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Version complète : "Le Récidiviste"
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Noir Express
Fabien Tarjol, jeune agent immobilier, est accusé du crime odieux de la rue Saint-Dominique perpétré sur un marchand de tableaux. Victime d’une machination diabolique, il clame son innocence en vain jusqu’en prison, allant de déprimes en tentatives de suicide, cercle infernal dont il sortira grâce à l’amitié d’un codétenu, Julien Boutroux. Malfrat au grand cœur, celui-ci lui ouvre les portes de sa famille et le cœur de sa sœur, la belle Cynthia dont Fabien Tarjol tombe raide amoureux.
L’amour donne des ailes, parfois celles du « pigeon » idéal. Alors bienvenue dans cet « Outreau policier » qui ouvrira une crise gouvernementale…

Noir Express
1






Quand la porte s’est refermée derrière moi et que je l’ai aperçue, je le jure, je ne pensais plus qu’à la rendre heureuse.
Elle était le miracle de ma vie, ma résurrection, et rien au monde ne m’était plus précieux que son bonheur.
Elle s’est précipitée vers moi. J’ai lâché ma valise pour la prendre dans mes bras.
– Enfin ! j’ai simplement dit en l’étreignant comme un fou.
– C’est fini, elle a fait en écho, la voix humide.
J’ai fermé les yeux pour fixer en moi cet instant pour l’éternité.
– C’est fini, j’ai répété, c’est fini.
Un bref coup de klaxon m’a fait sursauter.
La face hilare de Julien est apparue penchée à la portière du conducteur.
– Alors, les amoureux, vous prenez racine ou vous montez ?
Julien, c’est le frère de Cynthia. Il a deux ans de plus que moi.
Il a tiré quatre ans pour extorsion de fonds avec violence, mais ça fait six mois qu’il est dehors. Moi, j’en ai tiré onze. Pour meurtre.
Quand il est arrivé dans ma division, il y a trois ans, j’étais au plus bas. Mais, avec ma « camisole » chimique, je ne m’en rendais même plus compte.
C’est lui qui est venu vers moi quand les autres lui ont raconté mon histoire.
Des mecs qui clament leur innocence, en prison, ce n’est pas une rareté. Surtout avant leur procès.
En général, ça ne leur attire que les sarcasmes ou le mépris des autres détenus et des surveillants.
Là-dedans, si on est un « homme », un meurtre, ça s’assume.
J’avais donc eu ma dose de sarcasmes et de mépris.
Mais, quand on enchaîne les tentatives de suicide, les grèves de la faim et les séjours en hosto pénitentiaire, ça finit par se transformer en pitié à mesure que le doute s’insinue sur votre culpabilité.
Les taulards n’aiment pas l’injustice et encore moins l’erreur judiciaire – la suprême injustice à leurs yeux.
Cela a malgré tout ses limites. On vous laisse à la marge car vous ne ferez jamais partie du monde des « hommes ».
Vous êtes un cave enchristé. Un pas-de-chance qui peut se transformer en porte-la-poisse.
Vous êtes le chat de la galère et vous ne serez jamais des leurs.
Sauf pour Julien.
Il m’a fait revenir patiemment à la vie. Il m’a fait remonter à la surface et m’a tenu la tête hors de l’eau le temps qu’il a fallu pour que je prenne conscience que ma condition n’était pas celle de l’éternel noyé. Puis il m’a fait faire de la muscu pour que je sente mon corps vivre.
Jour après jour, semaine après semaine. Durant plusieurs mois.
Il a écouté mon histoire et mes chialeries sur mon sort jusqu’à satiété, sans se lasser ni me lâcher. Pourtant, j’étais un sacré poids mort.
Je crois qu’il attendait que je me fatigue de moi-même à force de répéter les mêmes conneries et que je cesse mes larmoiements pour cause de tarissement de la source.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.
Noir Express
1 (suite 1)







En vain. Alors, il a employé les grands moyens un après-midi que nous étions dans la salle de sports.
Il m’a entraîné hors de vue du surveillant et des autres détenus, dans le coin où il y avait le punching-ball.
– Tiens-le ! il m’a dit.
Sans me méfier, je l’ai tenu d’une main.
J’ai bien vu partir le poing de Julien. Mais je ne pouvais pas deviner que son uppercut m’était destiné.
J’ai même pas tenté de l’esquiver.
Je me suis retrouvé au tapis avant d’avoir compris quoi que ce soit.
– Putain ! j’ai fait en me massant la mâchoire après m’être relevé péniblement sans qu’il ait esquissé le moindre geste pour m’aider. T’es devenu dingue, ou quoi ?
– Non, mais, maintenant, tu arrêtes de chialer sur ton sort et tu passes à autre chose. Sinon, chaque fois que tu recommenceras, je te foutrai mon poing sur la gueule.
Ça a été magique.
Les gardiens eux-mêmes ont été étonnés de ma résurrection.
C’est évidemment remonté jusqu’au directeur qui se réjouissait d’avoir un suicidaire de moins – et les emmerdes administratives qui vont avec, surtout lorsque le candidat au suicide échoue dans ses tentatives successives et devient un multirécidiviste de la pire espèce pour l’administration. Sans parler des grèves de la faim dont elle a une sainte horreur.
Il a donc pris la décision qui lui semblait la plus logique pour éviter toute rechute de ma part. Faire de Julien mon colocataire de cellule.
Mais le directeur a fait bien plus que cela. Il a fait de Julien mon frère. Et encore, c’est un mot bien faible pour exprimer ce que Julien représente pour moi. Je lui dois tout. Il est mon dieu, mon sauveur, et je serais capable de faire n’importe quoi pour lui manifester toute ma gratitude. Mais Julien n’est pas le genre de type qui monnaie l’amitié.
La preuve ?
Il m’a promis de m’associer à ses affaires quand je sortirai, histoire de me remettre le pied à l’étrier.
Il a même fait plus puisqu’il est à l’origine de mon idylle avec sa sœur.
C’est dire l’amitié et l’affection qu’il me porte.
En fait, quand il a commencé à me parler de Cynthia et à me montrer ses photos, j’ai d’abord été méfiant vu mon histoire. Pour moi, toutes les femmes ne pouvaient être que des salopes – j’étais largement payé pour le savoir – et il n’y avait pas de raison que sa sœur soit différente des autres. Pourtant, j’ai fini par me laisser ensorceler par son visage de madone, ses mimiques de petite fille innocente, son corps de liane et tout ce que me racontait Julien à son propos.
Certes, il m’a annoncé la couleur. Il ne m’a rien caché du tempérament fougueux et du caractère romanesque de Cynthia. Ni qu’elle fût veuve et mère de deux enfants, Aurélie et Nestor. Qui ont à présent, si je ne me trompe pas, onze et huit ans.



© Alain Pecunia, 2008.
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1 (suite 2)








Quand Julien m’en a parlé pour la première fois, c’était il y a deux ans et Cynthia venait d’avoir vingt-sept ans.
– Elle n’a pas eu beaucoup de chance jusqu’à présent, m’a dit Julien ce jour-là un voile de tristesse dans la voix. Elle mériterait de rencontrer un type bien et les petits ont besoin d’un père.
– Mais il est mort de quoi leur père ? j’ai demandé.
– Tu parles du mari de Cynthia ?
– Ben oui, j’ai fait.
– Ce n’était pas leur père.
– Ah !
– Oui. Cynthia n’a jamais voulu épouser les pères des petits…
Les pères ? je l’ai coupé avec étonnement.
– Oui, ils sont de père différent, mais Cynthia a estimé qu’ils n’étaient pas assez bien ni l’un ni l’autre pour faire un mari et un père.
– Elle s’est pourtant mariée puisque tu m’as dit qu’elle était veuve.
– Oui, l’année de ses vingt-deux ans. Elle croyait avoir trouvé à la fois un bon mari et un bon père. Mais il est mort l’année suivante.
– La pauvre, j’ai dit en éprouvant une compassion sincère.
Julien semblait très affecté.
– Mais ça vaut mieux comme ça, il a lâché.
J’ai aussitôt pensé qu’il avait dû être victime d’un accident de voiture et que Julien estimait que la mort valait mieux qu’une vie d’estropié à vie.
– Qu’est-ce qu’il a eu ? j’ai quand même demandé car dans, ces cas-là, le manque de curiosité peut passer pour de l’indifférence.
– Un accident du travail, a dit Julien laconique en crispant la mâchoire.



© Alain Pecunia, 2008.
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1 (suite 3)







Je me suis abstenu de toute autre question parce que j’ai senti qu’il ne voulait pas en dire plus. Julien en semblait encore très affecté.
Cela m’a beaucoup ému et c’est à partir de cette discussion que j’ai commencé à gamberger à propos de Cynthia et de ses mômes. Je m’en suis vite fait tout un roman.
Comme je ne recevais aucun courrier, Julien m’a proposé quelque temps plus tard de correspondre avec sa sœur.
– Ça te fera du bien, il m’a dit.
Au point où j’en étais de ma romance platonique, il n’avait pas besoin de me forcer la main. Mais je ne savais vraiment pas quoi dire à sa sœur. J’étais totalement paralysé à l’idée de lui écrire. Heureusement que Julien m’a encore aidé cette fois-ci en me dictant des lettres toutes plus belles les unes que les autres.
– Tu crois vraiment que je peux écrire ça ? je lui demandais parfois, étonné par l’audace de certaines phrases.
– Fais-moi confiance, il me répondait. Je connais ma sœur mieux que personne et je lui ai souvent parlé de toi lors de ses visites. Tu n’es pas un inconnu pour elle.
J’ai fait confiance à Julien et je n’ai pas eu à le regretter.
Les lettres que m’adressait Cynthia furent au début bien plus réservées que les miennes. Puis, de fil en aiguille, comme disait ma mère, j’ai senti que ses sentiments commençaient à correspondre aux miens. Ses lettres devinrent aussi belles que celles que me dictait son frère. Elles étaient à l’unisson des miennes et, si Julien n’avait été enfermé avec moi, j’aurais pu imaginer qu’il les lui dictait. Mais c’était impossible.
« Ma très chère Cynthia, je lui écrivais, vos lettres ne cessent d’illuminer notre triste cellule. Mais j’ai peur de vous décevoir si vous me connaissiez tel que je suis en réalité. Je ne suis qu’un pauvre hère qui s’accroche à votre amitié et votre affection pour croire encore à la vie. Désespérément mais avec un immense espoir au fond du cœur. »
« Mon cher Fabien, m’avait-elle répondu, chacune de vos lettres est un rayon de soleil dans ma triste existence. Mais je crains également que vous n’ayez tendance à m’idéaliser et que vous ne soyez déçu si vous me connaissiez mieux. Je ne suis qu’une femme ordinaire, veuve trop tôt et élevant seule deux jeunes enfants tout en travaillant dur. Votre amitié et votre affection me sont bien précieuses, mais ne me faites pas rêver à l’impossible. Je n’ai pas droit au bonheur ici-bas. »
– Tu vois, m’avait dit Julien, elle commence à devenir amoureuse de toi.
– Tu crois ?
– C’est évident. Tiens, réponds-lui. Je te dicte.
« Ma très chère Cynthia, comment pouvez-vous penser que vous n’avez pas droit au bonheur ici-bas alors que c’est vous-même qui m’avez redonné l’espérance et fait rêver à l’impossible ? Je vous en conjure, laissez votre cœur s’ouvrir à nouveau à la vie… »
J’avais attendu sa réponse avec fébrilité, à la fois plein d’espoir et de crainte.



