut plus me l’interdire. Évidemment, quand vous partirez en rééducation à Garches, elle sautera sur l’occasion pour m’interdire à nouveau son service. En attendant, j’en aurai bien profité, non ? On ne m’interdit pas facilement quelque chose, vous savez !
La révélation de Mme Balado m’a foutu le bourdon. S’il me restait des illusions sur le genre humain, elles ont été anéanties dans l’œuf. J’aurais mieux fait de ne pas rater mon suicide. Et allez donc vous suicider quand vous êtes paralysé des pieds à la tête ! Il n’y a que l’erreur médicale ou la maladie nosocomiale qui puisse vous sortir de là. Et ce n’est pas avec le souci de performance du service que je risquais d’être euthanasié discrètement.
Mais, dans mon état, on se fait vite une raison. Au moins, quelle que fût sa motivation, la mère Balado me rendait visite et s’occupait de moi. Ce n’était pas le cas de ma famille. Mère ne venait que le dimanche après-midi, et encore, un petit quart d’heure parce que le taxi attendait !
Mère déteste la maladie. Et puis ça lui rappelait trop de souvenirs.
– T’es pire que ton père, mon pauvre Hector-Louis, et c’est pas peu dire, m’avait-elle lâché lors de sa première visite.
Mère reste toujours raide comme un piquet au pied de mon lit. Elle donne l’impression de se recueillir devant une pierre tombale et elle a pris l’habitude de se vêtir de noir ce jour-là. – Je sais que ce ne peut être que pour ce jour-là car elle a toujours détesté le noir. « Ça fait deuil, mon chéri. »
« Mon chéri », « mon trésor », « mon amour », c’était il y a une éternité. Mère n’éprouve plus aucune affection pour moi. Je le conçois. Tous les espoirs qu’elle mettait en notre descendance ont été anéantis ce malheureux matin où la clinique d’Amsterdam lui a appris l’irrémédiable. Je l’ai infiniment déçue. Et plus encore en ratant mon suicide.
En fin de compte, personne ne m’aurait réellement pleuré.
– Que va-t-on en faire après ? a-t-elle dit devant moi à l’infirmière qui lui apprenait la « bonne nouvelle » de mon prochain départ en rééducation.
Elle a raison. On va rééduquer quoi et récupérer quoi ? Un bout d’orteil, un index… ?
Ils prétendent que je serai très bien assis dans un fauteuil roulant électrique et qu’on adaptera un système électronique qui me permettra de le commander avec la bouche. Je serai « autonome » !
Tu parles d’une perspective : faire des ronds dans une chambre !
Mère, elle, elle n’hésiterait pas à m’euthanasier. Je suis bien placé pour le savoir, puisque je l’ai aidée à faire passer Père.
Une fois, au début, Mère est venue me voir un après-midi de semaine. Elle est tombée sur Mme Balado qui était en train de m’éponger le front. Elle l’a considérée avec hauteur et presque avec dégoût parce qu’elle s’occupait de moi, alors qu’elles étaient en relation de longue date. Puis a laissé tomber :
– Je constate que vous n’avez pas besoin de moi, Hector-Louis.
Quant à ma sœur, la foldingue, elle n’est passée que deux fois. Elle a pénétré dans la chambre comme à reculons et m’a regardé tel un monstre. Avec sa dégaine, c’était vraiment l’hôpital qui se foutait de la charité. Elle est revenue une deuxième fois mais pas trois. Une infirmière l’a trouvée en train de fouiner dans l’armoire à pharmacie.
Notre notaire, Me Gibraudin, est également passé deux fois. Mais, lui, c’était pour me faire signer des papiers pour la succession de Père et prendre une décision pour le domaine de Milain. Il aurait un acheteur.
J’ai fait comprendre par mouvements de paupières à l’assistante sociale attachée au service, qui l’accompagnait, que ça pouvait attendre et que, de toute façon, j’étais dans l’incapacité de signer quoi que ce soit. Et pour cause !
Elle s’est chargée de le lui traduire en langage clair et m’a déconseillé d’établir une procuration pour l’instant.
Il a quand même insisté et m’a appris qu’il avait reçu la visite de « M. Duluy ».


