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Version complète : "La Fatwa"
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Noir Express
Avenue des Coquelicots-d’Argent, Saint-Michel-Chef-Chef, paisible commune du littoral atlantique. Derrière ses rideaux, Jean-Henri Loubert, dit Jeanri, guette le départ matinal de Luc Maginot pour son travail. Pour la dernière fois, car Jeanri a décidé que cet ami d’enfance qui l’a trahi devait mourir.
Grâce à ses dons de télépathe, la « fatwa » qu’il a lancée sur Maginot va terrasser ce dernier. Mais, si les morts se succèdent dans le voisinage, Luc Mouginot est, lui, toujours bien vivant.
Jeanri en est désespéré. Il n’est pas un criminel et n’a jamais souhaité la mort d’innocents. Il lui faut « réparer » la fatwa déréglée et reprendre ses dons en main, mais...

PS. - Ce texte a été écrit en juin-juillet 2005 avant que les candidatures à la présidentielle ne soient connues. L'actualié ayant fini par rattraper la fiction, certaines modifications ont dû être apportées dans les derniers chapitres. Cela étant précisé pour vous mettre l'eau à la bouche et vous faire patienter...





1







Jean-Henri Loubert, dit Jeanri, était satisfait de lui. Comme toujours, eût-il pu remarquer s’il avait été conscient de ce trait de caractère. Mais, là, il était particulièrement satisfait de lui, et non sans raison.
Il ne lui restait plus qu’à attendre. C’était une question de jours. Une quinzaine tout au plus, avait-il estimé.
Il s’étira dans son lit et regarda sa montre.
Il était six heures vingt.
Dans dix minutes exactement, car celui-ci était un maniaque de la ponctualité, Luc Mouginot sortirait de chez lui et se rendrait à pied à son café-restaurant de la Dune, qu’il ouvrirait à sept heures pétantes.
Jean-Henri se leva à poil et ouvrit les volets de sa chambre.
Posté derrière les rideaux, il ne pouvait s’empêcher de consulter sa montre toutes les dix secondes.
Six heures trente. Il vit sortir Luc Mouginot de chez lui.
Jean-Henri eut un sourire de satisfaction.
– Va, mon gars, dit-il à haute voix, t’en as plus pour longtemps.
Il consulta à nouveau, machinalement, sa montre. Il avait largement le temps de préparer son café.


Vingt minutes plus tard, il revint se poster derrière les rideaux de sa chambre.
Maryse Mouginot allait bientôt ouvrir les volets de la villa.
Il fut tenté d’écarter légèrement le rideau pour mieux l’apercevoir quand le premier volet – celui de la chambre du couple Mouginot – fut rabattu.
Maryse Mouginot ouvrait toujours sa maison en chemise de nuit. Une nuisette vaporeuse qui laissait entrevoir le haut de sa poitrine opulente et découvrait totalement ses cuisses. Mais, là, pour en jouir pleinement, il fallait que Jean-Henri attende qu’elle apparaisse sur le perron et rabatte les volets à trois battants de la porte-fenêtre.
Il était tout excité quand elle apparut enfin. Maudissant ce foutu voilage qui lui gâchait le spectacle.
« Toi, tu vas être veuve, ma cocotte », se dit-il en portant à deux mains le bol de café à ses lèvres.
Jean-Henri avait toujours eu envie de sauter Maryse Mouginot. Mais c’était une aguicheuse, pas une volage.
Il se sentit encore plus excité en se prenant à rêver que, peut-être – et même sûrement, pourquoi pas ? –, il aurait ses chances quand elle se retrouverait veuve.
Il pensa que ce serait la cerise sur le gâteau. Le parachèvement absolu de sa vengeance. Baiser la femme de son pire ennemi après l’avoir fait mourir.
Jean-Henri n’en pouvait plus. Prenant son bol vide dans la main droite, il entreprit de se masturber sur-le-champ, debout derrière les rideaux, en fermant les yeux sur l’image de Maryse à poil. De l’autre main, car il était gaucher.


© Alain Pecunia, 2007.
Tous droits réservés.

Noir Express
2







Comme tous les matins, Jean-Henri Loubert retourna se coucher jusqu’à neuf heures. Mais, cette fois-ci, rien ne pressait réellement. Tout serait bientôt conclu.
On l’avait pris pour un con. On s’était moqué de lui. On l’avait trompé. Trahi. Eh bien, ils allaient voir !
Il songea à sa « pauvre » femme qui avait préféré rester vivre à Paris avec son boulot à la con et pour être près des enfants. Refusant de le suivre sous prétexte de ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Mais, à cinquante-trois ans, il était peut-être temps de quitter Paris et de profiter de la vraie vie jusqu’à la retraite avec un boulot sympa.
Jean-Henri avait été certain de prendre la bonne décision. Avec les indemnités de son licenciement économique, et l’héritage de son père qui était tombé à point nommé le mois suivant, c’était le moment ou jamais de changer de vie.
Ni frère ni sœur, la villa était pour lui seul ainsi que les cent vingt mille euros que le père avait sur ses comptes.
Il avait un toit, de quoi voir venir avec ses indemnités et il pouvait investir les cent vingt mille dans un café-restaurant. Son rêve de toujours. Mais ici, à Saint-Michel-Chef-Chef. Pas ailleurs.


© Alain Pecunia, 2007.
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2 (suite)







C’était cet enfoiré de Luc qui lui avait refilé ce virus. Son meilleur pote d’enfance. Enfin, un de ses multiples potes.
Lui, le Luc, il n’avait pas eu à se décarcasser dans la vie. Il avait fait le barman dans l’affaire de ses parents dès la fin de la scolarité obligatoire et s’était contenté de prendre leur succession quand ces derniers avaient pris leur retraite.
Un boulot peinard. Trois mois de saison à bosser et à faire son beurre. Le reste de l’année à se laisser vivre avec l’habitué local et le représentant de passage. De quoi laisser du temps pour la pêche et la chasse.
L’été précédent, alors que Jean-Henri était encore salarié, Luc lui avait laissé entendre qu’il avait envie de passer la main. Il n’attendait que la première occasion et l’acheteur.
– Si c’était moi, tu me ferais un prix ? il lui avait demandé.
– Un prix, je ne sais pas. Le prix, c’est le prix, avait dit Luc. Mais, si c’était toi, je te ferais des facilités. T’es mon pote, Jeanri, c’est la moindre des choses.
Pour Luc Mouginot, tous ses clients réguliers étaient des potes. Et ses potes avaient toujours été, en quelque sorte, ses clients. Commerce de bibine oblige.
Enfant, déjà, il amenait ses petits camarades boire la grenadine ou la menthe à l’eau au café-restau de ses vieux. Et, quand leurs parents avaient envie soit de se désaltérer, de déguster une glace ou de goûter la cuisine « locale » – crêpes bretonnes, moules-frites, crevettes-bigorneaux, poissons au beurre blanc, omelette norvégienne –, accompagnée de bolées de cidre, quoi de plus naturel que d’aller dépenser son argent dans l’établissement tenu par les parents si affables du petit copain de leur fils ?
À la puberté, ce fut pour s’enfiler des « mousses » ou des « fillettes » de muscadet. Les soirées entre potes où l’apéro était offert par le fils du patron.
Une fois adultes et pères de famille, le cycle recommença et s’accentua avec le fils et la fille de Luc.
– Mais, tes mômes, ils n’ont pas envie de reprendre l’affaire ? avait demandé Jean-Henri.
La question était frappée du coin du bon sens puisque les enfants Mouginot – Armel, vingt-sept ans, le fils qu’il avait eu de son premier mariage, et Éléonore, vingt et un ans – ne semblaient pas pressés de s’engager dans une voie précise. Ce qui était compréhensible pour la cadette et un peu moins pour l’aîné. Mais c’était l’air du temps et il n’était pas dans les intentions de Jean-Henri de le leur reprocher. Il voulait juste s’assurer.
– Ah ! tu sais, Jeanri, les jeunes de maintenant…, répondit Luc Mouginot avec un haussement d’épaules fataliste qui fit tressauter son double menton précoce.
Jean-Henri savait. Ses deux mômes de vingt-deux et vingt-cinq ans se laissaient vivre comme deux moules sur leur rocher.
– Oui, mais quand même, ils peuvent être intéressés, insista-t-il.
– Trop dur pour eux.
– Pas tant que ça. Ils t’ont toujours filé un coup de main pendant la saison.
– Tu parles ! C’était pour se faire de l’argent de poche, bougonna Luc Mouginot avec une pointe d’amertume dans la voix. Mais, à temps complet, c’est une autre paire de manches, crois-moi ! Même si neuf mois de l’année c’est cool, il faut quand même ouvrir chaque jour et être présent. En fait, ça les emmerde.
– Oui, mais il faut bien qu’ils fassent quelque chose…
– T’inquiète pas pour ça. Armel est représentant en planches de surf depuis trois ans et ça marche du tonnerre de Dieu pour lui.
– Et la petite ?
– La petite, comme tu dis, elle vient d’avoir vingt et un ans et elle veut ouvrir dans un an ou deux un salon d’esthéticienne à Pornic.
Luc Mouginot resservit un baby à Jean-Henri sans que celui-ci l’ait demandé. Mais Mouginot savait qu’il en prenait toujours trois ou quatre et il le servirait d’office tant que Jean-Henri ne lui demanderait pas combien il lui devait.
– Alors, tu vois, si jamais t’es intéressé, t’es le premier sur les rangs, mon Jeanri.
Jean-Henri s’était effectivement senti rassuré et s’était mis aussitôt à gamberger sérieusement.
– Tu peux attendre six mois, un an ? demanda-t-il anxieusement tout en faisant quelques additions et calculs d’échéances.
Les médecins donnaient à peine trois, quatre semaines tout au plus à son père que dévorait un cancer des poumons. Mais il lui fallait quand même un peu plus de temps pour négocier son licenciement économique avec son employeur qui serait ravi de s’en débarrasser.
– Rien ne presse, mon Jeanri, rien ne presse.


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2 (suite bis)







« Mon Jeanri, tu parles ! » se dit Jean-Henri avec amertume.
Quand il s’était pointé il y a six mois de ça avec la gueule enfarinée, en disant qu’il avait le pognon, l’autre lui avait demandé :
– Mais de quoi tu parles, mon Jeanri ?
– Ben, d’acheter ton affaire, comme convenu !
– Mais elle n’est pas à vendre.
– Comment ça ?
Jean-Henri avait senti le sol se dérober sous ses pieds.
– Éléonore va épouser un cuistot et elle ne veut plus être esthéticienne. Ils reprennent l’affaire.
– Pourtant, l’été dernier, tu m’avais dit…
– Ah ! ça, c’était l’été dernier. Depuis, il y a eu plus d’une marée.
– T’es gonflé ! Moi, je comptais dessus…
– Hé ! le prends pas comme ça, l’avait coupé Luc Mouginot d’un ton sec. Je t’aime bien, mais comme dit Jean-Marie, d’abord ma famille avant les étrangers.
Ils se toisèrent un long moment dans un silence hostile. Luc Mouginot n’en finissant pas d’astiquer le verre ballon qu’il avait en main. Puis Mouginot se dérida. Non pas qu’il fût particulièrement attristé par le désarroi évident de son « pote ».
Une idée d’homme d’affaires venait tout simplement de germer dans son esprit peu encombré mais fertile comme une terre à orties dès lors qu’il s’agissait de « business ».
– Dis, c’est vrai que tu as le pognon, mon Jeanri ? dit-il en esquissant un sourire.
– Bien sûr ! lâcha Jean-Henri la voix blanche et tendu pas possible.
– Combien ?
– Cent vingt.
Luc Mouginot esquissa une moue de contrariété en faisant claquer sa langue.
– De toute façon, t’étais loin du compte.
– Comment ça ! Tu m’avais dit que ton affaire valait dans les cent trente ou cent cinquante tout au plus et j’avais l’intention de compléter en prenant sur les soixante mille de mes indemnités de licenciement…
Jean-Henri se sentait bouillir de rage devant tant de mauvaise foi.
– J’ai peut-être dit ça. Mais, en fait, d’après le notaire, elle vaut bien deux cent trente mille. Si ce n’est plus !
Luc Mouginot l’avait laissé digérer l’information. Il était évident qu’un tel prix – qu’il venait de décréter séance tenante – n’entrait pas dans les perspectives de Jeanri.
Il lui avait même servi un baby sur le compte du patron. Avant d’en arriver au fait.
– Dis, mon Jeanri, j’ai peut-être une idée qui pourrait arranger tout le monde… parce que ça me fait de la peine que tu le prennes comme ça.
Jean-Henri avait haussé les épaules.
– Dis toujours.
Luc Mouginot le laissa avaler son baby cul sec et lui proposa de s’installer à une table du fond de la salle pour parler « sérieusement ». En emportant avec lui la bouteille de J&B et deux verres pour faciliter les pourparlers.
– Voilà, commença-t-il quand ils furent attablés et après avoir versé l’alcool dans les verres. Éléonore et mon futur gendre ont l’intention de tout refaire et même d’agrandir…
Il laissa sa phrase en suspens, guettant une lueur d’intérêt dans le regard de Jeanri.
Celle-ci tardant à éclore, il poursuivit son exposé.
– Ils veulent rajouter des chambres et faire hôtel.
Jean-Henri leva les yeux au plafond. Il y avait lui-même pensé et savait pertinemment que la structure ne permettait pas une surélévation. À moins de tout casser.
Luc Mouginot avait suivi le regard de Jeanri et saisi sa pensée sans qu’il eût besoin de l’énoncer. De toute façon, Jean-Henri s’en abstint. Il écoutait, mais il était encore sonné par la mauvaise nouvelle à laquelle il ne s’était pas attendu le moins du monde.
– Ils veulent pas surélever. Mais ils vont mettre à bas les dépendances de derrière et acheter le terrain attenant. Ils pourront faire construire une vingtaine de chambres.
Jean-Henri n’était pas aussi stupide qu’il pouvait le donner à paraître. Il avait compris depuis le début que son pognon intéressait Mouginot.
– Alors ? demanda-t-il d’une voix neutre.
S’il n’avait pas posé sa question en baissant la tête et en fixant son verre, il aurait pu lire l’arnaque qui se profilait à l’horizon sur le visage de Luc Mouginot. Une tension particulière des muscles faciaux et une petite lueur de jouissance impudique nichée au fond des prunelles. Celle du pêcheur qui vient de ferrer son poisson.
– Il y a peut-être une association possible… Une association d’intérêts, précisa Luc Mouginot devant le manque de réaction de Jeanri.