© Alain Pecunia, 2008.
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1 (suite 4)








Quand la lettre de Cynthia m’est enfin parvenue, je l’ai tendue à Julien pour qu’il me la lise. J’éprouvais trop d’appréhension pour le faire moi-même.
Il s’est mis à marmonner en la parcourant.
– Elle dit rien ? j’ai demandé plus mort que vif.
– Attends, elle parle d’abord des mômes et de la petite qui a une angine… Ah ! voilà. « Comme j’ai envie de vous croire, mon cher Fabien, mais j’ai peur de souffrir à nouveau si un jour vous deviez me rejeter de votre vie… » Et cætera, et cætera.
– C’est quoi, « et cætera, et cætera » ? j’ai fait inquiet.
– Du délayage.
J’ai quasiment arraché la lettre de ses mains.
« … de me rejeter de votre vie. Je serais bien incapable de le supporter après tous les espoirs de bonheur que vous avez éveillés en moi. Êtes-vous vraiment sûr de vouloir faire votre vie avec moi ? Ne le regretterez-vous pas un jour ? Répondez-moi vite. »
– T’appelles ça du délayage ? j’ai fait avec agressivité.
Je m’en étranglais d’émotion. J’ai failli pleurer.
– Allez ! remets-toi, m’a dit Julien en me tapotant l’épaule. On va lui répondre tout de suite, et là on attaque fort. Il est temps que tu la tutoies. Vas-y, je te dicte… « Chère Cynthia, je suis désolé qu’Aurélie soit malade, j’espère »…
– Mais, je l’ai coupé, ce n’est pas ce que je veux lui dire !
– N’oublie pas que Cynthia est une mère et qu’en tant que telle ses enfants passent avant tout, même toi. Alors tu lui demandes d’abord des nouvelles de la santé de la petite car c’est là qu’elle va te juger et se convaincre que tu feras un bon père pour ses enfants. Sinon, elle verra en toi un être insensible et égoïste. Écris ! « …j’espère que lorsque ma lettre te parviendra elle sera en bonne santé. Tu ne peux savoir comme je regrette de ne pas être auprès de vous trois pour veiller sur vous »…
– Peut-être que le vouvoiement c’était mieux, non ? Moi, je trouve que le tutoiement fait moins romantique.
– Putain ! s’est énervé Julien, ma sœur a toutes les qualités d’une sainte, mais elle n’est plus vierge et elle a deux marmots. Alors il est temps d’appeler un chat un chat. Et ce qu’elle a besoin, c’est pas d’un amoureux platonique mais d’un bon mari et d’un bon père. J’en étais où ? il a fait en lisant par-dessus mon épaule. « … pour veiller sur vous. Car, ma Cynthia, rassure-toi, rien ne me sera plus cher que de veiller sur vous en vous aimant de tout mon cœur. » Et cætera.
– Je lui mets « et cætera » ? j’ai demandé avec étonnement.
– Bien sûr que non, il a fait en haussant les épaules. Mais à toi de poursuivre. Il serait temps que tu lui dises les choses toi-même.
J’ai sué sang et eau, mais je suis parvenu à dire à peu près tout ce que j’avais sur le cœur. Comme si Julien me l’avait dicté.
J’ai surveillé le courrier avec anxiété en souffrant mille morts. Mais ce qui m’attendait était bien plus beau que toutes les lettres du monde.
Cynthia avait obtenu du juge une autorisation de visite, et elle se tenait là, devant moi, en chair et en os, dans toute sa splendeur.
Ça a été un coup de foudre réciproque au premier regard échangé. Plus rien n’avait d’importance. Même les murs de la prison. Et encore moins les quinze mois qui me restaient à purger car ce me semblait déjà être demain.



© Alain Pecunia, 2008.
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1 (suite 5 et fin)







J’ai malgré tout subi un choc quand Julien est sorti neuf mois plus tard. La cellule me parut terriblement vide. C’est ridicule, bien sûr, mais Cynthia était si présente dans notre quotidien que je vécus le départ de Julien comme si l’amour de sa sœur m’était arraché.
L’horreur ! Durant les premiers jours – surtout pendant la nuit –, j’ai cru que j’allais retomber dans mon puits sans fond de désespérance. J’ai pleuré, j’ai failli hurler. Au point de m’en mordre le gras du bras jusqu’au sang pour m’en empêcher.
Jusqu’au parloir suivant avec Cynthia. Mais j’ai continué de trembler dans l’attente de chacune de ses visites.
C’était pas possible qu’une chose aussi belle surgisse dans ma vie. Ce n’était qu’un rêve et le destin ne pouvait que me le briser un jour ou l’autre.
Faut dire que la vie elle ne m’a pas gâté.
Je veux parler de mes onze années de prison, onze années de vie volées. Pour rien, puisque j’étais innocent.
Si vous avez commis un crime ou un délit et que vous vous retrouvez en prison, il y a une relation de cause à effet évidente. Vous savez pourquoi vous êtes là. Même si vous le regrettez amèrement. – Ou pas, car il y en a qui regrettent pas.
En tout cas, c’est comme un accident de la circulation. Ça s’explique.
Mais, quand on est innocent, lorsque vous vous retrouvez en prison pour un crime que vous n’avez pas commis, c’est comme un cancer des bronches qui vous tombe dessus alors que vous n’avez jamais fumé de la vie et vivez dans un lieu exempt de toute pollution.
Ça assomme puis ça finit par vous faire crever.
Et, pour moi, c’est encore pire que cela. C’est celle dont je venais tout juste de tomber raide dingue qui m’a envoyé en prison.



© Alain Pecunia, 2008.
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Noir Express
2







J’étais fou d’elle. Je n’ai rien vu venir.
Nous nous sommes rencontrés tout simplement lors d’une soirée entre amis. Nous étions une dizaine et, vers minuit, à force de boire et d’ingurgiter des saloperies, ça a commencé par partir dans tous les sens.
Moi, je bois très peu. Pas par principe, mais parce que je ne supporte pas l’alcool. Ça me rend malade comme un chien. Alors les drogues, je n’y ai jamais songé. Sûrement que ça aurait été pire.
Marianne non plus ne buvait pas trop et, lorsqu’elle a vu que je m’éclipsais, elle m’a suivi.
– Je peux venir avec vous ? elle a demandé en me rattrapant dans le couloir.
– Bien sûr.
– Je ne pensais pas que la soirée déraperait comme ça, elle a ajouté avec une moue de dégoût.
– Moi non plus.
Nous venions d’échanger plus de mots en attendant l’ascenseur qu’au cours de toute la soirée alors que nous avions dîné côte à côte.
Elle avait bien tenté d’engager la conversation, mais quelque chose en elle m’avait mis mal à l’aise dès que je l’avais aperçue. Elle était trop belle et trop sûre d’elle.
Je l’avais sûrement mal jugée car je décelais à présent un certain désarroi chez elle. Son assurance n’était qu’une armure.
– Vous les connaissiez tous ?
– À peu près, j’ai répondu, et à chaque fois ça se termine comme ça.
– Alors pourquoi venez-vous ? s’est-elle étonnée avec un certain ton de reproche.
– Jérôme est un ami et disons que je viens pour la première partie de la soirée. Mais vous-même, qui connaissiez-vous ?
– La petite amie de Jérôme est une de mes copines des Beaux-Arts. Mais, croyez-moi, je ne suis pas prête à accepter une nouvelle invitation !
Nous avons ri ensemble. Nous étions subitement devenus complices par une curieuse alchimie propre à la jeunesse.
J’avais vingt-cinq ans, elle en avait vingt. Nous avons marché dans les rues au hasard en parlant de tout et de rien. En fait, en dévoilant chacun beaucoup de nous-même et en nous tutoyant rapidement.
Rétrospectivement, je suis bien obligé de me demander si nous déambulions réellement « au hasard » puisque, deux heures plus tard, nous nous sommes retrouvés au bas de son immeuble, rue Saint-Dominique.
– J’habite là, au premier, elle a fait en désignant la fenêtre située au-dessus de la porte cochère. C’est l’ancienne loge. Vous voulez voir ?
À son regard, j’ai su qu’elle souhaitait la même chose que moi.
La porte cochère à peine franchie, nous échangions notre premier baiser. Puis ce fut une succession de bouche à bouche tantôt fougueux, tantôt langoureux jusqu’à sa porte palière, trébuchant à chaque marche.
Nous nous sommes déshabillés mutuellement toujours en nous embrassant et nous mordillant les lèvres. De plus en plus fiévreusement.
Je l’ai longuement couverte de baisers partout malgré ses supplications avant de m’enfoncer en elle le plus lentement possible. Avant de sombrer dans la folie de la fusion la plus complète que j’avais jamais connue.
Ce fut une apothéose amoureuse et la révélation de mon existence.
J’avais enfin trouvé la femme de ma vie !
Je n’en ai pas douté un seul instant. Et j’ai vu dans son regard que c’était réciproque.
Il paraît que le premier qui parle, dans ces cas-là, dit une connerie. Alors je me suis abstenu de tout commentaire. Je me suis contenté d’écouter le battement de nos cœurs à l’unisson dans une bienheureuse somnolence.
– J’ai faim, elle a murmuré en tendant le bras pour allumer la lampe de chevet.
Dans l’obscurité où la pièce était restée plongée, je ne m’étais pas aperçu qu’elle fût si petite.
Le lit, une table de bistrot avec deux chaises, un coin cuisine des plus réduits et un rideau qui devait dissimuler une douche et les wc.
Tout juste un nid d’amour.
– Je vais nous chercher des croissants et une viennoise.
Elle s’est levée et s’est penchée sur moi, laissant ses tétons effleurer ma poitrine, pour déposer un baiser sur mes lèvres.
– Prépare le café en attendant, elle a ajouté en se redressant.



© Alain Pecunia, 2008.
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2 (suite 1)







Je l’ai regardée disparaître derrière le rideau de la douche, fasciné par son cul bas tout pommelé.
J’ai toujours été fou des culs bas. C’est mon truc à moi.
Elle est revenue avec ses viennoiseries avant que j’eusse compris le fonctionnement de son percolateur deux tasses. À part l’aspirateur, je suis hermétique à tout ce qui est appareil domestique, même le lave-linge et le micro-ondes.
Comme j’étais resté dans le plus simple appareil, elle s’est déloquée et nous avons pris le petit déj à poil assis autour de la table de bistrot, genoux contre genoux, yeux dans les yeux. Trempant nos tartines d’une main incertaine.
C’était dimanche. Nous avons passé toute la journée au lit.
Nous avons refait l’amour – plus sagement. Nous nous sommes longuement caressés et avons beaucoup parlé. Sans en retenir grand-chose car, le lendemain, j’étais tout à fait incapable de me rappeler tout ce que nous avions pu nous dire. Mais cela n’avait strictement aucune importance.
Bien sûr, je lui avais appris que je tenais une agence immobilière boulevard de Grenelle et avais parlé de mon enfance. Marianne m’avait également parlé de sa jeunesse, provinciale, mais sans guère s’attarder sur ses parents, de ses études aux Beaux-Arts, de ses aspirations.
En tout cas, nous étions en parfaite osmose et nous savions que nous étions faits l’un pour l’autre. Sans oser pourtant lui proposer de venir vivre chez moi.
Le lendemain matin, à sept heures et demie, nous sommes descendus prendre notre petit déj chez Paul, le propriétaire du café au bas de chez elle, juste en face. Elle tenait absolument à me le présenter – « Tu verras, c’est un type chaleureux et d’une grande générosité ». Paul lui louait le « studio » où elle logeait pour un prix dérisoire étant donné le montant des loyers dans le quartier. Ce qui était vrai – j’étais bien placé pour le savoir.
Je nourrissais donc un préjugé favorable à l’égard de Paul quand je suis entré dans le café à la suite de Marianne.
C’était un ancien troquet relooké en bistrot « tendance ». Trop minimaliste et sans âme à mon goût.
Paul avait une quarantaine d’années. Plus petit que moi mais nettement plus mince et avec un curieux nez pointu. Jovial et chaleureux, du moins en apparence, car, dès qu’il nous eut accueillis et fut retourné derrière son bar pour préparer notre plateau, son visage changea du tout au tout, surtout son regard prolongé par ce nez si pointu qui me fit songer un instant à un oiseau de proie.
Ce fut fugace. Je mis cela sur le zeste de jalousie que j’avais éprouvé lorsque Marianne l’avait embrassé en posant ses mains sur ses épaules.
C’était stupide de ma part. Il aurait pu être son père. D’ailleurs, Paul ne réapparut que pour déposer le plateau et ne s’immisça nullement dans notre tête-à-tête amoureux.
À huit heures et quart, j’ai filé à mon agence, quittant Marianne sur le trottoir après nous être donné rendez-vous pour le soir même.