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
8 (suite et fin)






Celui-là, le bâtard et proxénète de la famille, je l’avais totalement oublié.
Le destin des uns et des autres ne m’intéresse plus. Pas plus que le mien. Mais je trouve de l’ironie à ma situation. Je souhaitais un fils à qui transmettre mon titre et je me retrouve à l’état de nouveau-né en totale dépendance des autres. C’est moi le bébé que je voulais avoir !
En tant que psy, j’en viens à me demander si mon suicide n’était pas un acte manqué. Mais, puisque je suis aphasique, je ne peux en débattre qu’avec moi-même.
C’est d’ailleurs préférable vu le psy de service qui se pointe trois fois la semaine.
– Alors, mon vieux, comment ça va ? Faut garder le moral, hein ! J’espère que ça vous a quitté l’envie de vous suicider, non ?
Parfois, j’ai les yeux qui larmoient. Lors d’un de ses passages éclair, c’était le cas et il a cru que je pleurais.
– Qu’est-ce qui ne va pas, mon vieux ?
Si je n’avais pas été paralysé des pieds à la tête, j’en serais resté pantois ou je lui aurais envoyé mon poing dans la gueule. Pourtant, ce n’est pas mon genre. Ou ce n’était pas, mais, de toute façon, je n’en ai plus les moyens.
Le plus incroyable de cette expérience que je vis ou subis – mais je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même –, c’est qu’elle m’a appris la pleine signification de l’adage « nécessité fait loi ».
Je n’éprouve aucune pudeur et ce me semble la chose la plus naturelle qui soit que d’être torché, soigné, tripatouillé, changé, nourri…
Parmi les infirmiers et infirmières, il y a les attentionnés – le plus grand nombre, heureusement – et les autres. Je préfère les premiers comme nounous, mais j’ai appris aussi à faire avec les seconds. Je les comprends en me mettant à leur place. Ils préféreraient sûrement être fleuristes s’ils avaient su où ils mettraient les pieds ou avaient eu le choix.
La seule personne avec laquelle je souhaiterais réellement entamer un dialogue, c’est Anne-France. Mais j’ai fini par comprendre que je n’étais qu’un cas parmi d’autres pour elle et que la présence quasi quotidienne de sa mère – dont elle a sûrement fini par me rendre responsable – l’irritait au plus haut point.
Resterait bien le kiné qui prend son travail à cœur et s’occupe consciencieusement de mes membres supérieurs et inférieurs Malheureusement, comme il est aveugle, je n’ai jamais pu entamer le moindre dialogue visuel avec lui. Mais, pour causer, il cause. Commentant chacune de ses manipulations.
Depuis quelque temps, il est persuadé qu’« on » pourra obtenir quelque chose de mon pouce de la main droite. Moi, je le laisse dire – de toute façon, le contraire me serait difficile –, je ne veux surtout pas lui ôter ses espoirs, mais je crois que son boulot est aussi inutile que le mien auparavant. Il tente de rafistoler des bouts de corps comme moi je bricolais des recoins d’âme.
En fait, la malédiction de l’homme est de devoir passer sa vie à occuper le temps qui passe pour croire que sa vie a un sens. Seul, en face à face avec lui-même, il deviendrait dingue.
Et il s’occupe avec n’importe quoi. J’en suis la preuve vivante, si je puis m’exprimer ainsi en faisant référence à mon corps inerte et sa machinerie qui pédale dans le vide et qu’on s’ingénie à entretenir.
Autour de mon lit, gravite tout un ensemble d’activités. Elles sont toutes plus inutiles les unes que les autres puisque ça ne sert à rien. Mais chacun des acteurs est persuadé de l’importance de son rôle. Sa vie a un sens parce qu’elle s’inscrit dans un « système » dont je suis le pivot.