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2 (suite ter)







Jean-Henri, en bon joueur de poker qu’il était occasionnellement, s’abstenait de toute réaction mais cogitait sec.
La proposition était tentante, mais elle restait malgré tout un pis-aller car il ne serait pas seul maître à bord.
Avait-il cependant le choix ? S’il avait jeté son dévolu sur l’établissement de Luc, ce n’était pas par hasard. Il était le seul susceptible de changer de mains et c’était celui-ci qu’il avait souhaité acquérir. Pas un autre.
– Ça ne t’intéresse pas ? finit par demander, étonné, Luc Mouginot devant le silence persistant de son vis-à-vis.
– Si, si, lâcha Jean-Henri sans plus d’empressement. Mais une association, c’est pas évident. Il faut être sûrs de pouvoir s’entendre sur le long terme.
– Pas de problème, annonça un Mouginot épanoui tout en resservant les deux verres vides.
– Comment ça, pas de problème ? Je connais ta fille, mais pas ton futur gendre…
– Pas de problème, mon Jeanri, car tu n’auras pas à mettre la main à la pâte… Juste au portefeuille, plaisanta Luc Mouginot.
Jean-Henri se départit de son impassibilité de joueur de poker et tiqua nettement.
– Écoute, mon Jeanri, s’empressa d’ajouter Luc Mouginot en posant sa main sur le bras de Jeanri pour le rassurer, tu apportes ta part au capital et ensuite tu vis de tes rentes à glander…
Sans le savoir – ou pure intuition limonadière –, Luc Mouginot venait de toucher une des fibres les plus sensibles de Jean-Henri Loubert. Activant, en fait, le souhait séculaire le plus profondément enfoui de tout Français : accéder à l’état de rentier.
Jean-Henri n’en croyait pas ses oreilles. C’était trop beau pour être vrai, mais il ne demandait qu’à croire.
C’était simple et limpide.
Il lui suffisait de mettre dans le pot ses cent vingt mille et à se porter caution solidaire pour l’emprunt de trois cent mille euros de la fille et du futur gendre Mouginot.
Ensuite, il toucherait chaque mois – sans rien faire, tint à préciser plusieurs fois Luc Mouginot – vingt-cinq pour cent des bénéfices.
– Et tiens-toi bien : de tous les bénéfices… aussi bien ceux du bar et du restaurant que ceux de l’hôtel. Qu’en dis-tu ?
Jean-Henri n’en disait plus rien. Il était aux anges.
– Il y a juste un petit détail…
Jean-Henri écarta le détail d’un revers de la main. Grand seigneur.
– T’as raison, reprit Luc Mouginot en resservant à nouveau les deux verres vides, c’est rien du tout. Mais, pour l’achat du terrain attenant, il y a un dessous-de-table de trente mille chez le notaire, et ce serait bien que tu les verses toi-même, car les mômes n’ont pas de liquidités. D’ailleurs, c’est moi qui leur avance le reste pour le prix officiel. De toute façon, on te fera une reconnaissance de dettes entre nous, hein !
Jean-Henri avala son verre cul sec et se resservit lui-même.
– Et puis, si tu pouvais mettre trente mille dans la trésorerie de départ, ce serait pas mal non plus. Ça aiderait. De toute façon, tu retrouveras tout ça au centuple, hein !
Le cœur de Jean-Henri Loubert se mit à battre la chamade. L’ivresse de l’alcool faisait la courte échelle à celle du joueur.
Il venait de poser sur la table de la fortune les cent vingt mille de son héritage et les soixante mille de ses indemnités de licenciement. Mais il avait tiré le gros lot !


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2 (suite quater)







La suite fut menée tambour battant. Le notaire, les actes, l’emprunt. L’annonce du mariage d’Éléonore et de son cuistot, un type jovial d’une trentaine d’années.
Mais il y eut comme un hic le mois suivant.
Le futur gendre disparut dans la nature en emportant l’avance de trésorerie de trente mille euros en cash que Jean-Henri avait faite, Éléonore tomba en déprime et la promesse de vente du café-restaurant de la Dune à la société repreneuse fut de facto annulée.
Luc Mouginot assura à Jeanri qu’il retrouverait une grande partie de ses billes grâce à la revente du terrain. En fait, celle-ci fut réalisée à la moitié de sa valeur vu l’urgence et servit de justesse à couvrir les sommes engagées pour les études et les divers devis de travaux.
Également dans l’urgence, il fallut rembourser l’emprunt pour lequel Jean-Henri s’était inconsidérément porté caution solidaire. Soit trois cent mille euros par quatre – Jean-Henri, Luc Mouginot, Éléonore et le cuistot. Théoriquement, car, étant donné la disparition de l’ex-futur gendre qui demeurait introuvable et l’insolvabilité de la fille Mouginot, ils ne restaient qu’à deux pour rembourser la dette des deux tourtereaux. Soit soixante-quinze mille chacun de perte sèche. Sans compter les intérêts ni les frais, évidemment.
Pour couronner le tout – et c’est ce qui devait ébranler définitivement la santé mentale de Jean-Henri Loubert –, la reconnaissance de dettes pour soixante mille euros établie en sa faveur, provisoirement enserrée dans le coffre-fort de Luc Mouginot par précaution – « On est entre amis et gens de confiance », avait-il dit –, était devenue mystérieusement introuvable.
En clair, elle avait purement et simplement disparu, et Luc Mouginot en accusa le cuistot en lequel il avait mis – « Mon futur gendre ! » – toute sa confiance.
– J’ai été trahi et berné tout comme toi, mon pauvre Jeanri, se lamentait Mouginot. Aveugle, j’ai été !
Jean-Henri tenta de se raccrocher désespérément à cette reconnaissance de dettes.
– Oui, mais quand même, c’est toi qui en étais responsable…
– Et alors, mon pauvre Jeanri ?
– Ben, tu pourrais peut-être me les rembourser puisque tu me les dois de toute façon, avança-t-il timidement.
– Et avec quoi ? Une fois payés les frais et les fournisseurs, il ne me reste quasiment rien.
– Je sais pas, moi, mais tu pourrais prendre une hypothèque sur ton restau ou prendre un emprunt.
– Une hypothèque ? Mais tu veux me ruiner !
– Je le suis bien, moi ! protesta Jean-Henri. Essaie au moins un emprunt.
– Je vais essayer, finit par promettre Luc Mouginot pour gagner du temps. Mais, tu sais, avec cette histoire et ce qu’on doit déjà, je ne crois pas que la banque sera d’accord. Mais je vais essayer, je te promets.


© Alain Pecunia, 2007.
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2 (suite quintus)








Jean-Henri y crut dur comme fer et vint chaque fin d’après-midi aux nouvelles pendant un mois, durant lequel Luc Mouginot ne cessa de le lanterner. Alors Jean-Henri demanda un rendez-vous au directeur de la banque et découvrit que Mouginot n’avait jamais déposé la moindre demande de prêt.
Sur le coup de dix-sept heures, à son heure habituelle, il se rendit comme si de rien n’était au café-restaurant de la Dune. Posant à Luc Mouginot sa question devenue quotidienne.
– T’as du nouveau ?
– Pas encore, soupira celui-ci comme chaque jour. Mais je t’avais prévenu que ce ne serait sûrement pas facile.
– Tu l’as bien déposée il y a plus de trois semaines, maintenant, ta demande de prêt ? demanda Jean-Henri mine de rien.
– Bien sûr. Comme je t’ai dit…
Luc Mouginot tenait son rôle à la perfection avec son air contrit d’enfant de chœur grassouillet auquel on donne le bon Dieu sans confession alors qu’il a auparavant vidé consciencieusement le tronc des pauvres. Ce qu’il faisait avec adresse quand il était môme. Tout comme il subtilisait avec maestria une partie de la quête après les offices, le curé lui faisant aveuglément confiance – c’est le cas de le dire puisqu’il était quasiment myope comme une taupe au point de parvenir à déchiffrer avec la plus grande peine l’évangile du jour.
Le petit Mouginot s’en vantait auprès de ses copains qui le trouvaient « gonflé » de flirter avec l’enfer et profitaient de ses largesses en confiseries. Mais l’enfant de chœur Mouginot ne recelait pas une âme de rebelle et n’avait jamais entendu parler de la théorie de la « récupération individuelle ». Toute peine méritant salaire, il n’y voyait qu’une façon toute simple de se dédommager directement de son temps passé au service de M. le curé. Comme il trouva évident, plus tard, de taper dans la caisse de son paternel en rétribution de ses menus services à la plonge puis au bar.
Tous ces souvenirs enfouis depuis belle lurette dans un recoin obscur de la mémoire de Jean-Henri Loubert refirent surface d’un seul coup, comme une grande baffe salutaire qui l’éveilla définitivement.
– Tu n’es qu’un sale enfoiré de menteur et de voleur, Mouginot ! lâcha-t-il d’une voix blanche qui fit sursauter et se retourner les quelques habitués de l’apéro à l’heure du thé.
Luc Mouginot ne s’y était pas attendu. Il se sentait tout décontenancé. Il mit un certain temps à réaliser ce que venait de lui dire Jeanri et il lui fallut quelques secondes de plus pour prendre conscience qu’il était la cible de tous les regards.
Se faire traiter de menteur et de voleur, ce n’était pas le plus gênant. Dans le commerce, ce sont des choses qui arrivent. Et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est moins la clientèle – qui serait pourtant la mieux à même d’en juger – que les « relations » d’affaires qui se permettent de tels écarts de langage.
Non. Le plus gênant – et le plus humiliant –, assurément, c’était de se faire insulter en public. Luc Mouginot se devait de réagir à l’affront. Et au plus tôt s’il ne voulait pas perdre la face et devenir la risée du village. Mais il savait qu’il bénéficiait d’un net avantage – quasiment décisif – sur cet avorton de Jeanri qu’il dépassait d’une bonne tête. Lui, Luc Mouginot, était du cru alors que Jeanri était l’étranger, le Parisien. Et, entre indigènes, on se sert toujours les coudes.
Luc Mouginot prit appui de ses deux mains sur son comptoir et se redressa de tout son corps pour tenter de gagner une demi-tête de plus.
– Répète voir ce que tu viens de dire, s’il te plaît, demanda-t-il sans élever la voix après avoir pris le temps d’interroger du regard ses habitués : « Hein ! les gars, vous avez entendu tout comme moi ce qu’il a osé me dire, le Parigot ? »
Luc Mouginot était satisfait de l’attention que lui prêtait son public et il esquissa un sourire. L’affaire était entendue.
– Je dis que t’es un escroc, voilà ce que je dis, répondit Jean-Henri d’une voix plus haut perchée qu’il n’eût souhaité.
– Vous entendez, les gars ? Il paraît que j’aurais escroqué quelqu’un…
Il y eut un ricanement et quelques murmures entendus.
– Et qui j’aurais escroqué, d’après toi ? poursuivit Luc Mouginot.
– Tu sais très bien de quoi je parle.
Luc Mouginot jeta un regard à son public pour s’assurer de son attention. Elle était totale.
Il soupesa brièvement Jeanri. Il pesait pas bien lourd. Il le ferait sortir de son établissement la queue entre les jambes.
– C’est très grave, tu sais, de traiter quelqu’un d’escroc, de menteur ou de voleur ? J’ai des témoins, je pourrais porter plainte, si je voulais !
Luc Mouginot n’eut pas besoin de jeter un œil à son public. Les murmures étaient approbateurs. Mais Jean-Henri ne les entendit pas tant il bouillait intérieurement de colère contenue.
– Essaie, si tu veux ! lâcha-t-il.
Luc Mouginot s’esclaffa et frappa son comptoir du plat de la main.
– Ah ! c’est la meilleure !
La claque dodelina du chef dans un bel ensemble.
– Dis donc, reprit Luc Mouginot, c’est bien toi qui es venu me proposer cette affaire foireuse où tu m’as fait perdre des plumes, hein ! Et qui me dit que t’étais pas de mèche avec cet escroc qui a failli devenir mon gendre ?
La tentative de protestation de Jean-Henri fut étouffée par les « C’est ben vrai », « Dame, pt’ête bien » et autres « Y’a pas à dire » de la clientèle qui en oublia de renouveler sa tournée.
Jean-Henri prit conscience bien tardivement qu’il avait commis l’erreur d’affronter Mouginot sur son territoire.
– Et la reconnaissance de dettes ? jeta-t-il désespérément dans le brouhaha.
– Hé ! les gars, cria Luc Mouginot pour se faire entendre, vous avez vu une reconnaissance de dettes, vous ?
– Dame non ! fit la claque en chœur.
– Eh ben, moi non plus, mon Jeanri ! Je vois pas du tout de quoi tu veux causer… Moi, une reconnaissance de dettes – si j’avais à en faire, car j’en fais jamais ! –, je ferais ça chez un notaire parce que je suis toujours régulier, hein, les gars ?
La claque fut unanime. « Dame oui », « Ah ! ça oui », « Pour sûr ». Litanie qui sembla s’éterniser et redoubler d’intensité lorsque Luc Mouginot proposa une tournée générale.
– Les gars, je vous dois bien ça pour le désagrément qu’a causé le monsieur de Paris !
À ce moment précis, plus qu’à aucun autre moment de sa vie, Jean-Henri eût aimé être courageux et ne pas appartenir au camp des vaincus et baisés d’avance.
Il avait du mal à contenir son émotion et préféra battre en retraite avant que de craquer et de se mettre à chialer de rage devant « tous ces ploucs ».
« Je t’aurai, toi ! je vous aurai tous ! » se jura-t-il à peine franchi la porte que lui avait tenue grande ouverte un des habitués, un grand escogriffe à demi édenté aux allures d’épouvantail à moineaux. Un pote d’école de Luc Mouginot. Lui aussi enfant de chœur. Qui lui souhaita « bon vent »…


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2 (suite et fin)






Quand Jean-Henri s’était réveillé le lendemain matin de ce jour ô combien funeste et avait pénétré dans le salon, il regretta d’avoir fracassé, sous l’emprise de la rage, le vase à glaïeuls auquel sa mère tenait tant en le précipitant sur la fausse glace Louis-Philippe posée sur le faux marbre du dessus de cheminée. D’un coup, tout le souvenir de la soirée de la veille qu’étouffait sa migraine d’après-cuite lui sauta à la gueule et le prit en traître, lui révélant toute l’étendue de sa connerie.
– Mais quel con je suis ! se flageola-t-il. Quel con !
Ce n’était qu’apparemment une prise de conscience, car il commit immédiatement une nouvelle connerie irréversible en décidant la mort de Luc Mouginot.
– Une ordure pareille, ça a pas le droit de vivre, putain !