© Alain Pecunia, 2008.
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2 (suite 2)







Heureux en amour, malheureux en affaires. Ce fut une journée exécrable. Le rendez-vous de neuf heures trente, qui m’avait tanné dix fois au téléphone dans la semaine pour s’assurer que je lui présenterais une sélection intéressante – « Mon temps est précieux. Il n’est pas question que je me dérange pour rien » –, ne m’a même pas téléphoné pour se décommander. Je l’avais pourtant assuré que je bloquerais la matinée pour lui. Mais j’ai l’habitude. Ça fait partie du « métier », comme de répondre au téléphone à des emmerdeurs qui écument les agences en cherchant le mouton à cinq pattes et qui finissent par dire : « Vous n’avez rien de moins cher, vous êtes sûr ? » Ou ceux qui demandent à visiter des appartements sans aucune intention d’achat ou de location. Simplement pour tuer le temps bien souvent, ou pour se faire une idée « en douce » du prix auquel ils pourraient vendre ou louer leur bien. Également les indécis qui hésitent éternellement. Aussi ceux qui n’ont pas un sou vaillant et qui veulent sûrement s’offrir une part de rêve « en visitant ».
À tout prendre, ces derniers sont encore les plus supportables.
Ce fut donc une journée exécrable, mais je m’en foutais. J’étais sur mon petit nuage rose et je n’attendais que le moment de baisser le rideau pour la rejoindre. Ce qui me parut malgré tout fort long car j’avais eu mille fois envie de l’appeler ou de lui envoyer un SMS. Malheureusement, dans l’état de transe amoureuse où je me trouvais encore au matin, j’avais sottement oublié de lui demander son numéro de portable.
J’ai même failli appeler Paul pour le lui demander. Malgré mon impatience, j’ai préféré y renoncer. Cela eût été maladroit de ma part. Il risquait de me prendre pour un bouffon.
Curieusement, Marianne, elle, n’a pas hésité à chercher le numéro de mon agence dans l’annuaire – c’est vrai que c’était plus facile pour elle, elle n’avait pas besoin de passer par un intermédiaire – et à m’appeler sur le coup de dix-huit heures.
J’ai décroché machinalement en prenant ma voix professionnelle, savant dosage de chaleur et de distance me permettant d’accentuer l’une ou l’autre selon la nature des propos de mon interlocuteur.
C’est ça aussi le métier. Dès l’entrée en matière, on sait si l’on a affaire à un chieur – à rembarrer plus ou moins courtoisement – ou à un client « sérieux » – donc à séduire et à cajoler. Mais je ne m’attendais pas du tout à un appel de Marianne. Alors pas du tout.
– C’est toi, Paul ? elle a demandé étonnée de mon manque de réaction.
Le blanc complet ! Je n’avais jamais entendu la voix de la femme de ma vie au téléphone et je cherchais désespérément parmi ma clientèle féminine à qui pouvait appartenir cette voix. Ce qui était, de plus, absurde puisque aucune de mes clientes ne me tutoie.
– Paul, c’est moi ! elle a insisté après que j’eus maugréé un « ouiii » prudent
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© Alain Pecunia, 2008.
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2 (suite 3)







Puis j’ai subitement réalisé, mon cœur s’est mis à battre la chamade et je me suis raccroché désespérément au combiné en priant le ciel qu’elle daigne me pardonner.
– C’est toi ? j’ai crié de joie.
– Mais qui veux-tu que ce se soit d’autre, mon chéri ?
– Excuse-moi, mon amour, j’ai menti effrontément pour la bonne cause, mais je prenais juste congé d’un client.
– Tu es peut-être occupé et je te dérange ?
– Non, mon amour, je t’assure.
– Dis donc, qu’est-ce que tu es difficile à joindre au téléphone. C’était sans cesse occupé.
– Tu sais, je passe la plupart de mon temps au téléphone quand je suis à l’agence. Mais tu es gentille de m’appeler…
– Justement, elle m’a coupé, ce soir j’ai un empêchement. Nous ne pourrons pas nous voir comme prévu.
J’étais atterré. C’était impossible. Elle me faisait sûrement marcher.
Mon cœur toqua encore plus fort.
– Plus tard dans la soirée, si tu veux ? j’ai proposé au bord du gouffre.
– Non. T’es gentil. J’ai un dîné avec un ami qui me propose de tenir sa galerie d’art le samedi et je serai crevée quand je vais rentrer.
– Demain ? j’ai demandé pris de vertige.
Elle ne m’aimait plus, c’était ça, j’en étais sûr. Ça avait été trop beau pour être vrai. J’étais purement et simplement en train de me faire larguer. J’avais juste été un bon coup pour le week-end et je me faisais baiser comme à chaque fois. Ciao, circule !
J’ai fermé les yeux et j’étais tendu à m’en faire péter les veines temporales dans l’attente du verdict qui, pour moi, était déjà le coup de grâce. – « Demain ? Non, excuse-moi. J’ai mon oncle qui est de passage à Paris »… Je connaissais les variantes : l’amie de province, la tante éloignée mais dont c’est justement l’anniversaire, le sacro-saint dîner de copines hebdomadaire, le rancart pris de longue date et dont on ne se souvenait plus, etc.
Même un demeuré aurait compris. J’en étais abasourdi.
– Bien sûr, mon chéri.
– Hein ? j’ai bêtement marmonné.
– Je te dis qu’il n’y a pas de problème pour demain soir, mon amour.
– C’est vrai ?
J’ai décompressé d’un seul coup. J’avais le sentiment de revenir de loin. J’en bégayais d’émotion.
– Mais qu’est-ce qui t’arrive ? elle a demandé, surprise.
Je ne pouvais pas lui avouer que j’avais eu une énorme bouffée d’angoisse à l’idée de la perdre à peine rencontrée, que je m’étais senti pris de panique en me voyant tomber en chute libre de mon petit nuage. Il fallait absolument que j’assure puisque je n’avais aucune crainte à avoir.
– C’est rien, ma chérie. C’est le boulot. J’ai eu une foutue journée.
– T’es sûr ? Tu ne veux pas que je remette mon rendez-vous de ce soir ?
Qu’elle était généreuse et à quel point je m’étais montré pitoyable !
– Mais non, ma chérie, ma Marianne adorée, j’ai dit avec assurance, ne le remets pas. Nous nous verrons demain soir et nous avons tout le temps devant nous.
– Comme tu voudras. Alors retrouvons-nous demain soir chez Paul.
– Je t’embrasse, mon amour.
– Moi aussi.
Et elle avait raccroché. Un peu sèchement à mon goût. Mais j’étais incorrigible. Lorsque je tombais amoureux, je m’emballais, je brûlais les étapes. Je voulais tout tout de suite et, au final, je leur faisais peur car je leur donnais d’impression d’être tombées dans un pot de glue.
Il fallait absolument que je corrige ce travers. Je ne devais pas commettre la même erreur avec Marianne, la femme de ma vie. Je devais être patient, aller à son rythme.
Putain, il fallait pas que je loupe ce coup-là. Je faisais déjà un boulot à la con, alors si, en plus, je loupais ma vie privée !
Mais j’avais toute ma soirée pour y remédier et prendre des résolutions. La nuit s’il le faut. Je pouvais même lui envoyer un SMS sympa et rigolo…
C’est alors que je me suis rendu compte combien je pouvais me perdre dans les détails et en oublier l’essentiel.
Je n’avais pas pensé à lui demander son numéro de portable !



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2 (suite 4)








J’ai passé une nuit fort agitée, emplie de fantasmes sexuels. Pourtant, j’avais pris toutes les résolutions qui s’imposaient, m’étant même imparti un délai raisonnable avant de proposer à Marianne de vivre ensemble. Souhaitant même que cette demande vienne d’elle. Ce qui me semblait le plus évident et ne saurait tarder lorsqu’elle aurait vu mon trois-pièces avec sa terrasse superbement ensoleillée.
Avant de partir ouvrir l’agence, je n’ai pas résisté à l’envie d’appeler mon vieux Jérôme. Je savais qu’il était encore chez lui.
– La soirée s’est bien terminée ? j’ai commencé anodin.
– Comme d’hab. C’était un peu glauque. Mais, dis donc, toi, tu t’es pas emmerdé. T’as emballé la petite brunette…
J’étais aux anges. Jérôme avait mis le couvert sur le sujet que je souhaitais aborder.
– Ouais, c’est pas mal, j’ai fait un brin mystérieux. Au fait, elle m’a dit qu’elle était amie avec Coralie. On pourrait peut-être se faire une bouffe à quatre, non ?
– Ne m’en parle pas de cette garce, il a grogné. Elle s’est barrée avec Xavier au petit matin et elle a eu le culot de se pointer le dimanche après-midi pour récupérer ses affaires.
– Oh ! merde, j’ai compati. C’est con. Ça aurait été sympa, surtout qu’elles sont aux Beaux-Arts ensemble…
– Aux Beaux-Arts ? il m’a coupé. Première nouvelle. À part squatter chez l’un chez l’autre et se faire sauter par le logeur ou la logeuse du moment, elle n’a jamais su rien faire Coralie. Alors les Beaux-Arts ou n’importe quoi d’autre, ça m’étonnerait !
– Marianne m’a dit qu’elle était une copine des Beaux-Arts de Coralie. De toute façon, elles se connaissent, j’ai insisté, c’est Coralie qui l’a invitée à ta soirée.
– Écoute, Fabien, je vais être en retard, mais je te donne un conseil d’ami. Si c’est Coralie qui a invité ta Marianne, méfie-toi et t’emballe pas.
J’ai eu envie de lui répondre que c’était déjà fait. Mais j’ai renoncé à lui expliquer combien Marianne pouvait être différente de toutes les autres filles qu’on avait connues.
Jérôme était amer. Je le comprenais, mais ça lui faisait perdre toute objectivité.
– À plus ! il m’a lâché avant de mettre fin à la communication.
Je ne sais pas si Jérôme allait être à la bourre, mais, moi, je l’étais carrément et c’est quasi en courant que j’ai rejoint mon agence avec un bon quart d’heure de retard.
La preuve, il y avait déjà deux clients qui poireautaient devant la devanture lorsque je suis arrivé. Pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir de rendez-vous avant dix heures ce matin-là.
Deux types en jeans et en blouson de cuir, la trentaine décontractée et un rien négligé. Ce qui ne veut rien dire de nos jours. Ceux qui ont de l’argent n’investissent plus guère dans le poil de chameau ou l’alpaga.
Au regard complice qu’ils ont échangé en me voyant me diriger vers eux, j’ai tout de suite compris que j’avais affaire à des pédés.