Et, moi-même, j’en arrive à trouver un sens à mon état. Je génère, par ma seule présence, des emplois et donc de la richesse. En ne faisant strictement rien, ou à peu près – pipi, ca ca –, je fais vivre des familles entières pour lesquelles je dois être un sujet de conversation – « En ce moment, nous avons un baron » –, d’éducation – « L’argent ne fait pas le bonheur » – ou de distraction – « Le pansement adhérait tellement que j’ai enlevé un bout de peau ». Je leur procure également des émotions, comme la fois où je leur ai fait une hypoglycémie foudroyante. Ils ont cru me « perdre ». Moi, je ne m’en suis même pas rendu compte. Mais ils en ont fait tout un pataquès. Comme si j’avais été responsable de la frousse qu’ils avaient eue !
On ne fait pas un tel métier si l’on est aussi sensible. Mais je ne crois pas que ce soit réellement de la sensibilité. Ce sont plutôt des angoissés qui ne supportent pas que les choses puissent leur échapper. Ils ont besoin de tout maîtriser.
Avec moi, ils sont servis.
En fin de compte, je suis habitué à eux et à mon environnement autant qu’ils le sont à moi et j’appréhende mon prochain départ pour Garches.
Cela peut paraître curieux d’éprouver encore de l’appréhension dans mon état, après tout ce que j’ai vécu et après être passé si près de la mort.
J’ai parfois l’impression qu’une réelle envie de vivre m’habite.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
9






Ça fait à présent quatre mois que je suis à Garches et, aujourd’hui, c’est conseil de famille avec le patron du service et l’assistante sociale. Pour décider de mon sort.
Je l’ai su par mon kiné et j’en ai eu confirmation quand Mère est passée me voir dans mon box en compagnie de Marie-Jeanne-Louise.
J’étais assis dans mon fauteuil électrique qui coûte une fortune. Il a tous les aménagements possibles et on peut même y ficher une ombrelle.
Quand on cale mon pouce de la main droite qui bougeotte un peu – mais pas autant que le pensait mon kiné de Pompidou – contre la manette du boîtier, j’arrive pour l’instant à faire des ronds. Mais on m’a assuré que c’était une question d’habitude.
Je suis sanglé pour ne pas basculer en avant et je dois supporter une minerve qui me donne un port de tête mussolinien.
Je suis toujours aphasique mais je m’en tire avec des borborygmes pour communiquer avec le personnel. Eux comprennent. Pas Mère qui en a un haut-le-corps à chaque fois.
Je n’en suis devenu que plus monstrueux à ses yeux. Mais, aujourd’hui, elle semble à peu près aimable. Ce qui doit cacher quelque chose.
Évidemment, je ne suis pas invité à ce conseil particulier. Mon sort va être décidé sans moi.
Dans ces cas-là, il vaut mieux être friqué que pas du tout. Si vous avez une petite fortune personnelle ou si vous avez eu la chance d’être suffisamment indemnisé par les assurances – ce qui n’est pas le cas des tentatives de suicide, bien entendu –, vous pouvez prétendre à une vie autonome. Sinon, deux options : le retour dans la famille ou l’hospice.
J’en ai vu partir pour l’hospice au fin fond des Pyrénées alors que, tout guillerets, ils croyaient rentrer chez eux à Vesoul ou Argenteuil. Choix de la famille. « On ira le voir ! »
Moi, j’ai suffisamment de biens personnels, surtout après l’héritage de Père, pour me faire installer un mini-hôpital dans le trois-pièces de mon cabinet de l’avenue Floquet et employer une auxiliaire de vie jour et nuit. Mais je ne suis quand même pas rassuré. Mère est capable de me jouer un tour pendable. Si c’est le cas, elle ne sera pas déçue car j’ai pris mes précautions grâce à Mme Balado qui vient toujours me rendre visite, même si ce n’est plus que le jeudi.
La mère Balado, j’ai cru que je ne la reverrais plus après mon départ du service de sa fille, mais je pense que c’est par curiosité qu’elle vient. Je me demande même si elle n’est pas envoyée aux informations par toutes les rombières du quartier qu’excite la tournure de notre saga familiale.
Faut reconnaître qu’il y a du nouveau. Ma sœur est revenue à la maison et mon « frère » Louis-Amédée squatte mon cabinet. Prétendument pour éviter qu’il ne soit cambriolé en mon absence.
D’après la mère Balado, qui a eu l’occasion de le croiser à plusieurs reprises, il est grand et très élégant de sa personne.