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3







Assis sur le banc du jardin de devant, Jean-Henri Loubert se dit qu’à présent que Luc Mouginot allait incessamment sous peu passer l’arme à gauche, il serait peut-être temps qu’il se reprenne en main et cesse de se laisser aller.
Cette pensée hygiénique lui vint alors qu’il se grattait un méchant bouton qui avait poussé sous sa barbe de trois jours.
Il l’avait eu !
D’un air stupide, il contempla le bout de son index gauche teinté de sang et découvrit avec dégoût, sur l’ongle, une trace blanche indéterminée mais à l’origine certaine.
Jean-Henri s’essuya sous l’aisselle à même son tee-shirt et entreprit de se gratter consciencieusement le nez. Grimaçant, un œil clos et la bouche toute contorsionnée, l’index gauche – le même que précédemment – dans le nez, il ressentit rapidement la sensation primitive et si particulière de bien-être que procure une chasse à la boulette fructueuse au fin fond de la cavité nasale.
Alors qu’il entamait la phase finale de capture en la faisant rouler le long de la cloison, son œil ouvert perçut la silhouette de Maryse Mouginot traversant la rue et semblant se diriger d’un pas vif vers sa clôture basse.
– Jeanri ! Jeanri !
De surprise, Jean-Henri ouvrit les deux yeux, se redressa, mais resta le doigt dans le nez.
Que se passait-il pour que Maryse Mouginot, qui avait épousé la querelle de son mari et ne lui adressait plus la parole depuis cette soirée aux conséquences imprévisibles et dévastatrices, se permît de l’interpeller ainsi ? Aussi familièrement que par le passé.
– Jeanri !
– Quoi ? demanda Jean-Henri, sur ses gardes, après avoir ôté son doigt de la cavité et tout en tentant de se débarrasser de sa boulette par une pichenette qui se voulait désespérément discrète.
Avant de répondre, Maryse Mouginot entreprit d’enjamber la clôture et dut se pencher après avoir passé la première jambe. Révélant par ce mouvement qu’elle ne portait pas de soutien-gorge et procurant par là à Jean-Henri, spectateur pour une fois involontaire des charmes de Mme Mouginot, un plaisir tout aussi primitif que celui de la crotte de nez, mais d’une nature différente.
Se précipitant pour la soutenir dans son franchissement d’obstacle – et mieux se rincer l’œil par la même occasion –Jean-Henri en oublia sa boulette qui finit collée sur un des poils délicieux et délicats de l’avant-bras droit de Mme Mouginot que celle-ci s’acharnait à décolorer depuis son adolescence.
Tout en se frottant machinalement ledit avant-bras, Maryse Mouginot, à la fois émue et excitée, entreprit de révéler avec force détail la raison de son irruption intempestive.


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4







Maryse Mouginot resta une bonne heure en compagnie de Jean-Henri sur le banc du jardin. Quand elle fut partie en se grattant nerveusement l’avant-bras qu’elle n’avait cessé de tripoter durant tout ce temps, Jean-Henri soupira d’exaspération.
Elle l’avait vraiment pompé avec la disparition « brutale » de M. Berlon.
La femme de ménage l’avait découvert en arrivant comme chaque matin à huit heures trente. Il était affalé au pied de son lit en veste de pyjama, le cul et son attirail de vieux à l’air.
Peut-être qu’il était tombé raide en allant se coucher ou en se relevant pour aller pisser. Ou n’importe quoi. De toute façon, il avait été foudroyé par une crise cardiaque. Au dire du médecin qui avait été appelé sur les lieux et n’avait pu que constater le décès.
Pourquoi faire toute une histoire de la mort d’un vieux bonhomme ? Il faut bien mourir un jour. Au hasard des tours du manège de la vie.
Jean-Henri se gratta la cuisse.
La seule mort qui l’intéressait était celle de Mouginot. Pas celle de cet ancien psychanalyste.
– Tu te rends compte, je lui ai encore parlé hier après-midi, il se portait comme un charme et il allait avoir quatre-vingts ans dans deux jours…
Maryse Mouginot avait essuyé une larme. Jean-Henri n’avait pas osé lui dire que c’était un âge pour mourir.
Charles Berlon avait beaucoup d’affection pour les enfants Mouginot. Un truc qu’il ne comprenait pas. Comment un type intelligent pouvait s’être lié avec la famille d’un restaurateur ? Ou, alors, c’est qu’il n’était pas aussi intelligent que ça. Pourtant, d’après Maryse Mouginot, il écrivait un livre de souvenirs qui lui tenait beaucoup à cœur. Soi-disant qu’il avait eu des clients célèbres. Des personnalités en vue de la vie parisienne.
– Il pouvait se porter comme un charme tout en ayant le cœur usé, avait marmonné Jean-Henri en prenant la main de Maryse Mouginot dans la sienne.
– Mais non ! s’était-elle exclamée en retirant brusquement sa main. Il s’occupait de son jardin et hier encore il était en train de préparer ses rangs de haricots.
– Il avait peut-être des soucis ou ne s’était pas remis de la mort de sa femme…
– Tu parles ! Elle lui avait pourri la vie en étant jalouse de ses clientes et elle ne supportait pas qu’il adresse la parole à une femme depuis qu’ils s’étaient retirés ici. Comme s’il pouvait encore penser au cul à son âge !
– Elle te laissait bien lui parler.
– J’étais la seule, et c’est surtout parce qu’elle avait beaucoup d’affection pour Éléonore.
Maryse Mouginot avait reniflé ses larmes.
Jean-Henri Loubert s’était contenté de lui tapoter la main, ne voulant pas courir le risque d’une nouvelle rebuffade.
– C’était son heure, c’est tout, avait-il soupiré par feinte compassion.
Puis Maryse Mouginot avait sauté du coq-à-l’âne.
– Dis, Jeanri, il est passé chez toi l’enquêteur hier ?
– De quoi tu parles ? s’était étonné Jean-Henri.
– Ce type qui faisait une enquête pour une association de consommateurs.
– C’était quand ?
– En soirée, juste quand je m’apprêtais à monter en voiture pour descendre à La Dune.
– Non, s’était-il contenté de répondre en s’en foutant totalement.
– J’espère qu’il n’a pas été ennuyer ce pauvre M. Berlon…
Jean-Henri ne voyait pas le rapport. Cela n’avait strictement aucun intérêt.


Jean-Henri se regratta la jambe, se demandant à quoi il allait occuper sa journée.
En attendant, c’était l’heure de l’apéro.
Machinalement, en montant le perron, il se retourna vers la villa du psy, qui était la troisième sur la gauche en partant du rond-point. À deux maisons de la villa des Mouginot.
Les volets étaient clos.
Jean-Henri Loubert se demanda s’il était indispensable qu’il assiste à l’enterrement.


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5







Jean-Henri passa une grande partie de la journée à zapper d’une chaîne à l’autre. Avachi dans le fauteuil Voltaire placé stratégiquement de biais près de la porte-fenêtre, ce qui lui permettait de regarder la télé tout en jetant de temps à autre un œil sur les rares allées et venues de la rue.
Paradoxalement, il était à la fois confiant et anxieux. Ça ne pouvait que marcher – et si ça ne marchait pas…
« C’est imparable, se répétait-il, j’ai fait comme il fallait. »
Mais n’avait-il rien oublié malgré tout ?
Non. Il avait vraiment fait tout ce qu’il fallait. Il n’y avait qu’à attendre. Patiemment.
Ce pouvait se produire aussi bien aujourd’hui que dans les jours à venir. À n’importe quel moment de la journée ou la nuit.
C’était la seule chose dont il n’avait pas la maîtrise. Le moment de la mort de Luc Mouginot.
C’est en se levant pour aller chercher des glaçons dans le réfrigérateur qu’il comprit le motif de son anxiété diffuse.
– Putain ! jura-t-il à haute voix.
La question qui lui venait à l’esprit était de taille. Est-ce que la mort du vieux psy pouvait venir interférer dans le processus ? Voire l’annuler ?
C’était indépendant, cela n’avait rien à voir, mais, quand même…
Il n’avait jamais rien lu sur ce type d’interférence. Malgré tout, cela ne signifiait rien. Pourtant, les Russes n’étaient pas du genre – du moins ceux d’avant l’ère Gorbatchev – à négliger un tel cas de figure. Ils y avaient obligatoirement songé.
Donc, s’il n’avait jamais rien lu, c’est qu’ils n’avaient même pas jugé utile de relever ce point.
Jean-Henri se sentit momentanément rasséréné.
De toute façon, il pouvait à tout moment réactiver le processus si cela se révélait nécessaire.


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6







Quarante-huit heures plus tard, rien ne s’était encore produit. À six heures trente, comme tous les jours, Luc Mouginot sortit de chez lui. Et, à sept heures, Maryse Mouginot ouvrit les volets de la maison.
Serait-ce pour aujourd’hui ?
Après sa petite branlette matinale derrière la fenêtre de sa chambre, il renonça à se recoucher et décida qu’il n’allait pas rester à se morfondre là toute une nouvelle journée. Le temps était idéal pour aller pêcher sur la jetée du port.
Il prit une douche sommaire et prépara son matériel de pêche sans même prendre un café.
Ce n’était pas un oubli. Jean-Henri avait décidé de s’offrir un petit déjeuner au café du Port. Il l’avait bien mérité.
Il descendit allégrement jusqu’au port, le panier en bandoulière et ses deux cannes à l’épaule.
C’est à mi-descente de l’avenue qu’il aperçut l’éclat des gyrophares de la voiture des premiers secours des pompiers et d’une fourgonnette de gendarmerie.
Un instant, il eut une bouffée d’espoir. Mais ce n’était pas le chemin qu’empruntait ordinairement Luc Mouginot. Ce ne pouvait donc le concerner, à moins qu’il n’eût fait un détour. Mais pour quelle raison ? C’était un homme d’habitudes, un quasi-maniaque.
Il avait raison. Un vélomoteur était couché sur le flanc et les pompiers s’activaient autour d’une civière.
N’étant pas concerné, Jean-Henri poursuivit son chemin sur une cinquantaine de mètres. Jusqu’au café du Port.
– Vous avez vu ? l’interpella le patron à peine eut-il franchi la porte.
C’est incroyable, songea-t-il, comme les gens peuvent se sentir concernés par la mort des autres. Lui, il s’en foutait. Pourquoi s’intéresser, au moment de leur mort, à des personnes dont on se souciait comme d’une guigne de leur vivant ? La raison lui en échappait. Par contre, lui, la mort de Mouginot, elle ne le laisserait pas indifférent, et pour cause !
– J’ai vu, répondit Jean-Henri pour ne pas se mettre à mal avec le patron dès sa première visite.
– C’est Mme Gugnon.
– Je connais pas.
– Mais si ! insista le bistrotier. C’est la femme de ménage de votre voisin qui vient de mourir…
– Ah !
La mort de Mme Gugnon ne l’intéressait pas le moins du monde. Elle venait juste de mourir comme elle avait vécu, en pauvre.
– C’est un chauffard qui l’a renversée, précisa le patron croyant à l’intérêt de Jean-Henri.
– Ah !
– Un salaud qui a pris la fuite.
– Ah ! s’insurgea un marin pêcheur qui prenait son petit blanc, s’il y avait la peine de mort pour toutes ces ordures qui croient avoir un permis de tuer…
Le visage de Jean-Henri se plissa de contrariété.
Ce coup-là, est-ce qu’il y aurait eu interférence ?
– Hein ! vous aussi ça vous révulse, l’interpella le marin pêcheur.
Plongé dans ses réflexions, Jean-Henri ne savait plus de quoi il parlait.
Il se contenta d’opiner du chef pour avoir la paix et alla s’attabler à la table la plus éloignée du comptoir après avoir commandé un petit déjeuner avec croissant et des œufs sur le plat.
Mais il avait choisi la mauvaise heure et le mauvais moment vu les circonstances. Tout ce qui transitait par le boulevard de Mer pour une raison ou une autre sembla se donner rendez-vous au café pour un échange bruyant de commentaires.
Jean-Henri eut beaucoup de mal à se concentrer.
Sa journée de pêche était gâchée et il en prit son parti.
Le mieux était encore de rentrer chez lui et de se planter devant la télé.