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2 (suite 5)







Personnellement, je n’ai rien contre. C’est plutôt une clientèle fiable, je veux dire solvable.
– Monsieur Fabien Tarjol ? m’a demandé celui qui avait un piercing dans l’oreille gauche.
Apparemment, pour qu’ils connaissent mon nom, sûrement qu’ils venaient sur recommandation d’un de mes clients.
Ça fait toujours plaisir professionnellement parlant. C’est une reconnaissance de mon savoir-faire.
– Oui, j’ai répondu en affichant un sourire commercial un brin complice pour les mettre en confiance.
– Veuillez nous suivre, a fait l’autre en me plaçant sous le nez une carte barrée de tricolore.
– Mais…
– Suivez-nous.
Je n’avais pas le choix, chacun m’empoignant par un bras pour me pousser vers une bagnole garée à cheval sur le passage clouté vingt mètres en contrebas.
J’étais sous le choc mais je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas écrit « police » sur la voiture, qu’elle était hors d’âge et immatriculée 9-3.
On était en train de m’enlever en plein Paris, en plein jour, boulevard de Grenelle, devant des dizaines d’automobilistes à la queue leu leu et autant de passants qui ne s’en apercevaient même pas !
J’y croyais pas. Je pensais que ça n’arrivait qu’aux autres.
J’ai jeté un regard de détresse au boucher qui sortait sa rôtissoire.
– Bonne journée, monsieur Tarjol ! il m’a lancé machinalement.
J’ai failli crier, mais mes deux kidnappeurs me propulsèrent en avant et me poussèrent dans leur voiture.
Même si le boucher finissait par réagir et avait le réflexe de noter son numéro minéralogique et de prévenir la police, ce ne servait à rien. Ils avaient dû probablement voler la tire dans la nuit ou le matin même.
Tout cela avait été si brusque et si rapide que j’en restais sans voix, dans un état d’effarement total.
Mais pourquoi s’en prenait-on à moi ? Je n’étais ni directeur de banque ni possesseur d’un coffre renfermant un trésor. Juste un pauvre gérant d’une petite agence immobilière indépendante.
Soudain, tout s’éclaircit. J’en étais sidéré qu’on en fût arrivé là. Mais, j’en étais sûr, mes ravisseurs ne pouvaient être que les « gros bras » d’un des grands groupes immobiliers qui dominaient le marché. On voulait m’obliger à rentrer dans leur giron.
En un sens, ça me rassurait, même si la méthode n’était guère confraternelle. Mais j’exerçais dans un milieu de requins et les appétits s’aiguisaient outre mesure avec le boom de l’immobilier et son contrecoup prévisible, la raréfaction des biens à vendre ou à louer. Les petits indépendants comme moi se trouvant pris entre le marteau de l’offre et l’enclume de la demande.
– Qu’est-ce que vous allez faire ? j’ai fini par demander en prenant mon courage à deux mains.
– Juste quelques questions, m’a répondu celui au piercing qui s’était assis à l’arrière avec moi et n’avait cessé de me surveiller du coin de l’œil.
Ça m’a laissé perplexe, d’autant que l’autre qui conduisait a dit :
– Je vais mettre le gyro, ça ira plus vite à cette heure.
Ils étaient gonflés de jouer les flics. J’avais vraiment affaire à des professionnels. Ce sont les seuls à être capables d’un tel culot.
Je me suis tout de suite senti moins rassuré. C’était pas clair du tout. Pourquoi m’emmener je ne sais où alors qu’ils auraient tout aussi bien pu me délivrer leur message dans l’agence ?
En même temps, tant qu’on restait dans Paris et que je ne me retrouvais pas dans un bois, je me disais que je n’avais pas grand-chose à craindre. Bien au contraire, ils allaient finir par se faire repérer par les vrais flics en empruntant les couloirs d’autobus et en zigzaguant dans la circulation avec leur gyrophare et leur sirène hurlante.
J’ai guetté la moindre casquette avec espoir. Mais, paradoxalement, on ne voit jamais aucun flic quand on a besoin d’eux.
J’ai fini par en apercevoir seulement quand nous nous sommes engouffrés sous un grand porche.
Soudainement, il y en avait plein.
– Nous sommes arrivés, a dit mon voisin.
J’étais effaré. C’étaient de vrais flics !
J’en ai poussé un soupir de soulagement lorsqu’ils m’ont fait descendre de voiture. Ils m’ont regardé bizarrement. Je leur ai souri car je me sentais réellement soulagé. Ce ne pouvait être qu’une erreur, un regrettable malentendu puisque je n’avais jamais commis le moindre délit de toute mon existence.



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2 (suite 6)








Étrangement, quand ils m’ont poussé dans l’escalier, j’ai eu le pressentiment que je ne pourrais jamais le leur démontrer. Ça c’est imposé comme une évidence alors que je ne savais même pas encore ce qu’on pouvait me reprocher.
D’autres, dans la même situation, se seraient logiquement dit : « Puisque je n’ai rien fait, je vais pouvoir m’expliquer et je serai vite relâché. » Moi, non. Au contraire. Et encore aujourd’hui je serais incapable de m’expliquer ce terrible pressentiment.
Peut-être, tout compte fait, que c’était mon inconscient qui travaillait. Il le savait pour moi.
Et il n’avait pas tort. Ce fut réglé comme du papier à musique. La messe était déjà dite, aurait dit ma grand-mère maternelle, une sainte femme que je n’ai pas connue mais que ma mère n’a cessé de citer tout au long de mon enfance. « Ta grand-mère aurait dit… » Il y en avait pour toutes les occasions. C’était sa façon à elle de me faire rentrer dans la tête les préceptes existentiels essentiels.
À part décliner mon identité, on ne m’a pas tellement laissé l’occasion de m’exprimer.
Les preuves étaient « accablantes ». Les témoignages également. Ceux de Paul Cramieux et – surtout, ô stupeur ! – Marianne Delange et Coralie Couillares…
– Vous connaissez M. Cramieux ?
– Non, ce nom ne me dit rien, j’avais répondu sincèrement.
– Et si on vous dit Paul, Paul Cramieux ?
– Ah ! oui. Mais j’ignorais son nom.
– Et Mlle Delange, ça ne vous dit peut-être rien non plus ?
J’ai fait non de la tête. Par prudence.
– Mais Marianne Delange, vous connaissez ?
– Euh, oui.
– Et Mlle Couillares ?
J’étais effondré.
– Coralie Couillares ?
– Oui, j’ai balbutié.
Les trois flics qui étaient dans la pièce avaient échangé un regard entendu. C’était quasiment pour eux des aveux.
– Donc, reprenons, a dit un gros d’une quarantaine d’années en bras de chemise dont le pantalon était retenu au-dessus de sa panse par une paire de bretelles à fleurs roses. Vous quittez vers minuit le domicile de M. Jérôme Taffeter en compagnie de Mlle Delange pour vous rendre au domicile de cette dernière où vous allez passer le reste de la nuit, la journée de dimanche et la nuit de dimanche à lundi.
– Oui, c’est exact, j’ai fait alors qu’il marquait une pause et ne me demandait rien, juste pour montrer ma bonne volonté.
– Le dimanche matin, peu après huit heures – horaire confirmé par le boulanger –, Marianne Delange vous a laissé seul dans l’appartement pour aller acheter des viennoiseries – cinq croissants beurre et deux viennoises pour être précis. Vous avez pris ensemble votre petit déjeuner et Marianne Delange s’est ensuite absentée vers dix heures trente pour se rendre au domicile de Paul Cramieux situé en face du sien de l’autre côté de la rue où elle effectue le ménage trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et le dimanche matin, en échange d’un loyer modique pour le studio que ce dernier lui loue. Elle a été absente une heure et demie. Elle est revenue à son domicile aux alentours de midi. Elle ne vous y a pas trouvé. Vous vous étiez absenté.
– Mais…
– Le témoin est formel, il m’a coupé. D’ailleurs, dix minutes plus tard, Mlle Coralie Couillares a sonné chez son amie – elle passait lui rendre visite par hasard – et celle-ci s’est étonnée auprès d’elle de votre, disons, « disparition momentanée », puisque vous réapparaissiez un quart d’heure plus tard. Aux dires de Mlle Couillares et de Mlle Delange, vous étiez dans un état d’excitation extrême, le regard halluciné, ne vous rendant même pas compte de la présence de Mlle Couillares qui, gênée, s’est empressée de prendre congé…
– Mais…
– Les témoins sont formels. Cessez de me couper, il a fait agacé. Je continue. Après le départ de Coralie Couillares, vous avez repris peu à peu vos esprits. Mlle Delange certifie que vous avez passé une nuit très agitée et que vous sembliez faire des cauchemars. J’abrège. Le lendemain matin, vers sept heures trente, vous vous êtes rendu en compagnie de Mlle Delange à l’établissement tenu par Paul Cramieux. Il vous a servi à tous deux un petit déjeuner auquel vous n’avez personnellement pas touché, semblant en proie, d’après les dires de M. Cramieux confirmés par Marianne Delange, à un grand tourment intérieur. En clair, vous n’étiez pas dans un état psychologique normal. J’abrège. Ensuite, vous vous êtes éclipsé précipitamment pour vous rendre à votre agence. C’est alors que Mlle Delange s’est confiée à son ami et bienfaiteur, M. Paul Cramieux, regrettant de vous avoir révélé la veille, au petit matin, que son voisin du deuxième avait été un temps son amant, car, d’après ce qu’elle a dit à M. Cramieux, vous auriez eu dès cet instant un comportement étrange qui l’avait inquiétée. Mlle Delange a ensuite pris congé de Paul Cramieux parce qu’elle avait une séance de pose à l’école des Beaux-Arts, Mlles Delange et Couillares gagnant l’essentiel de leurs revenus en posant nues aux Beaux-Arts ou pour des artistes peintres…



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2 (suite 7)








Il y a eu comme un grand blanc dans mon esprit. J’ai cru que j’allais mourir.
– Sur ces entrefaites, Paul Cramieux, pris d’un horrible pressentiment, s’est rendu à l’appartement de Gérald Duchon, célibataire, quarante-deux ans, marchand de tableaux, ancien amant de Marianne Delange. Ayant sonné et tambouriné en vain, il a fait appel à la concierge de l’immeuble après lui avoir exposé ses craintes. Celle-ci – Mme Clothilde Durain – est aussitôt montée à l’appartement de Gérald Duchon en compagnie de Paul Cramieux et a ouvert la porte avec le double de clés qu’elle possédait. C’est alors qu’ils découvrirent le corps lardé de coups de couteau de Gérald Duchon baignant dans une flaque de sang au pied de son lit, la victime semblant avoir été surprise dans son sommeil. Aussitôt alertée, la police est arrivée sur les lieux, M. Paul Cramieux faisant part des confidences de Marianne Delange. Dans les heures qui suivirent et au cours de la soirée de lundi, les témoignages de Marianne Delange, Paul Cramieux, Coralie Couillares et Clothilde Derain furent recueillis, Mlle Delange faisant état de la découverte dans sa poubelle qu’elle n’avait pas encore jetée d’un mouchoir à vos initiales – « FT », si vous souhaitez que je vous les rappelle – maculé de sang. Après analyse, il s’est avéré que ce sang était celui de la victime.
Je me suis senti mort, réellement mort.
– Qu’avez-vous à dire ?
Sa question était de pure forme car il m’a tendu dans le même temps le procès-verbal de mon interrogatoire.
– « Reconnais les faits. » Voilà, vous signez juste après…
C’est drôle. Alors que je me sentais vidé de tout mon sang et que j’avais eu le cerveau plus vide que vide durant tout l’interrogatoire, c’est au moment de signer que j’ai commencé d’avoir un début de réaction.
– Mais ça ne s’est pas passé comme ça, j’ai balbutié.
Le gros a lâché un soupir et il s’est levé lourdement de sa chaise. Il s’est approché de moi et m’a filé une claque sur la nuque.
– Dis, on ne va pas y passer des jours ! il s’est énervé en criant et en prenant ses collègues à témoin. Les témoignages sont formels et concordants. Alors, pour les détails, tu verras ça avec le juge. Pour l’instant, tu signes et tu fais pas chier.
Mon père, quand j’étais môme et qu’il me foutait une claque pour que j’avoue une connerie en me gueulant après, il aurait pu les enchaîner tant qu’il voulait et gueuler encore plus fort. Je n’avouais jamais. À cause des claques. Elles produisaient toujours l’effet contraire à celui escompté. Dès la première, je me butais comme un âne.
– Je peux pas, j’ai dit.
Il a soupiré et je me suis attendu à recevoir une nouvelle claque. J’ai baissé la tête instinctivement, mais elle n’est pas venue.
Le gros est retourné s’asseoir en face de moi en me fixant d’un regard torve.
– Comme tu voudras, il a dit en rajustant ses bretelles.
Il s’est tourné vers le flic qui avait tapé le procès-verbal, celui au piercing dans l’oreille.
– Rajoute sous « Reconnais les faits » en laissant un blanc pour la signature : « Le sieur Fabien Tarjol, après lecture du présent procès-verbal d’interrogatoire, oppose un refus de le signer après avoir déclaré : “Ça ne s’est pas passé comme ça”, sans autre explication de sa part. »
– Ben si, j’ai fait.
Comme dans un film au ralenti, les regards des flics ont convergé sur moi. Interloqués. Mais ils ne le sont pas restés longtemps.
– Je t’écoute ! m’a lancé le gros le regard mauvais en se levant et en se dirigeant vers moi.
– Je suis innocent. Je suis victime d’une machination.
Alors, là, c’est parti en accéléré.
Je me suis senti soulevé de mon siège et retrouvé collé contre le mur avant d’avoir pu dire ouf, le gros m’empoignant à la gorge et hurlant :
– Il va pas se foutre de notre gueule longtemps, ce petit merdeux !