– On ne dirait pas du tout qu’il a passé des années en prison à le voir comme ça.
Mais « notre monde » lui bat froid. La bonne société n’est pas près de lui ouvrir les portes.
Il n’est même pas dans l’antichambre. Il reste carrément à la porte de l’entrée de service.
Je n’arrive pas à comprendre pourquoi Mère lui a permis de loger chez moi. C’est la raison pour laquelle je m’attends à un coup fourré de sa part.
Mère est sur son trente et un. Je suis surpris – et inquiet à la fois – qu’elle ait renoncé au noir et ressorti ses rangs de perles et autres dorures empierrées.
– Mon chéri…
Oh ! la la ! Qu’est-ce qui se prépare ?
Elle s’est assise sur le lit et a posé sa main sur mon genou.
Je suis coincé entre elle et la paroi du box. Ma sœur me barrant toute possibilité d’une éventuelle marche avant.
– Excuse-moi pour ces derniers mois, mais tu comprendras que ce fut un énorme traumatisme pour moi. Je t’ai cru mort à plus ou moins brève échéance. Je croyais que c’était une question de semaines ou de mois et l’idée m’en était insupportable. Mais les médecins sont formels, tu peux très bien vivre comme ça quelques années, et il faut que nous ressoudions notre famille face à la médisance.
– A-o-ou…
J’avais marqué mon étonnement. Je n’y comprenais vraiment rien et ne voyais pas du tout ce qui pouvait inquiéter Mère et où elle voulait en venir.
Ma sœur était hilare. Ce qui ne signifiait rien car ça dépendait de ce qu’elle avait pu ingurgiter.
– Tu te souviens de l’ours en peluche de ton père ?
– Ain-ain…
Mère se mit à chuchoter.
– Eh bien, figure-toi que je l’avais donné peu après sa mort à notre femme de ménage et, il y a quinze jours de ça, un de ses enfants, à force de le triturer, a fait craquer une des coutures qui avait été recousue sommairement. Une feuille de papier pliée en huit y était glissée. Elle n’est pas signée de la main de ton père puisqu’il ne pouvait pas écrire, mais il en a dicté le texte après sa première attaque à ta sœur et c’est ta sœur – pourtant maladroite en tout – qui a recousu la couture après avoir inséré la feuille…
Mère ne put s’empêcher de jeter un regard en coulisse à Marie-Jeanne-Louise. Peu amène. Mais, vu l’état de perception de ma sœur, ce ne pouvait que lui être indifférent.
– Il y est écrit de la main de ta sœur qu’il craint que je « n’attente à ses jours et demande qu’une enquête criminelle soit ouverte en cas de décès apparemment naturel ». Ce n’est pas grave en soi parce que je peux toujours prétendre, puisque ce n’est ni écrit ni signé par ton père et qu’il n’y eut pas d’autre témoin que ta sœur, que Marie-Jeanne-Louise a écrit ce texte d’elle-même pour me nuire. Mais notre godiche de femme de ménage n’a rien trouvé de mieux que de le montrer à Mme Lamouir…
Mme Lamouir habite au premier et son mari était très lié avec Père. Il était magistrat à la Cour des comptes.
– … chez qui elle fait également des ménages, pour lui demander de me remettre le billet incognito car elle craignait que je ne l’accuse d’avoir dérobé cette lettre chez nous. Cette fille est idiote, mais on n’y peut rien. Par chance, Mme Lamouir m’a remis ce billet et expliqué sa provenance. Mais c’est une vraie pipelette et ça a fait le tour du quartier. Tu imagines !
– Ain-ain-ain…
J’imaginais aisément. Surtout qu’à quatre-vingt-six ans Mme Lamouir a toute sa tête et que sa langue de vipère a toujours été bien pendue. Elle était une des principales « amies » de Mère à colporter des horreurs sur notre compte lorsque je suis revenu vivre chez Mère. Auparavant, elle avait attribué mon célibat prolongé à ma prétendue homosexualité.