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7







Jean-Henri s’était assoupi et sursauta sur son voltaire quand il entendit cogner à la vitre de la porte-fenêtre, juste derrière son dos.
Il n’eut pas le temps de réagir. Maryse Mouginot s’invita d’office et pénétra dans la pièce à nouveau tout excitée.
– Mme Quintin est morte ! cria-t-elle les jambes flageolantes.
Jean-Henri n’en crut d’abord pas ses oreilles.
Mme Quintin était la voisine immédiate de Charles Berlon. Une jeune femme de trente-quatre ans, divorcée et mère d’un enfant d’une dizaine d’années dont elle avait la garde alternée avec son ex. Infirmière libérale.
– On l’a retrouvée pendue dans son garage !
– Quand ? demanda Jean-Henri en se levant pour soutenir Maryse Mouginot jusqu’au canapé.
– À l’instant !
– C’est toi qui l’as trouvée ? s’inquiéta-t-il aussitôt.
– Non, bafouilla Mme Mouginot, c’est son amant.
La première réflexion de Jean-Henri fut que l’amant était peut-être l’assassin. Sûrement, même ! C’était évident.
– Où est-il ?
– Chez moi.
Jean-Henri avait du mal à suivre.
– Mais que fait-il chez toi, Maryse ?
– Il veut que j’appelle la gendarmerie.
Lui avait-il avoué son crime et souhaitait-il se constituer prisonnier ?
– Pourquoi ? demanda Jean-Henri.
– T’es idiot ou quoi, Jeanri ! Mais pour que les gendarmes viennent…
– Il l’a tuée ?
– T’es vraiment stupide aujourd’hui !
Mme Mouginot avait repris des couleurs.
– C’est lui qui l’a découverte, alors c’est pas lui l’assassin, poursuivit-elle avec une logique qui parut incertaine à Jean-Henri. Mais je me sens incapable d’aligner trois mots si j’appelle moi-même la gendarmerie, alors je suis venue te demander de le faire.
Jean-Henri n’aimait pas la tournure que prenaient les événements. La présence de la gendarmerie ne pouvait que perturber définitivement le processus.
Il en aurait donné sa main à couper.


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8







Ce fut pire que ce que Jean-Henri aurait pu imaginer.
Lui et l’amant de Mme Quintin se retrouvèrent en première ligne des suspects.
C’était aberrant !
Les gendarmes se contentèrent d’abord de prendre les témoignages de Maryse Mouginot, de l’amant et de Jean-Henri après les avoir réunis tous trois dans le salon des Mouginot transformé en PC opérationnel. Puis, deux heures plus tard, ils décidèrent d’emmener les deux hommes à la brigade de Saint-Brévin.
– On sera plus à l’aise et on pourra tout reprendre depuis le début, avait déclaré le gradé.
Jean-Henri fut interrogé cinq heures durant, au bout desquelles son emploi du temps sembla le disculper.
Restait donc l’amant qui, lui, devait être inculpé le lendemain car il était évident que Mme Quintin ne s’était pas pendue toute seule étant donné qu’elle était déjà morte quand la corde lui avait été passée autour du cou.
Le meurtre aurait, bien sûr, pu être commis par l’ex de Mme Quintin. Mais celui-ci vivait à Angers et se trouvait à son domicile à l’heure présumée du crime située entre cinq et sept heures du matin.


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9







Jean-Henri Loubert avait les nerfs à fleur de peau quand la fourgonnette de gendarmerie le déposa devant chez lui à vingt heures passées.
Il resta un instant les bras ballants devant son portail et fit un bond en arrière quand la lanterne de son perron s’éclaira et qu’il vit surgir de chez lui Maryse Mouginot.
– Je t’attendais, lui cria-t-elle. Tu avais oublié de fermer ta porte.
Il aurait aimé retrouver du réconfort dans les bras de Maryse Mouginot. Mais il sentait bien que c’était prématuré.
De toute façon, elle était à présent pressée d’aller rejoindre son mari au café-restaurant.
– Il faut que je file, excuse-moi. Je suis en retard.
Jean-Henri se laissa choir dans son voltaire et but une longue rasade de scotch à même le goulot de la bouteille. Ce qui ne lui était pas arrivé depuis la « trahison » de Mouginot.
Tout était en train de foirer lamentablement et tout était à revoir. Il était évident que ces morts successives avaient gravement perturbé le processus.
Mais il se sentait incapable de tout reprendre depuis le début le soir même. De toute façon, c’eût été dommageable. Il fallait d’abord attendre que les interférences s’estompent.
Il ne servirait à rien de réactiver le processus tant qu’une trace de celles-ci serait encore présente.
Jean-Henri était conscient que ça pouvait prendre du temps.
À la quatrième gorgée de whisky, il fut submergé par un long sanglot.
Cet enfoiré de Mouginot n’allait quand même pas s’en tirer comme ça, aussi facilement !
Il décida de prendre une douche froide pour se remettre les idées en place et de passer à l’action sans plus attendre.


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10







Jean-Henri avait beau examiner chaque détail, il n’avait commis aucune erreur.
Les Russes avaient été les rois de la télépathie. Ils pouvaient même influer sur le comportement d’un commandant d’un sous-marin atomique américain en plongée sous la banquise. À la limite, ils auraient pu lui ordonner de tirer ses propres missiles sur le territoire américain. C’était établi ! Ils avaient inventé la fatwa absolue de l’ère atomique !
Enfin, ils ne l’appelaient pas comme ça, mais Jean-Henri aimait bien ce terme. Le décret divin !
Jean-Henri avait toujours été passionné par tout ce qui avait trait à l’occultisme et à la transmission de pensée. Il tenait cette marotte de son père et avait baigné dedans depuis tout petit. Ensemble, ils avaient tout lu et tout expérimenté par eux-mêmes. Mais son père lui avait toujours interdit d’utiliser la télépathie à de mauvaises fins. Il l’avait mis en garde contre la tentation d’en user et abuser.
Le père de Jean-Henri était un idéaliste. Lui-même l’était à sa façon. Mais lancer une fatwa sur Mouginot était assurément une bonne fin.
Jean-Henri fut tiré de ses pensées par des coups répétés sur les volets de sa chambre. D’abord timides, puis se faisant plus insistants.
Il finit, excédé, par se décider à ouvrir sa fenêtre.
– C’est qui ? demanda-t-il à l’abri des volets.
– C’est moi, lui répondit timidement une voix d’homme.
– Qui ?
– Luc.
Jean-Henri n’en croyait pas ses oreilles mais se garda bien d’ouvrir ses volets.
– Qu’est-ce que tu me veux ?
– Il faut que je te parle, répondit Luc Mouginot d’une voix étouffée comme s’il craignait d’être entendu d’un voisin.
– On n’a rien à se dire !
– Si, insista faiblement la voix de Mouginot.
– Tu veux me rembourser ce que tu m’as escroqué ?
Il y eut un silence et Jean-Henri s’apprêta à refermer sa fenêtre, un sourire de satisfaction aux lèvres.
Pour que Luc Mouginot soit là en pleine nuit à l’implorer, derrière sa fenêtre, c’est que la fatwa commençait de produire son effet.
Mouginot se comportait tel le renard atteint de rage qui tente de se rapprocher de l’homme en une ultime demande d’aide avant de mourir.
Mouginot n’avait qu’à crever. Il n’était pas question de stopper le processus et de lever la fatwa.
– Crève donc, saloperie ! cria-t-il.
– Je t’en supplie, ouvre, implora la voix de Mouginot.
Jean-Henri se sentit envahi d’une énergie qu’il n’avait jamais ressentie jusqu’à présent. Et qu’il aurait d’ailleurs été incapable de concevoir tant elle lui parut divine. Oui, c’est ça. Divine ! Et sa puissance égalait celle d’un dieu puisqu’il avait pouvoir de vie et de mort. – En l’occurrence de mort !
Jean-Henri tendit l’oreille pour voir s’il percevait un dernier soupir d’agonie ou un ultime gémissement.
« Demain, se dit-il avec orgueil, on retrouvera le Mouginot mort au pied du mur. »
– C’est à propos de Maryse, ouvre, nom de Dieu !
Jean-Henri se sentit subitement déstabilisé.
Il entrebâilla ses volets sur le visage angoissé de Mouginot.
– Qu’est-ce qui se passe avec Maryse ? demanda Jean-Henri, une pointe d’inquiétude dans la voix.
– Elle a disparu !
– Mais elle est partie te rejoindre tout à l’heure…
– Elle est partie quand ?
– Il était huit heures passées.
– Il est plus de minuit et elle est introuvable…
Jean-Henri éprouvait des sentiments contradictoires. Il aimait bien Maryse, certes, mais est-ce que sa disparition n’était pas incluse dans le processus ? Dans ce cas, devait-il protéger Maryse au risque de voir Mouginot épargné à son tour ?
Cela méritait réflexion. Mais une chose était sûre : Mouginot devait crever.
– T’as cherché partout ? demanda-t-il pour s’accorder un temps de réflexion.
– Où veux-tu qu’elle soit ! s’énerva Mouginot.
– Elle est pas ici, en tout cas.
– Je m’en doute !
Jean-Henri se sentit blessé par le ton plein de suffisance et de mépris de Mouginot.
– Alors, pourquoi tu viens m’emmerder chez moi ? lui rétorqua-t-il.
– J’sais pas, fit Mouginot redevenu tout penaud, n’osant dire à Jean-Henri qu’il se sentait paumé et s’était instinctivement tourné vers celui qui avait été son seul vrai « pote ».
Mais Jean-Henri en avait à présent la certitude. Le processus arrivait à son terme et la disparition de Maryse en était partie intégrante.
« Les voies de la fatwa sont tout aussi impénétrables que celles de la Providence », songea-t-il. Ce n’était donc pas le moment de tenter de les pénétrer ni de fléchir.
– Va te faire foutre ! dit-il en refermant ses volets.


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11







Le lendemain matin, Luc Mouginot était toujours vivant. En tout cas, il ne gisait pas au pied du mur, sous la fenêtre de Jean-Henri.
Avec agacement, Jean-Henri, qui le guettait depuis son poste habituel, le vit partir à pied comme tous les matins. Mais il avait dix minutes de retard sur son horaire habituel et marchait tête basse, les épaules voûtées. Ce qui lui mit un peu de baume dans le cœur. – Il était évident que Mouginot avait passé une sale nuit.
Jean-Henri consulta sa montre. Il avait juste le temps de mettre sa cafetière électrique en route avant que Maryse Mouginot n’apparaisse. Mais rien ne semblait vouloir se dérouler comme à l’habitude. La boîte à café était vide et il ne savait plus où il avait rangé son paquet d’avance. Qu’il finit par dénicher parmi les nouilles et le riz et dont, d’énervement, il renversa une partie sur le carrelage en l’ouvrant.
Il appuya machinalement sur le bouton de mise en route de la cafetière, sans s’apercevoir que la prise était débranchée, et se précipita dans sa chambre alors qu’il avait largement le temps.
À sept heures cinq, aucun volet de la villa Mouginot ne s’ouvrit. À dix non plus.
Jean-Henri eut un rictus de contrariété. Pourquoi Maryse n’ouvrait-elle pas ? Et où avait-elle bien pu aller hier soir ?
Peut-être était-elle rentrée tard dans la nuit et dormait-elle encore ?
Non. Ce n’était pas possible. Il aurait entendu la portière claquer et le grincement de la porte basculante manuelle du garage.
Elle n’était donc pas rentrée.
À la demie, Jean-Henri haussa les épaules. Mais pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ?
Maryse avait dû être ébranlée par ces morts successives frappant le voisinage et avait été dormir à Saint-Père-en-Retz chez sa mère.
Mais, alors, pourquoi lui avait-elle dit qu’elle allait rejoindre Mouginot dans son rade ?
« Peut-être qu’elle n’a pas voulu me le dire, se dit Jean-Henri en se décollant des rideaux. Pourtant, elle n’a pas prévenu son mari… »
Jean-Henri se gratta l’entrecuisse avec perplexité. Y avait-il de l’eau dans le gaz du couple Mouginot ?
Ça, c’était une bonne nouvelle. Mais il n’était pas sûr que ce comportement inhabituel fût une des conséquences du processus. Il n’avait jamais jeté de fatwa sur Maryse Mouginot. Et pour cause, puisqu’il souhaitait juste éliminer Mouginot et sauter sa femme.