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2 (suite 8 et fin)







J’ai fermé les yeux instinctivement. Pour éviter ses postillons. Mais ses deux collègues se sont mépris. Ils ont cru à un début d’étouffement de ma part et se sont précipités sur leur supérieur en s’accrochant chacun à un de ses bras.
– Fais pas le con, Lucien !
– Faites pas chier ! il a rugi en tentant de me cogner la tête contre le mur.
Mais les deux autres ont réussi à lui faire lâcher prise et à l’entraîner à l’écart.
Dans l’heure qui suivait, j’étais présenté au juge d’instruction.
Après avoir lu à haute voix les procès-verbaux de mon interrogatoire et des dépositions des témoins, le visage inexpressif, il m’a demandé :
– Vous vous prétendez innocent des faits qui vous sont reprochés ?
– Oui, monsieur le juge, et j’exige d’être confronté avec les témoins. Ce sont de faux témoignages et je suis victime d’une machination.
– Pour la confrontation, c’est à moi d’en juger et, pour ce qui est d’exiger, j’estime que cela est malvenu de votre part. Les faits sont accablants et les témoignages concordants. Vous prétendre innocent et être la victime d’une machination est la plus mauvaise ligne de défense qui soit en l’occurrence. N’est-ce pas, maître ?
Il s’adressait à l’avocate commise d’office censée m’assister.
– Assurément, monsieur le juge, elle a commencé timidement, mais il est évident que mon client ignorait l’existence de la victime jusqu’à ce que Mlle Delange lui révélât ses anciens liens avec celle-ci. Mon client, qui n’a aucun antécédent judiciaire, a agi de façon inexplicable sous l’emprise de la jalousie. Certes, il a commis un crime, mais peut-être, étant donné l’état passionnel dans lequel il se trouvait au moment des faits, qu’une expertise psychiatrique…
– Excusez-moi, maître, je vous coupe. Ce n’est pas encore l’heure de votre plaidoirie et il ne saurait être question que je fisse montre de laxisme à l’égard de ce genre de crime particulièrement odieux par son caractère gratuit. La société doit se mettre à l’abri d’individus tels que Fabien Tarjol en les retranchant du corps social le plus longtemps possible. Or, si j’accédais à votre demande, il serait remis en circulation, si je puis m’exprimer ainsi, dans des délais qui me semblent trop brefs eu égard à la gravité de son acte. N’oubliez pas qu’il a lardé sa victime de nombreux coups de couteau – douze, au total.
– Mais mon client proteste de son innocence, monsieur le juge…
– Je vous en prie, maître, vous avez vous-même admis sa culpabilité lorsque vous avez pris connaissance des faits. Seul le degré de préméditation de son acte peut poser question, et encore !
– Monsieur le juge…, j’ai commencé.
– Ah ! je vous en prie, Tarjol, n’aggravez pas votre cas !
Tandis que je partais menotté entre deux gendarmes, l’avocate m’a rattrapé pour me dire de ne pas m’inquiéter. Qu’elle s’occupait de moi. Mais elle n’a jamais voulu admettre mon innocence et encore moins que je fusse victime d’une ignoble machination. Elle s’acharnait à vouloir plaider la folie et elle a fini par obtenir une expertise psychiatrique. Qui conclut à ma parfaite « santé » mentale.
Mon procès aux assises se déroula dix-huit mois plus tard. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même depuis belle lurette et j’étais abruti d’antidépresseurs. J’y assistai en spectateur baignant dans une épaisse couche de mousse ouatée et ne retint que fort peu de choses.
La succession des témoins à charge.
Marianne Delange, se tournant vers moi :
– Si j’avais su que c’était un monstre…
Coralie Couillares, sa copine :
– Ah ! si j’avais pu me douter, monsieur le président !
Paul Cramieux, le cafetier :
– À son comportement, j’ai tout de suite compris que ce monsieur n’avait pas la conscience tranquille.
Clothilde Durain, en pleurs :
– Un si gentil monsieur…
Elle parlait de la victime. Bien sûr. Pas de moi.
Même mon seul témoin à décharge, mon copain Jérôme Taffeter :
– Il a eu un comportement tout à fait normal lors de la soirée que je donnais, mais, le lundi matin, quand il m’a appelé chez moi, il m’a semblé anormalement excité.
Le procureur a achevé son réquisitoire en tonnant :
– Mesdames et messieurs les jurés, vous avez à juger un crime odieux dont l’auteur ose se prétendre innocent alors que tout l’accable, ajoutant à l’ignominie de son acte une lâcheté des plus misérables. Ne l’oubliez pas lors de vos délibérations !
Mon avocate plaida l’indulgence pour un acte commis dans un moment d’égarement. Sans y croire elle-même.
Quant à moi, lorsque le président me demanda si j’avais quelque chose à ajouter, je fis non de la tête en m’effondrant en pleurs sous le coup de la réaction nerveuse.
Curieusement, mon avocate m’a rapporté que c’est grâce à cela que je fus condamné à quinze ans au lieu des vingt-cinq que réclamait le procureur.
Les jurés y virent de ma part un début de résipiscence. Pour moi, ce n’était que la suite de mon calvaire.
Mais cet immense cauchemar est bien loin à présent.
Grâce à Julien et à ma chère Cynthia…



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3







Cynthia était blottie au creux de mon épaule. Je caressais son bras. La voiture roulait au pas quand nous ne restions pas bloqués dix minutes d’affilée. Mais j’étais bien. J’avais à présent tout mon temps devant moi. Revisiter le passé une dernière fois n’était qu’une façon de lui dire adieu à jamais.
– J’aurais pas dû rejoindre le boulevard du Montparnasse à cette heure avec leur saloperie de tramway ! pesta Julien en klaxonnant rageusement pour se défouler.
Cynthia et moi, on s’en foutait. Nous étions en train de nous découvrir vraiment, sans avoir besoin d’échanger la moindre parole.
Julien se retourna vers nous.
– Dites, les amoureux, vous n’êtes pas trop causants !
Cynthia ne réagit pas. Peut-être s’était-elle endormie, ou alors elle faisait semblant.
Avec Julien nous échangeâmes un regard de complicité.
Il haussa les épaules en ricanant et se tourna de nouveau vers son pare-brise au moment même où la voiture derrière nous klaxonna.
Un creux de trois mètres s’était creusé devant nous. Julien leva le doigt à l’attention du conducteur qui lui collait au pare-chocs arrière et attendit volontairement qu’il y eût deux mètres de plus avant de consentir à avancer.
Je basculai à nouveau dans mes pensées et eut un moment d’attendrissement sur moi-même. Mais je crois que c’était plutôt de l’apitoiement.
Si je n’avais pas eu Julien et Cynthia, je me serais retrouvé sans famille. Mes vieux, marchands de biens en Avignon, m’avaient largué de leur vie dès mon arrestation. Sans douter un seul instant de ma culpabilité.
Ffffit ! rayé de l’arbre généalogique des Tarjol, marchands de biens de père en fils après avoir été marchands de bestiaux. Toute une lignée dont l’aïeul avait fait fortune en fournissant des chevaux de remonte à la cavalerie napoléonienne, fourguant jusqu’à la moindre haridelle lorsque les batailles de l’Empereur eurent épuisé le cheptel.
Mais j’avais déjà été mis entre parenthèses lorsque j’avais refusé d’épouser la fille d’une de leurs relations d’affaires sévissant comme promoteur immobilier sur Marseille.
En osant refusé un « fabuleux mariage » de fortunes, je faisais fi – ingrat que j’étais – de tous les espoirs mis en moi par mes géniteurs. Je « trahissais » la famille !
Pour tout l’or du monde, je n’aurais accepté à vingt ans un tel mariage arrangé. Inconsciemment, je pensais peut-être qu’il était temps qu’il y eût un mariage d’amour dans cette foutue « lignée ».
Alors, j’étais « monté » à Paris. Pour faire mes preuves en leur montrant que je pouvais me débrouiller dans la vie sans leur aide.



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3 (suite et fin)








Avec un tel atavisme familial, je n’ai pas eu de mal à me faire embaucher dans une agence immobilière. Celle-là même dont j’allais devenir, au bout de quatre ans d’efforts acharnés, le gérant.
Mais, dans l’échelle particulière des valeurs de mes vieux, être gérant, c’était le bas de l’échelle social et nos relations ne s’améliorèrent point. Alors, après mon arrestation !
En fait, ma mère ne m’écrivit qu’une fois, une seule – il y a quatre ou cinq ans de cela, je ne me souviens même pas –pour m’annoncer que mon père était mort de chagrin (j’ignorais que le chagrin pût engendrer un cancer des poumons chez un fumeur à trois paquets de clopes par jour) et qu’elle ne voulait plus entendre parler de moi. Ce qui était le cas depuis que la presse m’avait oublié, mais peut-être craignait-elle que je commette un nouveau crime…
– Ah ! enfin, ça se dégage, s’exclama Julien. On va pouvoir rouler.
Cynthia se redressa et essaya de se repérer.
– C’est le boulevard Pasteur, dit son frère. On va bientôt rejoindre l’avenue de Suffren.
Je sentis soudain mon estomac se contracter. J’ignorais comment j’allais réagir en retrouvant des lieux qui m’étaient par trop familiers.
– Je ne sais pas si c’est une bonne idée, dis-je en sentant l’angoisse prête à m’envahir.
Cynthia prit tendrement ma main dans la sienne et la serra légèrement.
– Ne t’inquiète pas. C’est juste pour quelques jours. Tout ira bien. Je ne te quitterai pas.
Je ne pus m’empêcher de penser que, quand même, vu que la date de ma sortie était prévisible, Julien aurait pu trouver un autre lieu que cet appartement situé rue de Grenelle, parallèle à la rue Saint-Dominique, la rue de « mon » crime.
Mais c’était une idée de Cynthia. Elle ne voulait pas que je débarque « brusquement » dans son appartement et préférait que nous fassions intimement connaissance hors la présence de ses enfants.
– Nous avons besoin d’un petit nid d’amour avant.
Julien avait estimé que de se servir de cet appartement de son oncle descendu passer l’hiver à Menton était la meilleure solution.
– De toute façon, avait-il tranché hilare, je ne pense pas que vous aurez vraiment envie de sortir de votre « chez-vous »…
Ben si, justement. Après onze ans de taule, j’avais envie d’arpenter les rues de Paris en homme libre, d’errer où bon me semblait et quand je le souhaiterais, et surtout pas dans un quartier où je risquais d’être reconnu. « Vous savez, l’assassin est revenu sur les lieux de son crime… »
Rester enfermé dans cet appartement en compagnie de la femme de ma vie n’était évidemment pas pour me déplaire, mais j’appréhendais malgré tout ce huis clos amoureux. J’avais peur de ne pas être à la hauteur après onze ans d’abstinence forcée et, en cas de panne, j’aurais bien aimé pouvoir m’aérer.
– Et si quelqu’un me reconnaissait quand même…, je ne pus m’empêcher de lâcher.
– Mais qui pourrait bien te reconnaître au bout de ces onze années ! s’énerva Julien. Ton affaire est oubliée depuis belle lurette, tu as changé physiquement et plus personne ne se souvient de toi. De toute façon, tu n’as jamais habité ce quartier…
– J’y ai quand même fait des affaires, le coupai-je, m’énervant à mon tour.
Cynthia accentua sa pression sur ma main.
– Ce n’est qu’une question de quelques jours, mon chéri. Tu n’as pas envie qu’on en profite d’abord un peu ensemble ?
J’ai cru qu’elle allait pleurer. Je l’ai embrassée sur la joue.
– Bien sûr que si, j’ai dit.
– Et puis, ton cafetier, le Cramieux, je me suis renseigné sur lui. Il a vendu son affaire juste après ton procès et il a disparu dans la nature. Alors cesse de t’inquiéter.
– Excuse-moi. T’as raison. Ça me fait tout drôle d’être enfin libre.
– C’est normal, mon pote !
Julien avait recouvré toute sa jovialité. Ça m’a détendu. Je n’aime pas quand il y a de la tension entre nous.
– Excuse-moi encore, Julien. Je ne te remercierai jamais assez de tout ce que tu fais pour moi.
– Arrête de dire des conneries, il s’est marré. T’es quand même mon futur beau-frère, non !
Julien est un être merveilleux.