– Elle ne connaît évidemment pas l’écriture de ta sœur. Je lui ai dit que notre pauvre femme de ménage avait sûrement été victime d’une obscure manipulation et je me suis empressée de détruire ce maudit billet. Mais la rumeur va bon train et elle peut parvenir aux oreilles de la police. C’est très ennuyeux. Elle pourrait nous interroger. Ta sœur est incontrôlable, mais je lui ai promis de lui verser la même « pension » que ton père de son vivant et je l’ai autorisée à venir vivre à la maison. Quant au bâtard de ton père, ce Louis-Amédée de malheur, qui s’entend cul et chemise avec ta sœur, il a évidemment été mis au courant par elle. C’est la raison pour laquelle j’ai accédé à son désir d’occuper ton logement vacant. Voilà où on en est ! Tu restes mon seul soutien dans cette malheureuse histoire. D’ailleurs, tu as été témoin de la mort accidentelle de ton père.
J’étais bien loin de tout ça. Ce me semblait remonter à des années-lumière.
– Évidemment, dans ton état, tu ne peux pas en penser grand-chose. Mais ton retour au sein de la famille est absolument nécessaire. Si la police venait, tu pourras témoigner immédiatement de ma parfaite innocence. Et si tu t’avisais de dire le contraire, je me chargerais de leur révéler que tu as effectivement noyé ton père et que tu as ensuite tenté de te suicider sous le coup du remords.
Je n’étais pas surpris, Mère pense à tout. Sauf que je suis incapable de m’exprimer et de témoigner de quoi que ce soit.
Dans la soirée, le patron du service est passé en coup de vent – il passe toujours au pas de charge.
– Dites donc, votre famille est vraiment épatante ! Vous avez une sacrée chance qu’elle vous reprenne vu votre état. Ça me fait chaud au cœur de voir une famille ainsi soudée par ses valeurs ancestrales…
– On-on-on…
– Oui, je comprends votre émotion. Vous serez beaucoup mieux entouré par votre famille aimante que tout seul avec des auxiliaires de vie dans votre logement. Je n’étais d’ailleurs pas satisfait de cette solution. Elle était par trop précaire. Maintenant, je suis pleinement rassuré sur votre sort et il nous reste encore trois ou quatre mois pour vous rendre plus présentable. Enfin, vous me comprenez, c’est une façon de parler – nous sommes entre confrères…


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
Troisième partie





10





Une fois « chargé » dans l’ambulance, je serais incapable de décrire les émotions qui m’assaillirent pour ce grand saut dans l’inconnu. Elles étaient multiples, telles celles, je suppose, qu’éprouve le prisonnier quand il franchit le seuil de la prison et met le pied sur le trottoir de la liberté. C’est une image. Pour moi, mes pieds foulant le trottoir étaient les roues de l’ambulance franchissant la barrière de l’hôpital et s’engageant sur la route direction Saint-Cloud. Excitation et appréhension mêlées.
Lors de sa dernière visite, Mme Balado m’avait dit, avec des airs mystérieux, que « pour une surprise, ça allait en être une ».
– Mais ne vous inquiétez pas, je crois qu’il n’y avait pas de meilleure solution pour vous. Vous serez très bien. Et puis je viendrai vous voir.
– Ain-ain…
J’aurais aimé en savoir plus. Mais les soliloques de la mère Balado ont leur propre logique.
– Mais quel dommage quand même que vous soyez infirme ! Je suis sûr que vous auriez fait un très bon gendre. Quelle idée vous avez eue ce jour-là de sauter par la fenêtre ? Enfin, ce qui est fait est fait et c’est à jamais votre secret. Chacun son destin. Tiens ! justement, à propos de destin, figurez-vous que M. Malot – vous savez, notre voisin du premier, celui qui a une petite barbichette –, est mort. Oui, comme ça, dans son sommeil, sans prévenir. Sa femme, la pauvre, ça a été la frayeur de sa vie que de se réveiller auprès de son cadavre de mari ! Ah ! la la ! Je ne sais pas si elle s’en remettra. Elle me fait pitié. Eh bien, ce M. Malot il n’était guère plus âgé que vous. Vous voyez, vous avez encore bien de la chance dans votre malheur…
Je n’en avais guère su plus par l’assistante sociale.