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11 (suite)








À son retour dans la cuisine, Jean-Henri pesta d’avoir oublié de rebrancher la cafetière.
Il prit une douche vite fait en attendant que le café passe et prit le temps d’observer son visage dans la glace de l’armoire à pharmacie pour tenter d’y déceler la présence sournoise d’un éventuel point noir.
Quand il sortit sur le perron, son bol de café à la main, la villa Mouginot était désespérément close. À huit heures et quart !
Mais, si Maryse s’était rendue chez sa mère, elle ne serait sûrement pas là avant neuf heures et demie, et même plus si elle devait faire des courses pour la vieille.
Jean-Henri ressentit une impression de malaise devant les quatre villas hermétiquement closes qu’il embrassait dans son champ de vision.
Celle du psy, la première de l’enfilade, celle des Dugau, un couple d’Angers qui ne venait qu’aux grandes vacances avec leurs trois mômes, puis celle de l’infirmière, enfin celle des Mouginot.
Il n’y avait que les deux suivantes qui étaient normalement ouvertes. Celles du prof de Mindin et du buraliste.
Hors saison, il trouvait désolant ce spectacle des avenues avec leurs maisons sans vie. Un truc à vous rendre neurasthénique.
Jean-Henri fut pris d’un doute. Il zappa sur la mort de la femme de ménage – un simple accident – ainsi que sur celle de Charles Berlon – un vieux. Toutes deux avaient des causes « ordinaires » et ne pouvaient guère influencer le processus. Mais le meurtre de l’infirmière l’avait sûrement perturbé et provoqué une émission d’ondes négatives qui atteignaient l’entourage.
Même si Jean-Henri s’en jugeait à l’abri grâce à ses dons, il se dit qu’il valait mieux ne pas rester planté là dehors à tenter le diable. Il songea aussi qu’il aurait peut-être dû tenir compte des conseils de son père. Le cours du processus pouvait se heurter à des obstacles imprévisibles. Et même les Russes avaient reconnu en avoir rencontré, qui expliquaient leurs échecs. Ils prétendaient que le pourcentage de telles occurrences était minime. Mais disaient-ils la vérité ?
Son père prétendait que oui. Lui, Jean-Henri, en venait à douter.
Où son père avait raison à cent pour cent, c’était lorsqu’il évoquait les pouvoirs terrifiants du processus. Dévastateurs, même. Puisque les Russes étaient parvenus à agir sur la matière – jugée plus influençable que l’esprit humain – par simple transmission de pensée. Son père prétendait même que l’explosion du réacteur de Tchernobyl, le 26 avril 1986, avait été le fruit d’une expérience malheureuse. Un simple exercice pacifique ayant dégénéré par une trop forte concentration d’ondes.
Est-ce que Jean-Henri, lui, avait bien su doser ?
Il le pensait mais n’en était pas assuré. C’était sa première expérience avec application réelle.
Un moment, il avait été tenté par le rite vaudou pour se débarrasser de Luc Mouginot. C’est plus simple. Il suffit de piquer la poupée « double » correctement.
C’est d’ailleurs cette simplicité même qui l’en avait détourné. Mais n’avait-il pas péché par orgueil en ne voulant utiliser que la force de son esprit ?
Pourquoi s’être embarqué dans cette galère alors que Mouginot aurait pu être mort depuis longtemps à l’heure qu’il est !
Jean-Henri se dit qu’il était encore temps et se mit à fouiller dans le placard mural de l’ancienne chambre de son père qui lui servait à présent de débarras.
Il finit par dénicher ce qu’il cherchait dans le fatras de livres et de dossiers qui s’empilaient sur l’étagère supérieure. Un vieux recueil de rites vaudous datant des années 1850. Une pièce rare.


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11 (suite bis)








Jean-Henri passa un temps fou à préparer le matériel dont il avait besoin. Pour les aiguilles, pas de problème. Après avoir hésité entre une paire de vieilles aiguilles à tricoter et des épingles à nourrice, il opta pour des piques à bigorneau.
Avec leur petite boule, c’était comme des épingles à tricoter miniature et plus adapté que les épingles à nourrice.
Mais Jean-Henri était malhabile de ses mains.
Fabriquer une poupée de bois était donc hors de question, mais donner forme humaine à un slip kangourou se révéla tout aussi aléatoire.
La tête et le corps, ça allait encore. Les difficultés réelles commençaient avec les bras et les jambes.
Il y parvint malgré tout en se servant de ficelle de cuisine aux « articulations ».
Le résultat lui parut à peu près satisfaisant. De toute façon, il était hors de question de perdre plus de temps avec la poupée. Elle n’était qu’un support et un médium.
Tirant la langue comme un élève appliqué sur sa dictée, la tête penchée, Jean-Henri enfonça rageusement le premier pique à bigorneau – un avec une petite boule rouge – dans le cœur de la poupée de chiffon. Mais, s’il s’enfonça effectivement, il ne parvint à transpercer le tissu cent pour cent synthétique.
D’abord déconcerté, Jean-Henri renouvela sa tentative. En vain. Y parvenant finalement à l’aide des ciseaux de cuisine.
Il aurait dû y penser plus tôt.
Satisfait de lui, Jean-Henri entreprit, par mesure de précaution et pour faire bonne mesure, d’enfoncer un pique sur le haut du « crâne » de la poupée, un autre dans chaque « membre » et – petite touche personnelle – dans le « pubis ».
Jean-Henri prit la poupée informe en main, se cala contre le dossier de sa chaise et contempla son chef-d’œuvre.
Il estimait ne rien avoir oublié.
Il était midi passé.
La sonnette électrique du portail retentit. Il sursauta et songea aussitôt à Maryse Mouginot. Mais il n’était pas dans ses habitudes d’utiliser la sonnette. D’ailleurs, personne ne l’utilisait jamais. Excepté les rares représentants ou quêteurs.
Jean-Henri décida donc d’ignorer la nouvelle sonnerie du fâcheux. Ce n’était pas le moment !
Mû par la curiosité, il se leva malgré tout, la poupée en main, et se dirigea vers la porte-fenêtre. Pour tomber, par vitre interposée, sur deux des pandores qui l’avaient interrogé la veille.
Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien lui vouloir encore !


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11 (suite ter)







Jean-Henri ouvrit la porte à contrecœur. Mais autant se débarrasser de ces importuns le plus rapidement possible.
– C’est pour quoi ? demanda-t-il comme s’il se fût agi d’un quelconque quémandeur.
Le regard des deux gendarmes convergea dans un même mouvement vers l’étrange porte-piques à bigorneau que Jean-Henri tenait à la main.
Ils restèrent impassibles mais le gradé toussota légèrement. Un code mis au point par le commandant de la brigade pour signifier, lors d’une interpellation, d’un contrôle ou d’une visite, qu’ils avaient affaire à un « cas ». Situation requérant un certain doigté au cas où l’individu pourrait se révéler psychologiquement imprévisible.
– Vous permettez ? demanda le gradé d’un ton volontairement apaisant.
Jean-Henri s’écarta en haussant les épaules, fataliste.
Le regard du gradé fut aussitôt attiré par le gros livre ouvert sur le bout de table, la paire de ciseaux, une pelote de ficelle, les aiguilles à tricoter et les épingles à nourrice.
Perplexe, il se frotta le menton et signifia discrètement à son collègue de s’occuper du « cas ».
Jean-Henri saisit immédiatement les regards entendus des deux pandores. Que lui voulait-on puisqu’il avait été disculpé la veille du meurtre de l’infirmière ?
– Quels sont vos rapports avec vos voisins, M. et Mme Mouginot ?
Jean-Henri s’attendait à tout sauf à ça. Qu’est-ce que cela pouvait bien cacher ?
Inquiet, il vit le gradé se diriger vers la table et le livre grand ouvert à la page de son « modèle ».
– Que voulez-vous que je vous dise, ce sont mes voisins, c’est tout.
– Êtes-vous en bons termes, si vous préférez ? précisa le gendarme de façon anodine.
– Pas vraiment, préféra reconnaître Jean-Henri sur ses gardes et ne quittant pas de l’œil le gradé qui avait entreprit de feuilleter le livre.
– Pourquoi ?
Jean-Henri haussa les épaule.
– Des histoires de voisins.
– Rien de méchant ?
– Non, mentit Jean-Henri.
Le gradé toussota.
Le regard que les deux gendarmes échangèrent n’avait rien de particulier. En tout cas, c’est ainsi que Jean-Henri le perçut.
– Quand avez-vous vu Mme Mouginot pour la dernière fois ? demanda le gradé en se rapprochant de lui.
« Putain ! se dit aussitôt Jean-Henri, elle a vraiment disparu… » Il comprenait enfin la raison de la présence des gendarmes. Mais il n’avait qu’à leur dire simplement la vérité. Tout se passerait bien. Il n’y était pour rien. Mais il était soudainement inquiet pour Maryse.
– Pourquoi ? Il lui est arrivé quelque chose ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.
– C’est nous qui posons les questions ! rétorqua le gradé d’un ton sec.
– Hier soir, s’empressa de répondre Jean-Henri.
– À quelle heure ?
– Quand vous m’avez raccompagné ici.
– À quelle heure, je vous ai demandé.
– Il était un peu plus de vingt heures.
– Soyez plus précis.


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11 (suite quater)








Jean-Henri dut déglutir. Ils n’allaient quand même pas le soupçonner de la disparition de Maryse.
– Elle est partie d’ici vers vingt heures quinze ou vingt.
– Ici ! Vous voulez dire qu’elle est venue chez vous ? s’étonna le gradé tout en jetant un regard sourcilleux à son collègue.
– Euh, non, bafouilla Jean-Henri, elle m’y attendait.
Le regard sourcilleux se fronça un peu plus.
– Vous m’avez emmené sans que j’aie eu le temps de fermer la maison, s’empressa de préciser Jean-Henri, alors elle attendait que je rentre.
Le gradé ne toussota pas mais se racla la gorge après avoir marqué une pause lourde de suspicion.
– Si je comprends bien, vous êtes en bons termes avec Mme Mouginot, pourtant, tout à l’heure, vous prétendiez que vos rapports de voisinage avec M. et Mme Mouginot n’étaient pas au beau fixe…
– Maryse et moi, nous avons toujours eu de bons rapports, dit spontanément Jean-Henri en le regrettant aussitôt.
– Ah ! fit le gradé d’un air entendu, c’est donc avec M. Mouginot seulement qu’il y a quelque tension…
– Si vous voulez, hésita Jean-Henri.
– Mais vos rapports avec Mme Mouginot sont bons jusqu’à quel point ?
Jean-Henri se sentit touché au vif par l’insinuation gendarmesque.
– N’allez pas croire que…, commença-t-il.
– Nous ne croyons rien, le coupa le gradé, nous essayons simplement de comprendre quelle était la nature de vos relations avec Mme Mouginot.
Jean-Henri triturait nerveusement sa poupée de chiffon et un pique à bigorneau tomba au pied du second gendarme.
– Nous n’étions pas amants, si c’est ce que vous voulez savoir, lança Jean-Henri d’une traite, se sentant soudainement les mains moites d’une mauvaise sueur.
Il venait de prendre conscience qu’il se trouvait dans de sales draps. Maryse avait disparu, les gendarmes le soupçonnaient d’être son amant – Mme Quintin avait été assassinée, son amant était le principal suspect… Deux et deux font quatre.
Il était vraiment mal embarqué.
Les gendarmes se taisaient. Ils donnaient l’impression d’hésiter sur la marche à suivre. Mais leurs regards étaient emplis de sous-entendus.
« Putain ! se dit Jean-Henri, pourvu qu’il ne soit rien arrivé à Maryse… »
– Elle est morte ? demanda-t-il la voix nouée d’angoisse.
Les gendarmes le considérèrent avec une curiosité non feinte.
– Pourquoi dites-vous ça ? s’étonna le second.
Jean-Henri haussa les épaules.
– J’sais pas. Mais je me dis que si vous êtes là c’est parce qu’il lui est arrivé quelque chose…
Jean-Henri était mal à l’aise. Il dansait d’un pied sur l’autre.
Les gendarmes se taisaient. Le gradé toussota plusieurs fois. Ils avaient vraiment affaire à un « cas ». Mais comment le prendre ?
– Mme Mouginot a disparu, finit par lâcher le gradé. C’est tout, nous n’en savons pas plus pour l’instant. Elle est partie de chez vous hier soir et n’est jamais arrivée à La Dune où son mari l’attendait comme chaque soir. Sa voiture a été retrouvée sur le parking du port.
– Elle a peut-être fugué ? tenta de se rassurer Jean-Henri tout en sachant que c’était tout à fait idiot.
– C’est une hypothèse, mais pas la plus probable. Elle a pu être enlevée ou…
Le gradé laissa sa phrase en suspens tout en guettant la réaction de Jean-Henri.
Il le vit frémir imperceptiblement.
– Et son mari ? demanda Jean-Henri d’une voix faible.
– Il est sous le choc, mais ses enfants s’occupent de lui.
Nouveau silence que finit par trancher le gradé.
– Bon, monsieur Loubert, nous allons nous retirer, mais nous vous demandons de rester à notre disposition… Mais, dites-moi, qu’est-ce que vous faites avec ce morceau de chiffon que vous avez à la main ? demanda-t-il comme mû par la simple curiosité.
Jean-Henri n’avait cessé de triturer machinalement sa poupée et tous les piques à bigorneau avaient fini par tomber sur le sol un à un.
Il considéra avec ahurissement ce qu’il restait de sa poupée.
Tout allait de travers. Le processus s’était détraqué, la fatwa était devenue incontrôlable et même le vaudou le trahissait…
Quelle main invisible pouvait bien se cacher derrière tout ça ? Qui lui en voulait à ce point ?
Le gradé attendit sa réponse en vain. Mais il éprouvait presque de la compassion pour ce type au comportement infantile et à l’air égaré qui se tenait devant lui. « Un paumé de la vie, se dit-il en entraînant son collègue en toussotant, mais pas un assassin. »
Il attendit d’avoir rejoint leur véhicule pour exprimer le fond de sa pensée.
– Tu sais, Georges, je crois qu’on devrait le faire quand même venir comme témoin à la brigade et en profiter pour le faire examiner par un psy. Tu ne crois pas ?
– En tout cas, c’est le meilleur des services qu’on pourrait lui rendre…


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12







Jean-Henri resta un long moment figé sur place. Puis il jeta la dépouille de la poupée par terre et se mit à la piétiner rageusement en pleurant.
– Pas Maryse ! Non, pas Maryse !
Quand il se fut calmé, il la ramassa et entreprit de la découper en petits morceaux à l’aide des ciseaux. Il s’attaqua ensuite au vieux livre en en arrachant les pages une à une et en les déchirant consciencieusement en quatre.
Il n’avait pas voulu ça. Maryse avait toujours été gentille avec lui et Jean-Henri ne lui voulait aucun mal. Il fallait donc que Maryse revienne, qu’on la retrouve au plus vite pour que les choses reprennent leur cours naturel. Et il n’y avait pas trente-six solutions pour y parvenir. Mais deux seulement.
Tout d’abord, il fallait qu’il annule – s’il en était encore temps – la fatwa qu’il avait lancée contre Mouginot. Elle était la cause de la disparition de Maryse. Tant pis si Mouginot, cet enfoiré, devait survivre.
Ensuite, il devait activer un nouveau processus en faveur de Maryse – une fatwa de vie, cette fois-ci.
Son père avait raison. On ne devait employer le processus que pour le bien.
Pour le bien, ça réussissait toujours. Sûr qu’on allait retrouver Maryse grâce à lui.
Jean-Henri passa tout le reste de la journée et une partie de la nuit à désactiver l’ancien processus et à en activer un nouveau. Sa concentration fut extrême – « phénoménale », aurait dit son père. Il en sortit vidé de toute son énergie vitale et avec une migraine pas possible. Mais il était heureux.
On allait retrouver Maryse !