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4







Lorsque je me suis trouvé seul avec Cynthia, j’avais tellement attendu ce moment que j’en étais paralysé. Je me comportais en ado empoté.
Heureusement, Cynthia a su prendre les devants avec une infinie tendresse. Et je me suis montré à la hauteur de ses espérances – et des miennes !
Étrangement, au matin, je n’ai pu m’empêcher de penser à Marianne et à nos folles étreintes. Mais il y avait une énorme différence. Marianne s’était révélée l’être le plus infâme qui soit alors que Cynthia était une véritable princesse, la femme de ma vie. Délicieusement surprenante au lit, m’entraînant dans des étreintes d’une audace folle qui m’auraient été inconcevables avec cette Marianne.
Coquine de Cynthia, combien je comprenais à présent son envie d’être seule avec moi, sans la présence de ses enfants !
Tout de même, les femmes sont surprenantes. Cynthia est très maternelle – elle m’a suffisamment parlé de ses enfants pour que je m’en sois rendu compte –, mais elle sait faire la part des choses et se montrer une excellente amante.
L’idée de me retrouver brusquement avec toute une petite famille me fait tout drôle. Mais c’est merveilleux. Cynthia m’a assuré que Nestor et Aurélie ont hâte de faire ma connaissance. « On va enfin avoir un vrai papa », qu’ils lui ont dit quand elle leur a appris que « papa Fabien » allait bientôt vivre à la maison.
– Ils sont impatients, tu ne peux pas savoir ! m’a confié Cynthia tout émue. Je ne m’imaginais pas que la présence d’un père à la maison ait pu autant leur manquer. Surtout qu’ils adorent leur oncle. Julien a été un peu leur papa de substitution jusqu’à présent. Mais je suis quand même surprise, je ne m’attendais pas à ce qu’ils te portent autant d’attachement alors que je n’ai fait que leur parler de toi jusqu’à présent – souvent, bien sûr, mon amour… – et qu’ils ne te connaissent pas encore. En fait, je crois que c’est parce qu’ils me voient enfin heureuse. Le bonheur est contagieux…
C’est simple, j’ai l’impression de vivre un conte de Noël, d’être entré dans un univers féerique dès que Julien m’a parlé de Cynthia la première fois. Et un vrai conte, de ceux qui se réalisent et dont on ne s’éveille jamais.
Je regarde dormir Cynthia et je ne m’en lasse pas.
Si j’osais, j’irais nous chercher des viennoiseries et je préparerais le déjeuner pour lui faire une surprise. Mais je n’ose pas. J’ai encore cette crainte stupide rivée au fond de moi d’être reconnu.
Mais comment pourrait-on lire le crime sur mon visage alors que je n’ai jamais commis le moindre crime et que je suis un honnête homme !
De toute façon, quand nous serons « en famille » chez Cynthia, c’est moi qui préparerai le petit déjeuner pour toute ma famille – « ma famille », enfin une vraie ! Et, chaque dimanche matin, j’irai leur chercher des montagnes de brioches, de croissants, de petits pains…
Que le bonheur est une chose simple ! Et dire que j’ai souhaité mourir, que j’ai attenté je ne sais combien de fois à ma vie tant mon sort me paraissait horrible et insupportable…
Cynthia, ma Cynthia, j’ai failli ne pas te connaître…
À cause de ces enfoirés !
Quelle bande de salauds, quand j’y pense. Et je ne peux m’empêcher d’y penser malgré mes résolutions, parce que, vraiment, ils ont été au-delà de l’ignoble. Je suis un Outreau à moi tout seul mais personne ne reconnaîtra jamais mon innocence au grand jour tellement leur piège a été diabolique.
Julien a raison. Son hypothèse est la bonne. Ils avaient besoin d’un « pigeon » à qui faire porter le crime qu’ils avaient prémédité. Mais pourquoi m’avoir choisi moi ?




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Marc Galan
C'est avec grand plaisir que je suis vos divers récits. Celui-ci me semble particulièrement réussi, avec un art du dialogue et de la description jamais ennuyeuse. Et je vois avec plaisir que vous avez beaucoup de visiteurs. Au plaisir de vous lire les jours qui viennent.
Noir Express
CITATION(Marc Galan @ 10 05 2008, 12:04) [snapback]16230[/snapback]
C'est avec grand plaisir que je suis vos divers récits. Celui-ci me semble particulièrement réussi, avec un art du dialogue et de la description jamais ennuyeuse. Et je vois avec plaisir que vous avez beaucoup de visiteurs. Au plaisir de vous lire les jours qui viennent.


Merci pour votre avis et vos encouragements, Marc, surtout que vous n'êtes jamais dans la flatterie. Mais il est vrai que celui-ci semble être celui qui plaît le plus.
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4 (suite 1)








C’est Julien, comme toujours, qui m’a donné la solution la plus plausible. Et donc la bonne, selon lui.
– Tu sais, il m’a dit un soir alors que nous avions tous deux du mal à trouver le sommeil dans notre cellule, c’est peut-être quelqu’un de leur bande qui s’est présenté à toi comme un éventuel client alors qu’ils recherchaient un pigeon, qui t’a étudié un moment et a estimé que tu étais parfait pour ce rôle.
– J’ai l’air si con que ça ?
– Mais non, Fabien. Ce n’est pas du tout ce que je veux dire. Simplement, ils cherchaient quelqu’un de bien, incapable de faire du mal à une mouche, un innocent parfait qui ferait un excellent coupable.
– Tu crois ?
– Bien sûr, il m’avait rassuré.
– Oui, mais comment ils ont fait pour que je rencontre Marianne chez mon ami Jérôme ? Il fallait aussi qu’ils connaissent Jérôme, non ?
– Évidemment. Ils t’ont soit repéré en premier, ou alors Jérôme. Puis, d’une façon ou d’une autre, ils ont su que vous étiez amis…
– Oui, mais pourquoi ils ont pas choisi Jérôme alors ?
Julien n’a pas réfléchi longtemps. Il a vite trouvé la réponse. Comme toujours.
– Tout simplement parce que ton ami Jérôme était un noceur, amateur de filles faciles et de coke. Donc quelqu’un de pas fiable selon leur critère. Mais ils ont su utiliser ses faiblesses pour te tendre leur piège.
– Comment ça ?
– Tu sais, c’est simple. Ils ont fait en sorte que ton Jérôme rencontre une de leurs putes – comment elle s’appelait, déjà ?
– Coralie… Coralie Couillares.
– Un nom prédestiné, Fabien !
Je n’ai pas eu envie de rire.
– Donc, ils se croisent, la Coralie drague ton Jérôme, il se retrouve au septième ciel, il organise une fiesta en son honneur pour la présenter à ses potes et les faire baver d’envie, bien sûr il t’invite, et elle, la Coralie, lui propose d’inviter une copine, l’autre pute, ta Marianne.
– Ce n’est pas ma Marianne !
– Oh ! elle a quand même su te faire grimper aux rideaux et tu en étais raide amoureux sur le coup !
– Je préfère oublier.
Et je le préférais réellement. Tout ça parce qu’une bande de criminels – le bistrotier, les deux putes, et sûrement d’autres acolytes dont on ne saurait jamais rien – avait décidé de se débarrasser, pour une raison à jamais inconnue, du marchand de tableaux qui devait avoir été leur complice en quelque affaire louche.
Julien était persuadé qu’il y avait obligatoirement une histoire de fric lié à la came ou à un trafic quelconque derrière tout cela.
Je le crois. Julien a toujours raison.
Quand je pense que Marianne et sa copine devaient être les maîtresses de ce salaud de Cramieux… « Mon bienfaiteur », m’avait dit Marianne !
Qu’ils aillent tous au diable et finissent en enfer ! comme aurait dit ma grand-mère maternelle.
Je commençais à avoir faim, mais je n’osais toujours pas réveiller ma Cynthia.
Je ne pouvais même pas lui préparer un thé ou un café, puisque je n’avais pas songé à lui demander lequel des deux breuvages avait sa préférence au petit déjeuner.
Je me suis levé sans bruit et je suis sorti de notre chambre d’amour sur la pointe des pieds. Je ne suis plus habitué à me prélasser dans un lit lorsque je suis réveillé. Ce n’est pas dans les usages de la prison.
Je me suis dirigé vers la cuisine pour boire un verre d’eau.
En attendant que Cynthia se réveille, j’ai bien songé un instant me faire un vrai café. Mais j’ai craint qu’elle ne juge ce comportement égoïste de ma part. Pourtant, c’était tentant. Je n’avais qu’à mettre en route le percolateur qui trônait sur le plan de travail. J’ai même posé ma main dessus, pour la retirer aussitôt comme s’il avait été brûlant.
J’en ai été si surpris que je l’ai touché à nouveau.
Le métal était froid.
Cela m’est revenu en un éclair. La dernière fois que j’avais vu un percolateur, c’était chez Marianne. Elle s’était moquée de moi car j’en ignorais le fonctionnement. Elle me l’avait montré en riant.
– Tu vois comme c’est simple, mon grand nigaud, avait-elle dit.
Et elle n’avait pas tort. C’était aussi simple que de me piéger.