– Vous serez très bien, croyez-moi. Mais votre famille tient absolument à ce que ce soit une surprise pour vous. Ne vous inquiétez pas…
Quant au patron, lors de son dernier passage au pas de charge, il fut égal à lui-même.
– Vous en avez de la chance. Moi, je voudrais bien être à votre place. Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien…
Chacun semblait s’être passé le mot – « Ne vous inquiétez pas » –, jusqu’à l’ambulancier et son aide lorsqu’ils m’eurent calé dans leur véhicule.
– Ne vous inquiétez pas. On sera vite rendu.
C’est le genre de leitmotiv qui finit par vous angoisser. Ne vous inquiétez pas. Mais de quoi devrais-je m’inquiéter ?
Dans mon état, quand on dépend pour chaque acte essentiel de la vie des autres, on vire vite parano. Est-ce que l’infirmière n’est pas en train de se gourer de potion ? On me nettoie au Dakin, mais si quelqu’un y avait mêlé par mégarde de l’acide sulfurique ? Et cette nouvelle pommade, c’est à base de quelle saloperie ?
Ça semble ridicule, mais quand on est resté un certain nombre de mois dans ce genre d’usine, on est bien obligé de se demander si on ne sert pas parfois de cobaye.
J’inspirai profondément. Je laissais tout ça derrière moi. J’allais retrouver enfin mon identité réelle. Le baron Hector-Louis de Dugon de Milain de la Rochepic de Croisieu. Je cessais d’être le « psy » ou le « tétra » du 12, mon numéro de box.
Mais mon expiration se bloqua et je commençai de suffoquer quand je m’aperçus qu’on longeait la Seine sans la franchir.
Panique pas, me dis-je, ce doit être un raccourci.
Ma respiration reprit son petit rythme de croisière. Jusqu’à ce que j’aperçoive le panneau « Chartres – Nantes – Orléans – Bordeaux – Meudon ».
Il y avait une erreur.
– Oon-oon-oon…
– Ne vous inquiétez pas, mon petit monsieur. On sera vite arrivés.
– Oon-oon...
– Il a peut-être un malaise, s’inquiéta son aide en se retournant.
– Mais non. Ils angoissent tous lorsqu’on les ramène chez eux. Je n’en ai encore jamais perdu un, sauf la fois où je me suis retrouvé à court d’oxygène sur un Paris–Strasbourg.
J’étais plongé dans la perplexité la plus absolue.
M’emmenait-on à mon insu dans un hospice ?
Ces derniers mois, Mère s’était montrée trop affectueuse pour être honnête. Son revirement ne pouvait que dissimuler une de ses manigances.
Mais c’était absurde. La mère Balado n’aurait pas pu, elle, me tromper à ce point-là. À moins qu’elle ne se fût laissé embobiner par Mère et qu’elle fût de mèche avec elle…
Et les détestables petits « Totor » de ma junkie de sœur !
– On va être bien tous ensemble, Totor…
J’aurais dû m’en douter, mon « admirable » famille avait dû piper les dés et tromper tout son petit monde – de Mme Balado à l’assistante sociale en passant par le patron du service.
Pourtant, Mère avait besoin de moi au cas où la police viendrait à se pencher sérieusement sur le décès de Père.
Avait besoin ? Mais peut-être que la bourde de sa femme de ménage avait été réglée au cours de ces quatre derniers mois à mon insu et que Mère n’avait plus besoin de moi en aucune façon…
J’en avais des suées et des palpitations. Même une fois engagés sur l’A10 qu’on prenait avec Père pour se rendre à Milain, je n’en fus pas rasséréné pour autant. Jusqu’où allions-nous rouler comme ça ?


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.
Noir Express
11





J’en aurais pleuré quand l’ambulance a pénétré dans le domaine de Milain par son allée majestueuse de chênes chenus et s’est arrêtée devant l’enceinte ceignant les douves.
Mère, Marie-Jeanne-Louise, un grand type qui la tenait par les épaules – j’allais apprendre dans les minutes suivantes qu’il s’agissait du « bâtard » –, Guenièvre et Mme Balado étaient tous là à m’attendre.
J’en pleurai carrément à chaudes larmes quand je fus débarqu