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13







Le vœu de Jean-Henri fut exaucé au point du jour.
Le corps de Maryse Mouginot fut retrouvé.
Les courants l’avaient déposé sur la plage du Cormier.


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14







La mort de Maryse Mouginot était un mystère.
Tout comme Mme Quintin avait été tuée avant d’être pendue, Mme Mouginot était morte d’un arrêt cardiaque avant que son corps ne soit immergé. Mais, à la différence de celui de l’infirmière, il ne portait pas de trace de violence et l’on ne pouvait suspecter un assassinat de prime abord. Pourtant, comment aurait-elle pu se jeter à l’eau en étant morte ?
L’autopsie n’ayant pu déceler la présence d’aucune substance toxique ou d’un quelconque psychotrope, l’énigme était totale.
L’hypothèse la plus probable – mais les enquêteurs eux-mêmes admettaient qu’elle était tirée par les cheveux – était que, pour une raison mystérieuse, elle avait décidé de mettre fin à ses jours, s’était arrêtée sur le parking du port, avait pénétré dans l’eau et avait été victime d’une hydrocution.
Elle n’avait pas laissé de mot expliquant son suicide. Mais cela ne signifiait rien, de plus en plus de suicidés omettant d’expliquer la raison de leur acte de désespoir. Soit pour emmerder un peu plus les survivants, soit parce qu’ils avaient été habités par une subite pulsion suicidaire.


Le seul qui détenait la vérité et eût pu éclairer les enquêteurs était Jean-Henri Loubert. Le processus avait dramatiquement foiré et la fatwa s’était abattue au petit bonheur la chance sur les résidents de l’avenue des Coquelicots-d’Argent.
Mais il eût été incapable de témoigner étant donné l’état de prostration dans lequel il était tombé en apprenant la mort de Maryse Mouginot. Pourtant, même à bas régime, son cerveau continuait de fonctionner et, si les Saints-Michelois et les Tharonnais craignaient que la fatalité – la loi des séries pour les rationalistes – ne frappe à nouveau un membre de leur communauté, lui, Jean-Henri, savait pertinemment que la fatwa allait encore frapper. Nécessairement, puisqu’il n’avait su l’enrayer.
Il en connaissait la cause. L’annulation et l’activation simultanée de deux processus contradictoires.
Il en connaissait également le remède. Connu depuis la nuit des temps et rapporté par la Bible. – Il fallait une victime expiatoire.
Mais on n’était plus aux temps où les forces malines se contentaient d’un bouc émissaire à chasser, d’un chat noir ou d’une sorcière à brûler, d’une vierge à sacrifier ou d’un mouton à égorger.
Seul le sacrifice de celui qui avait déclenché le processus perturbateur pouvait rétablir l’ordre des choses.
Jean-Henri savait qu’il n’avait pas le choix s’il voulait éviter la mort d’autres innocents.
Il demanda pardon à son père et pria très fort pour que le fisc pourrisse la vie de Mouginot et qu’il soit amené à la faillite. – Tout en prenant la précaution de rédiger une lettre de dénonciation non anonyme qu’il adressa au centre des impôts.



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15







Les obsèques de Maryse Mouginot et de Laure Quintin furent célébrées le même jour et dans le même lieu en la commune de Saint-Michel-Chef-Chef.
L’assistance était si nombreuse que ni l’église ni la place ne purent contenir l’assistance, certains devant même se résigner à trouver refuge au café-tabac.
Par chance, il ne pleuvait pas – mais, comme chacun sait, il pleut rarement sur cette charmante petite commune de Loire-Atlantique protégée par son microclimat légendaire. Ou très peu. Trois fois rien. Sauf, parfois, en juillet-août.
Le recueillement était tel que personne ne prêta attention à l’arrivée, au beau milieu de l’office, d’un spectre ébouriffé, à la barbe naissante poivre et sel, portant pour tout vêtement une chemise grand-père à gros carreaux s’arrêtant à mi-cuisse, et s’avançant pieds nus sur le dallage de la nef.
Personne. Ni même le prêtre ou les membres des autorités constituées assises juste derrière le rang des familles endeuillées.
Ceux qui virent le spectre s’agenouiller entre les deux catafalques et se prosterner – du moins ceux qui possédaient quelques rudiments de culture religieuse – songèrent à un pénitent quelconque. Peut-être même un anachorète local ayant échappé à la vigilance des services sociaux.
Et lorsqu’il se redressa et se tourna vers l’assistance en levant les bras au ciel en signe d’imprécation, relevant dans le même mouvement la chemise sur ses attributs pendouillant, il fallut un certain temps aux dissipés pour s’étonner et réaliser qu’il s’agissait de Jean-Henri Loubert.
Mais ce fut la stupéfaction générale quand il se précipita aux pieds d’un Luc Mouginot affolé pour les lui baiser en implorant son pardon dans un braiment d’outre-tombe.
– Je n’ai pas voulu ça ! Pardonne-moi ! J’aimais Maryse !
L’encensoir en suspens, le prêtre interrogea du regard le banc des autorités constituées, mais chacun et chacune restait figé de stupeur.
Se redressant, les bras en l’air, Jean-Henri fit face résolument à l’assistance, le regard fiévreux et le visage déformé par un rictus de douleur.
– Oui, je n’ai pas voulu ça et, devant vous tous et toutes, j’implore votre pardon ! Et je m’accuse, mes frères et sœurs, de la mort de Maryse Mouginot, de Laure Quintin, de Charles Berlon, de Marie-Louise Gugnon et de toutes les morts qui pourraient frapper toutes celles et ceux, petits ou grands, qui habitent avenue des Coquelicots-d’Argent…
La stupéfaction était générale et tous les regards convergeaient – la plupart – vers le visage du possédé qui les apostrophait bras en l’air et poils au vent.
Jean-Henri Loubert, devant le manque de réaction de l’assistance, crut qu’on ne l’avait pas compris.
– Je les ai tués, je vous dis ! s’énerva-t-il. J’ai noyé Maryse, ma chère Maryse, j’ai pendu Laure Quintin, j’ai assassiné Charles Berlon, je suis le chauffard qui a écrasé Marie-Louise Gugnon – mais je ne voulais pas ! Ce ne sont pas eux qui devaient mourir ! Seul Mouginot devait crever, mais ils sont morts à sa place, par ma faute ! Ma faute ! Ma…
Jean-Henri s’effondra à genoux sur le dallage.
– Pardon, pardon, mes frères et sœurs… c’est à cause de la fatwa…
Mais sa voix était devenue quasiment inaudible. Jean-Henri était arrivé au bout de ses forces affaiblies par quatre jours de jeûne purificateur.
Des murmures s’élevèrent, l’officiant lâcha son encensoir et s’évanouit, le lieutenant de la brigade de gendarmerie de Saint-Brévin, qui représentait celle-ci avec le gendarme Georges, toussota, puis un immense brouhaha d’indignation et de colère s’éleva. Des envies de lynchage jaillirent sous les voûtes de ce vénérable édifice consacré.
Seuls les sapeurs-pompiers, mus par un sûr instinct professionnel, surent se montrer à la hauteur de la situation en évacuant prestement le criminel qui s’était désigné de lui-même à la juste vindicte populaire.
Le sous-préfet de Saint-Nazaire se tourna vers le lieutenant de gendarmerie et le foudroya du regard.
– Vous ne pouviez pas empêcher ça ! lui jeta-t-il avec hauteur.
– Il n’est pas méchant. Il a juste pété les plombs, dit-il en guise d’excuse et en professionnel qui en voyait d’autres. C’est un individu fragile que nous avons déjà eu l’occasion de rencontrer.
– Mais c’est un assassin ! s’étrangla le sous-préfet. Il a reconnu ses crimes ! Je vous ordonne de l’arrêter !
Son collègue Georges toussota en le tirant par la manche…



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16







Vu l’état catatonique dans lequel avait sombré Jean-Henri Loubert, il ne put être interrogé que trois semaines plus tard lorsqu’il commença d’en émerger. Mais le collectif des psys et des soignants de l’hôpital estimait qu’il pouvait replonger à tout moment et n’accordèrent qu’une heure au lieutenant Colvert pour l’interroger.
Le lieutenant et le gendarme Georges n’avaient, certes, accordé aucun crédit aux divagations auto-accusatrices de Jean-Henri. Mais la pression des médias et de la hiérarchie, qui elle-même subissait la pression du politique, était énorme. À la mesure du scandale provoqué par Jean-Henri au sein de la paisible communauté saint-micheloise qui fêtait le centenaire de ses célèbres galettes et n’avait été perturbée, tout au long de son histoire, que par les crimes de Gilles de Retz, la chouannerie, la construction du mur de l’Atlantique et la malheureuse vague de crimes de l’été 2003*.
Aucune zone d’ombre n’entourait pourtant le décès de Charles Berlon – arrêt cardiaque à son domicile.
Sa malheureuse femme de ménage, Marie-Louise Gugnon, avait été renversée par un chauffard non encore identifié qui avait pris la fuite. Mais Jean-Henri Loubert ne possédait ni véhicule ni permis de conduire.
Maryse Mouginot était également décédée de mort naturelle – hydrocution – même si, pour une cause indéterminée, elle avait au préalable pété les plombs.
Seul le meurtre de Laure Quintin, meurtre avéré, faisait problème. Dans la mesure où son amant, qui était passé aux aveux lors de sa garde à vue, s’était rétracté devant le juge d’instruction dès qu’il avait eu connaissance de l’auto-accusation publique de Jean-Henri.
Seul un tordu – puisque l’infirmière avait eu les cervicales brisées avant d’être pendue – pouvait avoir commis ce crime. La mise en scène était d’évidence celle d’un désaxé et l’expertise psychiatrique avait mis hors de cause son amant.
Le seul désaxé sous la main était Jean-Henri Loubert.
Le lieutenant Colvert commença par toussoter, pour rappeler à son collègue Georges à qui ils avaient affaire. Mais il fut déconcerté par la réaction de Jean-Henri qui sortit de la poche de son pantalon de survêtement un sachet de bonbons au miel tout collés les uns aux autres.



* Voir, du même auteur, Un vague arrière-goût (Cheminements éditions, 2005), ainsi que Cadavres dans le blockhaus et Crève, frangin ! (à paraître prochainement en feuilleton sur mon blog et forum-blogs.com).


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16 (suite et fin)