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4 (suite 2)







Mais, ce qui me troubla le plus, c’est que ce percolateur-ci semblait être l’exacte réplique de celui de Marianne.
Je me suis secoué en me disant que c’était absurde. Comment pouvais-je me souvenir onze ans après du modèle du percolateur de Marianne ? Cela n’avait pas de sens. Sûrement que c’était un truc qui était resté à la mode.
Dès que je pense Marianne, je pense pourriture, salissure.
J’avais besoin d’un bon bain pour me débarrasser de toute cette saleté qui m’encombrait encore l’esprit plus que je ne l’aurais cru. Mais c’était peut-être dû à ma libération. Une sorte d’effet boomerang qui vous renvoie le passé dans la tronche.
Ce qui me semblait malgré tout curieux, c’est que je n’avais pas noté la présence de cet engin dans la cuisine la veille. – C’était sûrement la raison de mon malaise.
Au passage, pour revenir dans le monde réel, j’ai jeté un coup d’œil dans la chambre pour m’assurer que Cynthia dormait toujours. – Surtout pour me rassurer en apercevant ses formes sous les draps, pour être sûr que c’était bien vrai, que le cauchemar était fini.
Tandis que la baignoire s’emplissait, je me suis longuement regardé dans la glace. Je me suis trouvé le visage pâlot et les cernes sous les yeux n’arrangeaient rien.
Je n’avais que trente-six ans mais je faisais plus vieux.
Je me suis demandé si j’aurais eu la même gueule sans ces onze années de prison.
Mon corps, lui, me semblait plus conforme à l’image que j’avais de moi-même. – Encore grâce à Julien qui m’avait entraîné dans sa passion de la gymnastique et de la muscu.
C’était la première fois de ma vie que je m’immergeais dans un bain moussant. J’en ai ressenti bien plus que du bien-être. C’était carrément voluptueux.
En fermant les yeux, j’ai resongé à notre douche que nous avions prise ensemble, Cynthia et moi, la veille.
J’avais hâte à présent d’essayer ce bain avec elle et d’y rester toute notre vie…
– Tu es heureux, mon chéri ?
J’en ai sursauté de surprise et je me suis cogné la nuque contre le rebord.
Elle a ri.
– Quel grand nigaud tu fais ! Mais tu es mon grand nigaud à moi.
– J’étais en train de rêver à toi…
– Tu n’as pas besoin de rêver, mon amour. J’existe en chair et en os.
La vision de son corps nu m’a fait frémir d’émotion et de désir.
– Viens prendre ton bain avec moi, je lui ai proposé.
– Non, pas tout de suite. Profites-en et prélasse-toi. Moi, pendant ce temps, je vais aller nous chercher une bonne brioche et de bons croissants tout chauds. Ensuite, je préparerai le café et je viendrai te chercher quand tout sera prêt. Tu sentiras tout bon et tu seras rasé de près…
– Mais tu t’habilles sans te laver ? je me suis étonné.
– Hum, elle a fait la bouche gourmande, je préfère garder encore un peu de ton odeur sur moi. Elle me rend folle…
De l’entendre me dire ça, avec autant de candeur, j’ai eu l’impression de me retrouver comme un môme devant son sapin de Noël avec tous ses cadeaux. – Enfin, je suppose, car les sapins de mes vieux étaient plutôt spartiates. Alors disons qu’elle me faisait vivre le Noël dont j’avais toujours rêvé.
– Je n’en ai que pour un quart d’heure, elle m’a jeté en sortant de la salle de bains, m’envoyant un délicieux baiser du bout de ses doigts avec la même grâce que Cendrillon soufflant une chandelle.
Quel bonheur ! Mais quel bonheur !
J’ai fermé les yeux et je me suis laissé glisser sur le fond de la baignoire pour m’immerger totalement.
La tête sous l’eau, j’ai fait des bulles comme un gamin, le plus longtemps possible.
Puis j’ai repris ma position initiale, ma nuque posée sur le rebord, les yeux rivés sur mon rêve.
J’ai cru entendre un bruit de clé.
– Cynthia ? j’ai fait. C’est toi ?
Pas de réponse.
C’était normal. Il n’y avait pas dix minutes qu’elle était partie.
C’était un bruit quelconque. Ou je l’avais imaginé dans mon impatience de la voir revenir.
Je commençais d’ailleurs à me sentir une faim de loup.
Mon premier petit déjeuner d’homme libre. Pensez donc ! En plus avec la femme de ma vie, ma Cynthia à moi, à moi…
Non, je n’avais pas rêvé. C’était un léger bruit métallique. Il venait juste de se reproduire.
Ça provenait sûrement de chez le voisin du dessus. Un couvert qui tombe sur un carrelage.
Ou alors Cynthia était déjà revenue et était en train de préparer le petit déjeuner dans la cuisine…
Oui, mais je n’aurais pas entendu. La cuisine est trop éloignée et la porte d’entrée est beaucoup plus proche par rapport à la salle de bains.
– Cynthia, c’est toi, mon amour ?
Sans réponse. J’ai crié plus fort. Toujours pas de réponse.




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4 (suite 3)







Pourtant, ça devait faire un bon quart d’heure que Cynthia s’était absentée. Ou alors elle était rentrée subrepticement et souhaitait me faire surprise.
– Cynthia, ma chérie, j’ai chantonné, je sais que tu es là…
Non, elle n’était pas là.
D’accord, elle m’avait dit un quart d’heure, mais il pouvait très bien y avoir la queue chez le boulanger.
Ça m’angoissait d’attendre Cynthia. Et si elle ne revenait pas ?
Ce serait terrible. Pourquoi je me faisais des idées pareilles ?
Je me suis dit que c’était le revers de la médaille miraculeuse de l’amour. S’inquiéter qu’il puisse disparaître comme il avait surgi, par magie. – Mais ce ne serait plus de la magie. Ce serait un véritable cauchemar.
Est-ce que notre amour allait durer toujours ? Ne m’avait-elle pas idéalisé ?
Je me suis traité d’imbécile. Elle avait autant besoin – elle me l’avait écrit ou dit cent fois – de moi que moi d’elle. J’étais l’homme de sa vie et j’allais devenir le papa de ses enfants.
C’est étrange la vie. En fait, si je n’avais pas été condamné à tort pour le crime dont on m’avait fait porter le chapeau, passé onze ans en prison, mon chemin n’aurait pas croisé celui de Julien et donc de Cynthia.
Enfin, c’est ce que j’aime à croire pour ne pas penser à toutes ces années passées – onze ! – en pure perte puisque j’étais innocent. Car j’aurais pu tout aussi bien rencontrer Cynthia, même plus tôt, puisqu’il paraît que deux êtres appelés à se rencontrer se rencontrent toujours.
Oui, mais toujours, ce peut être également plus tard. Et, si j’admets ce point de vue, il faudrait que j’admette que ma rencontre avec Marianne n’était pas fortuite.
Non, je ne peux pas croire à une telle prédestination. Mon chemin n’aurait jamais croisé celui de Julien – et donc de Cynthia – si je ne m’étais pas retrouvé en prison.
Et j’ajouterais même que, si je m’y étais pas trouvé innocent et donc suicidaire, mon chemin ne se serait pas croisé non plus avec celui de Julien puisque je n’aurais pas dans ce cas attiré son attention.
En fin de compte, tout se tenait et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Je devais reconnaître que le destin m’en avait fait baver mais qu’il m’avait réservé de vivre cette apothéose de bonheur que je méritais plus que quiconque. Je pouvais même dire que Cynthia je l’avais quasiment gagnée à la force du poignet.
Mais que faisait-elle ?
Peut-être ne l’avais-je pas entendue rentrer ?
– Cynthia ? Ho ! Cynthia, tu es là ? Cynthia ?…
Et si elle avait eu un accident ? Ou un malaise ?
Ce n’était pas normal. Il y avait bien une demi-heure, même plus, qu’elle était partie.
– Cynthia ?…
Tout à coup, l’angoisse m’a noué l’estomac.
Je me suis extirpé de la baignoire et, tout en m’essuyant, je me suis précipité vers la cuisine.
Cynthia ne s’y trouvait pas. Bien sûr !
Instinctivement, je me suis dirigé vers la porte d’entrée.
Elle était fermée à clé.
Que pouvais-je faire d’autre, sinon m’habiller et attendre le retour de Cynthia en me rongeant les sangs.
Je suis d’abord retourné dans la salle de bains pour vider la baignoire et y mettre un peu d’ordre.
En me regardant machinalement dans la glace, je me suis vu encore plus pâle que tout à l’heure. C’est incroyable comme je peux être émotif.
J’ai tenté de me rasséréner.
– T’inquiète pas, je me suis dit à haute voix devant la glace. Elle va revenir d’un instant à l’autre. Elle a juste un contretemps tout bête qu’elle t’expliquera. Mais reprends des couleurs avant son retour. Sinon, elle ne supportera pas longtemps un type comme toi.
Je me suis donné des petites tapes sur les joues jusqu’à ce que je me trouve présentable.
J’avais le ventre qui gargouillait. À la fois la faim et l’inquiétude. Mais ce n’était pas ça. J’ai fait un pet malodorant et je me suis rendu compte que quelque chose n’était pas passé hier soir. Ou un trop-plein d’émotions.
J’ai couru aux toilettes et j’ai juste eu le temps de m’asseoir.
Je me suis vidé d’un coup. Et ça puait !



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4 (suite 4)








J’ai prié pour que Cynthia ne débarque pas sur-le-champ. Son retard était une aubaine. Il fallait que j’aère avant son retour. J’avais honte mais je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même. Quelle idée de m’être empiffré de deux douzaines d’huîtres parce que c’est soi-disant aphrodisiaque !
Je me suis levé en vitesse pour me mettre à la recherche d’un désodorisant quelconque. Mais j’ai dû m’y recoller aussitôt. C’était pas fini. Une vraie Bérézina. De l’eau, de l’eau, de l’eau… Sûr que c’étaient les huîtres.
J’ai entendu à nouveau un bruit de clé. Mais ce devait être une hallucination auditive tant je craignais le retour de Cynthia avant que j’en aie fini avec mon affaire.
Je me suis essuyé avec la moitié du rouleau mais la guigne était avec moi. Les wc se sont bouchés quand j’ai tiré la chasse d’eau. Alors, ni une ni deux, j’ai fait comme en prison. J’ai plongé le bras jusqu’au coude pour atteindre le siphon. La merde c’est propre quand ça baigne dans l’eau. Il suffit de penser que c’est de l’eau de vaisselle.
J’ai foncé dans la salle de bains pour prendre le flacon d’after-shave de l’oncle à Julien, que j’avais repéré, pour m’en servir comme déodorisant. Ça a été efficace, mais ça laissait quand même une drôle d’odeur.
Je suis retourné dans la salle de bains pour me laver les fesses au lavabo par acquit de conscience.
J’ai bien fait. Le gant était dégueulasse et j’ai même laissé des traînées sur la serviette blanche. Quelle idée de se servir de serviettes blanches !
Pour avoir des couleurs, j’en avais à présent. Je me suis vu le visage tout congestionné dans la glace. Et je n’étais pas encore rasé. Quelle image Cynthia allait se faire de moi ! Il fallait que je me rase au plus vite.
Je ne savais pas pourquoi elle traînait comme ça pour des croissants et une brioche, mais heureusement.
Dans ma précipitation, j’ai confondu le tube de dentifrice avec celui de crème à raser. Je ne m’en suis aperçu qu’après l’avoir débouché et j’étais précisément en train de le refermer quand on a sonné à la porte.
J’ai sursauté. Qui ça pouvait bien être ? En tout cas, nous n’attendions personne, même pas Julien.
À nouveau la sonnette.
J’ai d’abord pensé que Cynthia avait perdu ses clés, puis l’évidence s’est imposée. Horrible. Cynthia avait eu un accident !
Je me suis précipité dans le couloir.
Encore un coup de sonnette. Plus insistant.
– Oui, oui, j’ai fait, j’arrive, m’apercevant seulement à cet instant que j’étais en train de courir dans le plus simple appareil, sans même un caleçon ou des chaussettes.
J’ai stoppé net devant la porte.
– Qui est là ?
– Ouvrez, police !
Mon sang n’a fait qu’un tour. Il était arrivé quelque chose à Cynthia. Mais quel manque de délicatesse dans le ton du policier. Onze ans étaient passés, mais la police était bien toujours la même.
– Je suis tout nu et je suis enfermé dans l’appartement. Je n’ai pas les clés. Qu’est-ce qui se passe ? j’ai crié paniqué en agitant la poignée de la porte pour prouver ma bonne foi.
Mais elle s’est ouverte. Elle n’était pas fermée à clé.
Je n’ai pas eu le temps de m’interroger sur ce mystère car quatre flics en civil avec brassard rouge ont surgi l’arme au poing, suivis de deux autres en uniforme encadrant Cynthia en larmes…
J’en suis resté abasourdi, les bras ballants, perdant conscience de ma nudité. Mais je ne suis pas resté longtemps les bras ballants. Les flics en civil m’ont passé les menottes sur-le-champ.
Subitement, j’ai eu conscience de revenir des années en arrière – onze précisément –, qu’il y avait évidemment un malentendu mais que je n’aurais aucune chance de pouvoir le dissiper.
J’ai cherché éperdument le regard de Cynthia. Pourquoi baissait-elle la tête ostensiblement ? Que nous reprochait-on ?
Mais pourquoi elle n’avait pas de menottes ?
Je me suis vite repris. Je n’étais plus l’innocent qui s’était fait conduire en prison comme un veau à l’abattoir onze ans plus tôt. Et j’avais été à l’école de Julien. Il avait fait de moi un homme !
– Je suis un homme libre ! j’ai crié fièrement en regardant Cynthia qui fuyait toujours mon regard pour lui redonner courage dans l’adversité. Je n’ai rien fait et vous n’avez pas le droit de me traiter de cette façon. Je porterai plainte !



