Le Récidiviste, voici Fin de race que je vous laisse découvrir et peut-être savourer...
Première partie
1
Mère avait beau m’y avoir préparé, ce fut un choc. Je ne m’attendais pas à ce spectacle affligeant. Père était assis de traviole dans sa chaise roulante, une jambe allongée raide, l’autre repliée sous le siège, berçant de son bras valide sa vieille peluche toute râpée et hors d’âge.
Je me suis retourné vers Mère. Elle a dodeliné de la tête et haussé les épaules en poussant un soupir de lassitude.
– C’est comme ça tout le temps depuis une semaine. Le jour il berce cette horreur, la nuit il dort avec. Ils sont devenus inséparables.
Après son premier accident cérébro-vasculaire, Père m’avait demandé de remonter de la cave la malle à jouets. Une vieille cantine militaire où il avait entassé au fil du temps ses propres jouets de môme – juste un Meccano et un ours en peluche – et les nôtres – ceux de ma sœur et moi, quelques peluches et poupées avec leurs accessoires, trois avions, une dizaine de Dinky Toys, deux poignées de soldats de plomb ou en plastique, un vieux fort médiéval et un garage, un train électrique, des animaux de ferme et des trucs des années cinquante-soixante.
Il m’avait tout fait sortir pour jeter son dévolu sur son ours.
– Pose-le sur la commode de la chambre.
Les vieux, c’est comme les mômes. Ça aime se rassurer.
J’ai pensé que ça l’aiderait peut-être à se raccrocher et à surmonter son infirmité.
C’était il y a quatre ans de ça, et l’ours, depuis, était resté sagement assis sur la commode.
À l’époque, Père s’en était sorti en traînant la patte et avec un bras raide. Là, après sa seconde attaque, survenue durant mon séjour à Melbourne pour cause de congrès international, il restait cloué à son fauteuil et était totalement aphasique. Ne communiquant plus que par le regard – et seulement quand il en avait envie.
– Père…, j’ai commencé, mais les mots se sont étranglés dans ma gorge comme un sanglot.
Voir son père de quatre-vingt-trois ans en train de bercer un ours en peluche antédiluvien, ça fait un choc. Et ça fout même la trouille parce qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’on risque de se retrouver au même âge dans un état similaire et qu’on est en train de se contempler soi-même.
Si la vieillesse n’était qu’un naufrage dans lequel on sombrerait, passe encore. Mais notre société s’acharne à vouloir sauver à tout prix les naufragés au lieu de les laisser se noyer, se transformant peu à peu en un immense radeau de La Méduse composé uniquement de vieillards.
Je ne pouvais reconnaître dans cette dépouille décharnée et sénile le père craint de mon enfance.
En fait, s’il ne s’était pas fait poser un pace maker aux premiers troubles cardiaques, il aurait fait le grand plongeon lors de son premier AVC trois ans plus tard et il n’en serait pas là – nous non plus.
Tant qu’il le portera, je me suis dit, il partira pas.
Sa veste de pyjama était entrebâillée sur trois poils gris et j’apercevais le renflement du boîtier. Son petit radeau de survie personnel.
Il était si amaigri qu’avec un couteau à peluche à défaut de scalpel j’aurais pu découper sa peau parcheminée sans peine et ôter la bestiole.
Je me suis étonné. Je ne me serais pas cru capable de telles pensées.
Père a peut-être lu en moi car il a recroquevillé son bras enserrant l’ours contre son cœur.
– Il faut faire quelque chose, a dit Mère d’une voix plaintive comme si tous les malheurs du monde n’avaient cessé de l’accabler tout au long de son existence.
Mère n’a pas toujours eu cette voix plaintive. Ça remonte seulement à la première attaque de Père. Mais elle est restée d’une énergie incroyable et possède un caractère inflexible. Quand elle prend une décision, elle s’y tient mordicus. C’est une obstinée. Moi-même, j’ai hérité d’elle ce trait et je ne peux que l’en remercier. C’est peut-être d’ailleurs pour ça que nous nous entendons à merveille, Mère et moi. Nous ne sommes pas de ceux qui tergiversent.
Il y a longtemps qu’on aurait dû faire quelque chose, me suis-je dit. J’ai failli en faire la remarque à haute voix à Mère. Mais il était inutile d’inquiéter Père davantage. Je préférais le prendre par surprise.
Là aussi, je me suis étonné. Il n’y avait aucune préméditation. C’était comme si je devais accomplir un rituel en obéissant à des règles immémoriales.
Quand le roi était trop vieux ou jugé indigne de sa royauté, on le poussait simplement vers la sortie. Et l’honneur en revenait à son successeur.
C’était la règle et le roi en titre s’y attendait. Lui-même ayant pris le pouvoir dans les mêmes conditions.
Mais les vieux, de nos jours, ont oublié et trouvent naturel de devenir un fardeau.
Un fardeau est fait pour s’en délivrer.
Peut-être que ça se serait passé différemment si la chaise roulante de Père ne m’avait fait songer à un trône vacillant et sa peluche à un sceptre dérisoire.
Quand j’ai tenté de lui arracher l’ours, je ne m’attendais pas à une telle force de la part de Père alors qu’il n’avait plus que la peau et les ligaments sur les os. Mais faut croire que ses tendons étaient encore sacrément résistants, car ce n’est pas la peluche qui est venue mais Père. S’écroulant au sol sans l’avoir lâchée.
Plaf !
Et crac ! car les vieux, c’est comme le bois sec, ça finit par casser. Du moins le col du fémur.
Père avait beau être aphasique, il lui restait de la voix pour crier et pleurer de douleur.
Je n’avais pas trop d’idée sur la marche à suivre et je n’ai tout d’abord pas compris pourquoi Mère l’a pris sous les aisselles pour le soulever.
Comme une plume.
Faut dire que Mère elle a onze ans de moins que Père et pèse ses quatre-vingts kilos pour un mètre soixante-cinq.
– Aide-moi, qu’elle m’a fait en me désignant les jambes de Père.
Qui a hurlé de plus belle quand je l’ai empoigné sous les genoux. Mais toujours sans lâcher son ours.
– On va lui faire prendre un bain, a précisé Mère.
J’ai pas compris tout de suite. Ce n’était pas le jour de bain de Père.
Lui aussi a semblé surpris. Il s’est arrêté de couiner et de larmoyer un instant, le temps de comprendre, avant de repartir de plus belle, ses yeux roulant telles des billes prises de terreur dans ses orbites décavées.
Mère, elle, n’a pas fait couler plus d’eau que d’habitude.
La baignoire un tiers pleine suffisait pour noyer Père à condition de lui maintenir la tête sous l’eau. Tâche dont s’est acquittée Mère sans sourciller, m’évitant ainsi le parricide.
J’ai su que c’était fini quand Père a fini par lâcher son ours.
Ça m’a paru incroyablement simple et évident. Et cela s’était fait sans même y avoir songé au préalable.
Que ce fût le jour de congé de l’auxiliaire de vie de Père n’était qu’une pure coïncidence.
© Alain Pecunia, 2007.
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