Revenu de sa surprise, le lieutenant Colvert déclina l’offre puis passa le sachet à son collègue en lui intimant l’ordre, d’un froncement de sourcils, de se servir. Ce que fit ce dernier en s’efforçant de sourire tout en pestant intérieurement d’avoir à se poisser les doigts.
Le lieutenant, lui, offrit un sourire sincère au suspect. Il lui avait facilité l’entrée en matière.
– Vous être bien traité, ici ?
Jean-Henri haussa les épaules.
– Je veux aller en prison pour expier mes crimes.
– Oui, bien sûr, je vous comprends, mais vous avez besoin de soins avant.
– Je ne suis pas malade. Je culpabilise pour Maryse, c’est tout…
Le gendarme Georges toussota. Voulant signifier à son chef que ce « cas » était réellement un « cas ».
Un tic d’agacement fit tressauter la joue gauche du lieutenant. D’un mouvement de menton militaire, il intima derechef à son collègue de reprendre un bonbon au miel.
Il détestait que Georges ne se comporte pas en simple subordonné lorsqu’ils étaient en service.
– Je vous comprends, reprit-il d’une voix apaisante à l’intention de Jean-Henri. Mais, d’abord, monsieur Loubert, il faut nous aider à établir la nature des faits. Vos aveux ne sont pas suffisants…
– Si vous avez du temps à perdre, le coupa Jean-Henri, résigné.
– Donc, poursuivit le lieutenant, vous prétendez avoir assassiné Laure Quintin, une de vos voisines. Pour quelle raison et comment avez-vous procédé ?
– C’est la fatwa…
– À cause de la fatwa ? demanda le lieutenant, incrédule.
– Exactement.
– Mais, précisément, qu’entendez-vous par ce terme ? Que signifie « fatwa » ?
Jean-Henri haussa les épaules avec un rien de condescendance. Il avait affaire à des abrutis hermétiques. Il préféra donc se taire.
– Êtes-vous musulman, monsieur Loubert ?
Jean-Henri haussa de nouveau les épaules en secouant la tête. C’était vraiment du n’importe quoi !
– Donc, la fatwa l’a tuée, reprit logiquement le lieutenant pour tenter de renouer le dialogue.
– Exactement.
– Mais pourquoi avez-vous tué Mme Quintin, une infirmière estimée de ses concitoyens et mère de famille de surcroît ?
– Mais je n’ai pas voulu ! s’insurgea Jean-Henri. C’est à cause du processus !
– C’est quoi, le processus ? interrogea doucement le lieutenant, perplexe.
– Ben, la fatwa ! s’énerva Jean-Henri.
Le lieutenant Colvert eut le sentiment que l’on n’en sortirait jamais.
– C’est la fatwa ou le processus qui l’a tuée ? demanda-t-il avec une pointe d’agacement dans la voix.
– C’est la même chose, lâcha Jean-Henri comme semblant s’ennuyer.
Il préférait renoncer d’avance. Il avait affaire à des incultes. Tout comme les psys de l’établissement.
– Et ça peut tuer ?
Le lieutenant avait pris son parti de rentrer dans le jeu du « cas ».
– Pardi ! Si ça se détraque…
– Mais vous disiez ne pas vouloir la mort de Laure Quintin ?
– Que celle de Mouginot ! claironna Jean-Henri.
– Maryse Mouginot ? demanda timidement le gendarme.
Il crut que Jean-Henri allait se mettre à pleurer.
– Pas elle, dit-il faiblement. Mais l’autre, le salaud ! Maryse, je l’aimais trop. Elle aussi je l’ai assassinée sans le vouloir…
Le lieutenant avait conscience de parler à un grand malade. Il devait peser ses mots.
– Comment avez-vous procédé, monsieur Loubert ?
– Mais c’est la fatwa que je me tue à vous dire ! s’énerva Jean-Henri, ses jambes prises de tremblement. Elle s’est détraquée ! Elle les a tous tués, vous m’entendez, alors qu’elle devait seulement faire mourir Mouginot !
Jean-Henri se mit à sangloter.
– J’aurais dû écouter mon père… Ne jamais activer un processus sans que ce soit pour une noble cause… Mais même les Russes ont eu leurs échecs, s’anima-t-il. Vous savez, Tchernobyl…
Le lieutenant Colvert et le gendarme Georges s’échangèrent un regard de consternation.
– Elle les a tous tués, poursuivait Jean-Henri entre deux sanglots… ça a commencé par le vieux… j’aurais dû tout stopper à ce moment-là, tant qu’il en était encore temps… j’ai péché par orgueil… Je suis un assassin que je vous dis ! Et je ne veux pas qu’on m’empêche d’expier !
Le lieutenant, la bouche sèche et la gorge nouée d’angoisse, avait à présent hâte d’en finir. Mais il voulut tenter une ultime percée dans les ténèbres neuronales de Jean-Henri.
– Monsieur Loubert, je suis d’accord avec vous. Vous avez assassiné, sans le vouloir, insista-t-il, M. Berlon et Mmes Mouginot et Quintin. Mais vous n’avez pas pu tuer Mme Gugnon puisque c’est un chauffard qui l’a renversée et que vous-même ne conduisez pas…
– C’est moi qui conduisais ce matin-là ! le coupa sèchement Jean-Henri. La fatwa a pris le volant et la voiture a foncé droit sur la femme de ménage !
Jean-Henri se mit à hurler.
– Je les ai tous tués !
Puis il se leva d’un bond et se mit à se frapper la tête contre le mur – non capitonné – du bureau où se déroulait l’entretien.
Deux infirmiers, qui devaient se tenir derrière la porte, entrèrent précipitamment et entreprirent de le maîtriser pour lui injecter un sédatif.
Les deux gendarmes, qui en avaient vu pourtant bien d’autres, sortirent du bureau le regard hagard. Georges triturant machinalement le sachet poisseux de bonbons au miel, tout comme Jean-Henri avait trituré devant eux sa « poupée » de chiffon.
Mais le gendarme Georges ignorait encore qu’il allait tomber en dépression.


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17







Le procureur, assisté du commandant de la brigade de gendarmerie de Saint-Brévin-les-Pins ainsi que, chose exceptionnelle, du sous-préfet de Saint-Nazaire et – cas rarissime – du directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur lui-même, qui portait un intérêt tout particulier à l’affaire et tenait à le signifier, se sentait fébrile et en avait les mains moites.
C’était la première fois de sa carrière qu’il avait convoqué une conférence de presse aussi importante.
Après avoir exposé d’une voix morne qu’il était avéré, ce dernier étant passé aux aveux, que Jean-Henri Loubert, cinquante-trois ans, chômeur, demeurant à Saint-Michel-Chef-Chef, avenue des Coquelicots-d’Argent, avait assassiné dans un état de démence, en l’étouffant, son voisin Charles Berlon après s’être introduit nuitamment à son domicile grâce aux clés dont il possédait un double ; ainsi que Laure Quintin, sa voisine, en ayant au préalable tenté de l’étouffer, mais, devant sa résistance, en lui brisant les cervicales, qu’il avait ensuite pendue pour faire croire qu’elle s’était suicidée ; de même que Maryse Mouginot, dans la voiture de laquelle il était monté après lui avoir demandé de le déposer au port et qu’il avait étouffée une fois arrivés sur le parking du port avant de jeter son corps à l’eau, etc. –, le procureur précisa que l’état psychique de Jean-Henri Loubert nécessitait un internement de longue durée dans un établissement spécialisé et que, vu ledit état, l’irresponsabilité du criminel avait, malheureusement, été reconnue, le soustrayant ainsi à la justice des hommes.
Le procureur s’épongea le front après sa longue tirade qu’il avait prononcée sans reprendre son souffle.
Les journalistes s’étonnèrent d’apprendre que Charles Berlon et Maryse Mouginot étaient tous deux morts par étouffement alors qu’au lendemain de ces décès la cause avancée avait été un arrêt cardiaque.
– Consécutif à l’étouffement, s’empressa de rectifier le procureur.
Les journalistes s’échangèrent des regards en points d’interrogation.
– Pourtant, d’après le premier rapport d’autopsie…
Le procureur coupa la parole au journaliste de Presse-Océan.
– Il était erroné. Nous nous en excusons. Il a été procédé à une seconde autopsie après les aveux et les révélations de Jean-Henri Loubert, qui corrobore en tout point ses dires.
– Comment les experts psychiatres expliquent-ils ces actes de démence ?
– Ils ne les expliquent pas. Ils ne peuvent que constater la structure schizophrénique de Jean-Marie Loubert. Je peux toutefois préciser que son passage à l’acte semble dû à une accumulation de problèmes d’ordre matériel et affectif. Le détonateur, en quelque sorte.
– Est-ce que Loubert a frappé au hasard ou a-t-il choisi ses victimes ? demanda le représentant de Ouest-France.
– Tous les tests et examens pratiqués ont montré que Jean-Marie Loubert était un être fruste. Il dit avoir agi sous une impulsion divine et comme en état de possession. Il a reconnu et détaillé tous ses crimes, qu’il dit avoir commis lui-même, mais sous l’emprise de la « fatwa », une force supérieure, dans son esprit dérangé, à laquelle personne ne peut résister.
– Est-ce un fou de Dieu ? demanda l’envoyé de Libération.
– Il ne se réclame d’aucune religion et se prétend « télépathe internationaliste ».


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17 (suite et fin)








Le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, jusque-là étatiquement impassible, esquissa un léger sourire. Il était rare de trouver des idiots aussi utiles que ce Loubert.
Mais la question suivante le ramena sur terre brutalement.
– Est-ce que M. Jean-Henri Loubert n’est pas un assassin tout désigné puisqu’il s’est accusé publiquement de ces crimes ?
– Que voulez-vous insinuer par là ? s’inquiéta le procureur.
Le journaliste sourit.
– Il s’est accusé de tous les crimes, même de l’accident mortel dont a été victime Mme Gugnon. Je n’insinue rien, monsieur le procureur, je constate simplement que M. Loubert est peut-être un affabulateur.
Le procureur consulta tour à tour du regard le directeur de cabinet et le commandant de la brigade de gendarmerie.
Le directeur regardait droit devant lui, feignant avec art une parfaite fausse indifférence – ce n’était pas sa conférence de presse, même si le ministre en avait conseillé « vivement » l’utilité. Quant au commandant, il était perdu dans la contemplation de ses mains croisées sur la table.
Le procureur se sentit soudain très seul. Au premier faux pas, il serait lâché.
– Au contraire, cher monsieur – quel est votre nom et votre journal déjà ? demanda-t-il comme pour mieux s’en souvenir –, au contraire, nous avons tout vérifié et su faire la part des choses. Par exemple, il était évident que Jean-Henri Loubert ne pouvait pas avoir causé la mort de Marie-Louise Gugnon puisqu’il ne possède ni permis de conduire ni voiture, pourtant il s’en était accusé…
Satisfait de lui-même, le procureur émit un petit rire de gorge qui ne suscita aucun écho dans la salle.
Vexé, il se tourna vers le directeur de cabinet. Il était grand temps de mettre fin à la conférence.
– Mesdames, messieurs, avez-vous encore une question ? dit-il en fermant le dossier ouvert devant lui.
Il balaya la salle d’un regard de croupier. « Mesdames, messieurs, les jeux sont faits. »
– Quelle mascarade !
Stupéfait, le procureur se tordit le cou pour tenter d’apercevoir celui – un homme assurément – qui s’était permis une telle réflexion.
La voix provenait de la dernière rangée, sur sa gauche.
Le directeur de cabinet, lui, se leva carrément de son siège, sans repérer pour autant le trublion.
Mais il était serein. L’officier des Renseignements généraux présent dans l’assistance l’aurait sûrement repéré.
Seul le commandant de gendarmerie sembla rester impassible, mais il craignait le pire pour la suite.
Il avait reconnu la voix du lieutenant Colvert qui n’avait pas pu s’empêcher d’ouvrir sa grande gueule. Était-ce à cause de la déprime de son collègue le gendarme Georges ?
C’était sûrement ça. Il en était affecté. Et pour cause ! « Mais, bordel, se dit-il in petto, quelle idée d’accepter des pédés dans la gendarmerie pour être “au plus près” de la population et de les autoriser à faire équipe ! »



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18







Le lieutenant Colvert se défoula dans la salle de sport, jusqu’à l’épuisement. Seul remède – à part se bourrer ou fumer un cône – à la nausée qu’il avait ressentie au sortir de la conférence de presse.
Jean-Henri Loubert avait été le coupable idéal et sa folie arrangeait tout le monde.
Le lieutenant avait fait valoir en vain que Loubert ne pouvait être responsable d’aucune des morts. Mais pourquoi fallait-il à tout prix un même coupable pour chacune d’entre elles ? Excepté celle de la femme de ménage dont la cause était purement accidentelle.
Précisément, Colvert avait commencé à se poser des questions lorsqu’il s’était aperçu que la recherche du chauffard ayant renversé Marie-Louise Gugnon avait été stoppée du jour au lendemain.
Et, deux jours après l’esclandre provoqué par Jean-Henri Loubert lors des obsèques communes de Maryse Mouginot et de Laure Quintin, il découvrit que les conclusions des autopsies avaient été modifiées. L’ex-psychanalyste Charles Berlon n’était pas décédé d’un simple arrêt cardiaque mais d’un étouffement provoqué. De même pour Maryse Mouginot qui n’était plus décédée par hydrocution. Ou encore l’infirmière qui avait subi une tentative d’étouffement – que rien n’étayait – avant d’avoir la nuque brisée.
On en faisait trop, et à trop vouloir démontrer…
Mais qui était ce « on », capable de faire surgir la vérité à son gré ?
Et pourquoi cette précipitation après l’auto-accusation publique de Loubert ? Que craignait-on que l’on découvre ?
L’interrogation du lieutenant Colvert était restée longtemps sans réponse. C’est la réflexion de Georges qui les avait mis tous deux sur la piste.
– Et, si au lieu de se demander : « Que craignait-on que l’on découvre ? », on se demandait : « Que n’a-t-on pas découvert ? »
– Quelque chose qui manquerait, qui aurait disparu, ou qui aurait trait au passé d’une des victimes…
Ils reprirent tous deux l’enquête de voisinage. La réponse était dans les propos tenus par le toubib habitant à l’autre bout de l’avenue, le médecin traitant de Charles Berlon et apparemment son seul ami.
« Charles Berlon était très accaparé par la rédaction de ses souvenirs et fréquentait très peu de monde, à part moi, ses voisins les Mouginot et la présence quotidienne de sa femme de ménage… »
Ils s’étaient rendus sur-le-champ à la villa de l’ancien psychanalyste. Cherchant en vain un manuscrit, des notes.
Quelque chose clochait.
– Peut-être qu’il était lui aussi un affabulateur et n’écrivait rien, avait suggéré Georges.
Ils se rendirent aussitôt au cabinet du médecin pour en avoir le cœur net. Mais ils durent patienter plus d’une heure et demie car il était encore en visites.
Le médecin s’était montré surpris et avait été formel.
– Il avait deux cartons de fiches et de notes, son manuscrit était quasiment terminé, je ne comprends pas…
– Il écrivait à la main ou tapait à la machine ?
– À l’ancienne, à la main, mais Maryse Mouginot lui saisissait son texte à l’ordinateur, chez elle, à ses moments perdus…
Ils filèrent au café-restaurant de la Dune.
Luc Mouginot confirma les dires du toubib. Ça faisait plaisir à sa femme de rendre service au petit vieux qu’elle trouvait attachant.


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18 (suite et fin)








Une idée commençait de germer dans l’esprit du lieutenant Colvert. Mais, bien qu’il eût sa petite idée, ils avaient oublié l’essentiel.
Ils retournèrent donc chez le médecin. Qui confirma les soupçons du lieutenant.
Oui, effectivement, Charles Berlon avait eu une longue carrière de psychanalyste en vue et il prenait des airs mystérieux en disant que ses souvenirs « ne plairaient pas à tout le monde ».
– Vous pouvez préciser ?
– Non, il ne m’a jamais fait lire son manuscrit.
– Il a quand même dû vous en parler.
– « C’est mon grand secret », disait-il.
– Il confiait malgré tout ce « grand secret » à Maryse Mouginot. Alors pourquoi pas à vous, son ami ?
– Oui, effectivement. Sûrement une lubie de vieux bonhomme, et peut-être pensait-il qu’elle ne se rendrait pas compte de ce qu’elle avait entre les mains. D’ailleurs, il la trouvait « bête » et il pestait contre ses fautes d’orthographe.
– Vous n’auriez pas le manuscrit en votre possession, par hasard ? demanda le lieutenant.
Le médecin se montra surpris.
– Non. Pourquoi ?
– Et quels étaient ses rapports avec l’infirmière, Laure Quintin, sa voisine ? enchaîna le lieutenant.
– Oh ! de simples rapports de voisinage et des petits soins, mais rarement car il était en grande forme pour son âge. Ça se limitait à une prise de sang ou des petits bobos.
Les deux gendarmes décidèrent de se rendre au domicile de Marie-Louise Gugnon.
– C’est notre dernière chance, avait dit le lieutenant en remontant dans la voiture.
Il pensait même que ce serait la bonne. Peut-être que le vieux psychanalyste, par méfiance, ne souhaitait pas garder son manuscrit chez lui. Et quelle meilleure solution, dans ce cas, que de le confier à sa fidèle femme de ménage, parfaitement insoupçonnable ?
Un petit vieux maigrichon se déplaçant en fauteuil roulant vint leur ouvrir. C’était le frère de Marie-Louise Gugnon dont elle s’occupait et qui se retrouvait tout esseulé. Mais il bénéficiait d’une tierce personne qui passait matin et soir.
Il ne demandait qu’à s’épancher tant la solitude semblait lui peser.
– Votre sœur ramenait-elle parfois des papiers de chez le docteur Berlon ?
– C’est drôle, ce que vous me dites là.
– Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans, lâcha le lieutenant en haussant les épaules.
– Si, rétorqua le petit vieux, c’est la même question qu’est venu me poser un monsieur la veille de sa mort. Enfin, c’était un peu pareil. Il m’a dit qu’il venait chercher les papiers que lui avait confiés le docteur. Mais je lui ai dit que le docteur il avait rien confié du tout à ma sœur.
– Vous l’avez dit à votre sœur ?
– Oui. Elle a même trouvé ça bizarre et qu’il faudrait peut-être qu’elle en parle avec l’ami de M. Berlon, son médecin.
– Il était comment votre visiteur ? Vous pouvez nous le décrire ?
Le petit vieux sembla faire un effort de mémoire et jaugea Colvert de haut en bas.
– Oh ! un gars de votre âge, beaucoup plus grand, style vendeur de tout et de rien…
Avec ça, ils n’étaient guère avancés.
– Vous n’avez rien noté de particulier ?
– Ah ! si, il portait des lunettes de soleil avec des verres très sombres alors qu’il faisait nuageux et que c’était pas la peine d’en mettre…
– Il était en voiture ?
– J’ai pas vu. Il a dû la laisser un peu plus loin.
Les deux gendarmes sortirent déçus de cette entrevue en laquelle ils avaient mis leur dernier espoir.
– Putain ! jura Georges en faisant démarrer la voiture, ils doivent bien être quelque part ce foutu manuscrit et toutes ces notes !
Il fut surpris de la réponse du lieutenant.
– On s’en fout.
– Comment ça, on s’en fout ?
Colvert affichait un large sourire
– On va faire parler le disque dur de l’ordinateur de Maryse Mouginot.
Ils stoppèrent devant l’établissement de Mouginot vingt minutes plus tard.
– Son ordinateur ? Mais il a disparu…
Les deux gendarmes ne s’attendaient pas à cette mauvaise nouvelle. Elle avait cependant sa place dans le scénario et était une suite logique.
– Il a disparu quand ?
– Je ne saurais pas vous dire…
« En même temps que votre femme ? » faillit demander Georges, mais la formulation du lieutenant fut moins abrupte.
– Vous vous en êtes rendu compte quand ?
– Il y a pas longtemps. Vous savez, avec la mort de Maryse et tout le toutim, je n’avais pas tellement la tête à ça. Disons que ça fait deux, trois jours.
– Mais il ne vous servait pas pour votre gestion ?
– Ah non ! moi j’en ai un gros. Le sien, c’était un petit. D’ailleurs, il n’était pas à elle. C’est Berlon qui le lui avait payé.


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– C’est un nettoyage complet, résuma le lieutenant Colvert.
Il était amer. Mais il était certain d’une chose, tout tournait autour de ce manuscrit.
– Tu crois qu’ils ont réussi à mettre la main dessus ? demanda Georges.
– C’est possible. Dans ce cas, tous ceux qui en auraient eu connaissance d’une façon ou d’une autre auraient été éliminés en tant que témoins possibles. Mais je pense qu’ils n’y sont pas parvenus. Ils ont d’abord éliminé Berlon parce qu’ils ont cru le trouver chez lui. Puis ils ont enchaîné les « caches » probables selon un ordre qui leur paraissait logique ou selon les opportunités. Et, dans le même temps, ils éliminaient les témoins. Mais ils ne sont pas parvenus à mettre la main dessus.
– En tout cas, ils ont fait vite ! Ils avaient dû sacrément préparer leur coup…
– Ou ils étaient bien informés, le coupa le lieutenant.
– Par qui ?
– Le seul témoin qui n’ait pas été éliminé.
– Le toubib ? s’étonna Georges.
– Oui.
– Ils ont peut-être estimé qu’il était trop gros pour eux.
Mais Georges n’y croyait pas lui-même. Rien n’arrêtait de tels individus.
– Pour quelle raison, reprit le lieutenant Colvert, auraient-ils « négligé » ce témoin de premier ordre, le seul ami de Berlon, s’il n’avait pas été leur informateur ? D’ailleurs, je suppose qu’ils avaient dû le charger de récupérer le manuscrit. Sûrement qu’il s’y est pris maladroitement et que Berlon, suspicieux comme il était, l’a mis en sûreté.
– Il a cru ! persifla Georges.
– Non. Il est vraiment en sécurité quelque part puisque personne n’a encore pu mettre la main dessus.



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20







Leur déception avait été énorme. Les deux gendarmes savaient pertinemment qu’ils ne faisaient pas le poids et que la vérité n’éclaterait jamais.
Jean-Henri Loubert porterait tout le reste de son existence un chapeau bien trop large pour lui.
Il voyagerait d’HP en HP et, paradoxalement, cela lui garantissait de rester en vie.
Quant à eux, d’ailleurs, leur sort était également fixé puisque le lieutenant Colvert avait sous les yeux la notification de la nouvelle affectation de Georges qui venait de tomber et que la sienne ne tarderait pas à suivre.
« La Corse, se dit-il, mais comment je vais lui annoncer ça ! »
À la surprise du lieutenant Colvert, Georges le prit bien.
– Ça ne peut pas être pire, dit-il pince-sans-rire alors qu’il n’était pas encore tout à fait sorti de sa déprime.
– On va être séparés.
– Pour toi, ce sera sûrement Tourcoing, la Réunion ou la Nouvelle-Calédonie…
– Ou la Guyane !
Ils reprirent tout à coup leur sérieux.
– Tu as peut-être encore le temps de mettre la main sur ce foutu manuscrit et les notes, dit Georges.
Le lieutenant haussa les épaules. Il n’en avait vraiment plus rien à cirer.
– Il faut savoir tourner la page, dit-il avec amertume.



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21







Quinze jours plus tard, l’avant-veille de son propre départ pour Saint-Flour, le lieutenant Colvert, qui avait encore une Rtt à « tuer » et s’emmerdait profondément, décida de rendre visite à Jean-Henri Loubert.
Il lui devait bien ça. Il se sentait responsable de son enfermement. Pour n’avoir pas osé transgresser les voies hiérarchiques et s’adresser directement à un journaliste. Même s’il savait que les journaleux n’aimaient pas trop être les premiers à étrenner un bâton merdeux. Le genre de scoop qui, là aussi, plombe une carrière.
Quand il aperçut Jean-Henri, celui-ci lui parut – extérieurement – quasiment normal. Quasiment, car il portait son pantalon de survêtement bas sur les hanches. À la mode, soit, mais carrément obscène avec la bedaine imberbe largement débordante. Tel un gros bébé monstrueux et tout laiteux. De toute façon, tout le monde semblait s’en foutre et les lieux en voyaient d’autres.
Il crut que Loubert allait lui sauter au cou tellement sa visite semblait le réjouir.
– Ah ! le seul qui m’ait compris !
Le lieutenant Colvert eut un mouvement instinctif de recul qu’il regretta aussitôt. Il ne pouvait s’empêcher de culpabiliser sec face à Jean-Henri.
– Alors, comment ça va, brigadier ?
Le lieutenant ne releva pas le grade.
– Ça va, Loubert, ça va.
– Appelez-moi Jeanri comme tout le monde, brigadier.
– Et vous, Jeanri, comment allez-vous ?
– Plutôt bien, brigadier.
– Je m’en réjouis.
– On prend bien soin de vous, alors ?
– Pas du tout. Tout est franchement dégueulasse ici et ils sont tous fous ou franchement cons. Le seul avantage, c’est que je n’ai rien à faire, aucun souci, logé, nourri, blanchi. Mais j’ai une grande nouvelle que vous seul pouvez comprendre, ajouta-t-il précipitamment avec de grands airs mystérieux tout en le tirant par la manche jusqu’à un recoin du couloir.
– Ah !
– Figurez-vous, brigadier, que mes fatwas ont retrouvé toute leur efficacité !
– Ah ! fit le lieutenant, voulant se montrer « positif » et sachant qu’il n’en avait que pour un quart d’heure.
– Comme je vous dis ! Rien qu’en quinze jours, enchaîna Jean-Henri la voix quasiment inaudible, deux tentatives de suicide – dont une réussie, hein ! – et mon infirmier qui a viré dingue… et ce n’est que le deuxième ! Croyez-moi, brigadier, tous ces cons vont y passer…
Le lieutenant se sentit soudain mal à l’aise. Il manquait d’air.
Jean-Henri le regarda par-dessous, soudain soucieux.
– Vous, brigadier, vous avez un problème, je le sens, foi de Jeanri !
Le lieutenant esquissa un maigre sourire.
– Ne vous inquiétez pas, comme tous les grands télépathes, je suis également un excellent médium. Alors, c’est quoi votre problème ?
Colvert préféra se prêter au délire de Jean-Henri pour en finir au plus vite.
– Il y en a plusieurs, entre autres un putain de manuscrit que j’ai renoncé à chercher…
– C’est que ça !
Jean-Henri souriait largement en lui tapotant le bras.
Le lieutenant, ahuri, opina du chef.
– Je m’en occupe dès votre départ, brigadier. Foi de Jeanri, vous allez le trouver ! Et quoi d’autre pour votre service ? ajouta-t-il devant le manque évident d’enthousiasme de son visiteur.
– Rien, mais il faut que j’y aille.
– Vous me promettez de revenir me rendre visite, brigadier ?
– Oui, mentit le lieutenant effrontément.
– Alors je vais vous faire un cadeau. Une fatwa de protection contre quelqu’un qui vous veut du mal !
Le lieutenant se sentit dans l’obligation de le remercier chaleureusement et s’excusa de ne pas avoir apporté de présent.
Juste avant de se séparer, il lui dit, sans avoir réfléchi :
– Alors, votre Mouginot, vous l’avez oublié ?
Jean-Henri se cabra de surprise.
– Mouginot ? Mais qui c’est ?
Le lieutenant se sentit soudainement très déprimé et fila à grandes enjambées.
En lui ouvrant la porte du couloir, le surveillant infirmier lui lança :
– Il vous a pas trop pompé, le super dingue ?
– Non, mentit Colvert.
– Vous avez de la chance ! À nous, il arrive à nous foutre la trouille avec sa magie noire…


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22







Une heure et demie plus tard, le lieutenant Colvert se retrouvait assis face à la mer sur la terrasse de La Dune.
Il décompressait enfin.
Pourquoi avait-il atterri là plutôt que de rouler vers la pointe Saint-Gildas ou Pornic ? Il n’en savait rien. Mais il se sentait soulagé et merveilleusement bien dans sa peau. Comme « épuré ».
Il tourna son visage vers les derniers rayons de cette fin d’après-midi de printemps. La chaise en équilibre sur les deux pieds arrière, il ferma les yeux. Peut-être resterait-il à dîner.
– Ah ! vous tombez bien, vous !
Le lieutenant sursauta de surprise et faillit basculer en arrière.
Il n’avait pas entendu arriver Mouginot.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il d’un ton professionnel. Un problème ?
– Non, mais venez voir ce que je viens de trouver il y a à peine cinq minutes…
Le patron, impatient, le saisit par la manche pour le faire se lever et le traîna à travers l’établissement jusqu’à un immense débarras sans le lâcher.
Interloqué, mais peut-être était-ce l’effet d’être hors service et en civil, Colvert s’était laissé ainsi entraîner comme un garnement pris sur le fait sans réagir.
Il s’apprêtait à lancer une phrase bien sentie et toute gendarmesque lorsqu’il vit Mouginot lui indiquer du doigt une valise à roulettes ouverte par terre.
– C’était là au fond du placard à produits d’entretien. C’était la valise préférée de Maryse et je me suis demandé pourquoi elle l’avait amenée ici.
Le lieutenant n’en revenait pas. Cela tenait proprement du miracle.
– C’est toute la paperasse du vieux Berlon, commenta Mouginot.
Et il y avait tout, absolument tout. Même l’ordinateur portable !
– Je vous le confie. Vous êtes gendarme et vous saurez quoi en faire. Mais ramenez-moi la valise de Maryse. Je peux en avoir besoin…<