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4 (suite 5)







– Ta gueule, connard ! m’a hurlé un des flics en civil en me plaquant contre le mur et en se collant à moi malgré ma nudité.
Heureusement que mes menottes me protégeaient les parties. Les mœurs policières semblaient elles aussi avoir évolué au cours de ces années.
Il avait l’haleine mentholée et puait la cocotte – je veux dire qu’il était parfumé à outrance malgré son look « cuir ».
– Tu nous le gardes au chaud ! a ordonné avec un petit sourire de connaisseur celui qui semblait être le chef puisqu’il prenait la tête des opérations.
– Vous (il s’adressait aux deux uniformes rigides comme des piquets), vous restez dans l’entrée avec madame. Vous deux, vous me suivez !
Du coin de l’œil, je les ai vus disparaître dans la direction de la chambre à coucher.
J’ai interpellé Cynthia, toujours en pleurs et me tournant carrément le dos.
– Que se passe-t-il, ma chérie ?
– Ta gueule, je t’ai dit, connard ! m’a hurlé le facho-homo en resserrant son « plaquage » à m’en faire rentrer l’acier des menottes là où c’est très, très sensible – et fragile. On ne s’adresse pas au témoin !
Cynthia, témoin… Que voulait-il dire ?
– Amène-nous-le ! a crié le chef en réapparaissant au bout du couloir.
Il avait le regard méchant et il m’a fixé comme si je n’avais été qu’une merde tandis que son sbire me poussait jusqu’à lui en me tapotant les fesses et en m’encourageant à sa manière.
– Allez, on y va ma grande !
Sans la présence des deux flics en uniforme et de Cynthia que j’entendais éclater en sanglots – la pauvre, elle devait être malheureuse pour moi –, j’aurais vraiment paniqué seul avec des gus pareils.
Le chef a pris le relais quand nous sommes arrivés à sa hauteur. Mais lui m’a pris par le bras pour me conduire jusqu’à la chambre à coucher. C’était presque rassurant.
De toute façon, il était évident qu’ils voulaient que je m’habille avant de m’embarquer pour m’interroger. Ce que je souhaitais à présent avec impatience pour au moins apprendre ce qu’on pouvait bien me reprocher et en finir avec ce malentendu cauchemardesque.
Comme me disait Lucien, « l’histoire ne se répète jamais ».
Arrivés à la hauteur de la chambre, nous nous sommes arrêtés devant la porte. Elle était fermée. Le chef a frappé comme pour nous annoncer. Ils faisaient vraiment leur cinéma ! J’avais dû tomber sur l’équipe de permanence du week-end, les frappadingues du service. Et l’autre pédé qui en profitait pour me coller au cul…
J’ai eu l’impression que la porte s’ouvrait au ralenti, mais je n’ai pas réalisé tout de suite. J’ai d’abord regardé avec étonnement le flic qui avait ouvert la porte s’effacer en me faisant une courbette de larbin qui prie « monsieur » d’entrer. Puis mon regard a été attiré par celui qui se tenait près du lit raide comme un croque-mort, bras le long du corps et mains croisées gantées de latex sur le devant – manquait que le costard et une chemise-cravate au lieu de son sweet « I love PSG » pour faire vrai.



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4 (suite 6 et fin)







Des bouffons ! je me suis dit juste avant de me rendre compte qu’un corps était dissimulé par le drap rouge du dessus.
J’en suis resté bouche bée d’étonnement.
– Avance ! m’a dit le chef en me propulsant d’une bourrade dans la pièce.
Son larbin croque-mort a alors tiré le drap d’un geste majestueux.
Un corps nu ensanglanté gisait sur le ventre, la tête enfouie dans un oreiller, le dos lardait de blessures.
– Putain ! j’ai fait les yeux grands ouverts comme des soucoupes et les synapses en panne sèche. Putain…
Le chef a ricané.
– T’es innocent, bien entendu ?
– Je comprends pas…
J’étais sincère.
– T’inquiète, il a ajouté, on va t’aider à te souvenir.
Il a fait un claquement de doigt et m’a entraîné au pied du lit.
Le croque-mort a pris délicatement la tête du cadavre pour la tourner sur le côté – le mien.
– Tu reconnais ? a demandé sèchement le chef.
J’ai haussé les épaules. Je ne connaissais pas le type et je ne comprenais toujours pas par quelle opération du Saint-Esprit il avait atterri là alors que je prenais mon bain.
– Regarde bien ! il m’a ordonné en me prenant par la nuque et en enfonçant son pouce dans une vertèbre.
– Je ne connais vraiment pas, j’ai couiné.
Ce corps empâté et court sur pattes ne me disait rien. Le visage bouffi non plus. – Avec le rictus qui le défigurait, même sa mère ne l’aurait pas reconnu.
Il y avait juste le nez qui me disait quelque chose. Mais vaguement. J’avais déjà vu un tarin pointu quelque part, en plus effilé. Tandis que là ça faisait plutôt comme une bougie plantée dans une citrouille.
– Essaie de te souvenir ! il a fait en accentuant sa pression du pouce.
– Aïe…
Il a encore accentué. C’était hyper douloureux et il n’en avait rien à foutre.
– Mais je connais pas ce mec, je vous dis.
– Tu l’as connu !
– Aïe !
Le con, il allait me péter la vertèbre.
– Il y a onze ans !
Je pensais au nez. Ça a flashé dans mon cerveau.
– Cra-cramieux…, j’ai bégayé. Il re-ressemble à Cra-cramieux… mais…
– Je sais, a dit le chef en relâchant la pression de son pouce. Mais joue pas au con avec moi. C’est bien Cramieux et, s’il s’est empâté depuis la dernière fois où tu l’as vu, tu as bien su le retrouver et le reconnaître pour venir lui faire la peau ce matin. Et t’as pas attendu longtemps puisque tu es juste sorti d’hier.
– Mais… mais… j’suis pas chez… chez Cra-cramieux, j’suis… j’suis…
Je sentais presque mes neurones crépiter. Il y avait surcharge d’informations sur le circuit.
– Allez, embarquez-moi l’assassin, a lâché le chef sur un ton de lassitude.
– Mais je suis innocent ! Innocent ! je me suis mis à hurler en me débattant.
Un mec à poil, c’est pas facile à maîtriser.
Même quand ils ont réussi à me faire tomber et à m’empoigner les cheveux, ils n’y sont pas parvenus tant je donnais des coups de pied dans tous les sens.
Sans leur facho-homo de service, ils y auraient passé la journée. Lui, il a trouvé le point faible.
Il a pris mon genou dans le menton mais il est arrivé à me saisir par les couilles, mon talon d’Achille.
Il a tellement serré que j’ai tourné de l’œil sous la douleur.



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5







Voilà. Retour à la case départ. Même porche Quai des Orfèvres. Un bureau – le même ? –, trois flics et moi.
Ils m’ont embarqué enveloppé d’une couverture comme un paquet de linge sale, mais ils m’ont dégotté un vieux survêtement bleu siglé ASPP* une fois arrivés.
Je n’arrêtais pas de frissonner et d’ouvrir la bouche comme une carpe. Après avoir un temps hésité entre une comédie et un malaise réel genre hypoglycémie ou problème cardiaque, ils ont fini par appeler le toubib de service qui a diagnostiqué une « simple réaction nerveuse » et m’a fait avaler trois cachets.
Je ne sais pas ce que c’était comme saloperie, mais ça m’a fait le même effet que lorsque Julien me faisait fumer un joint de sa spécialité dans la cellule. Le genre de truc qui ne m’a jamais réussi et qui donne l’impression d’être à la fois ici et ailleurs, présent et absent.
À les écouter, j’étais bien au domicile de Cramieux, Paul Cramieux, et non pas chez l’oncle de Julien. Et Cynthia – ma Cynthia – était sa femme !
– C’est pas vrai… c’est pas possible… Il s’agit d’une autre…
Je ne parvenais pas à le croire. Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas. C’était l’horreur absolue, l’abomination des abominations, la trahison de l’Ange, la Belle transformée en Bête, Blanche-Neige niquant ses sept nains, Cendrillon métamorphosant son Prince en citrouille, Pénélope tissant sa toile d’araignée pour y engluer Ulysse, Jeanne d’Arc passant aux Anglais, les cavaliers de l’Apocalypse débarquant dans le jardin d’Éden à l’appel d’Ève…
D’ailleurs leur Cynthia n’avait pas d’enfants et était âgée de trente-quatre ans, tandis que la mienne, ma Cynthia n’en a que vingt-neuf et a deux enfants, Aurélie et Nestor.
– Vous vous trompez de Cynthia…
– Donc, a repris le chef flic sans me prêter la moindre attention, le sieur Tarjol sort hier après-midi de la prison de la Santé à quatorze heures trente. Son ancien codétenu, Julien Boutroux, avec lequel il s’est lié d’amitié, l’attend en compagnie de sa sœur Cynthia Boutroux, épouse Cramieux, avec laquelle le prévenu a entretenu une correspondance amicale selon les dires de Mme Cramieux, celle-ci lui ayant même rendu visite. Par amitié pour le prévenu, Julien Boutroux a décidé de l’aider à se réinsérer à la fin de sa peine. Avant de lui trouver un logement définitif, il a proposé à sa sœur et à son beau-frère, qui possèdent un trois-pièces rue de Grenelle, de l’héberger un temps. La victime, Paul Cramieux, commerçant estimé dans son quartier, et bien qu’ayant été un des principaux témoins lors de l’inculpation précédente du sieur Tarjol pour le crime de Gérald Duchon, témoignant d’une réelle compassion, a accédé à cette demande. Le prévenu a dîné hier soir en compagnie du couple Cramieux et de Julien Boutroux. Julien Boutroux les a quittés vers les onze heures. Le couple Cramieux a rejoint sa chambre et le sieur Tarjol la chambre d’amis qu’ils avaient mis à sa disposition…
– Je…
– Tu as quelque chose à préciser ?
Non. Julien n’avait pas dîné avec nous. Il nous avait déposés chez son oncle et avait disparu pour nous laisser en tête à tête, et j’avais dormi avec Cynthia, dans la chambre à coucher de l’oncle et pas dans la chambre d’amis, la seule pièce de l’appartement qui était fermée à clé car, d’après Julien, c’était la pièce servant de bureau à son oncle.
C’est affreux quand on sait qu’il ne sert à rien d’expliquer quoi que ce soit. Que c’est parfaitement inutile parce que votre interlocuteur se laisse aveugler par des a priori. Qu’il ne voudra jamais admettre qu’il est victime d’une machination tout autant que vous-même. Qu’il n’en démordra jamais même la tête sur le billot.
À moins qu’il ne fasse partie lui-même de la machination… C’était donc ça. Les flics participaient à la machination !


* Association sportive de la police parisienne.

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5 (suite 1)








Il était préférable pour moi de me taire. Surtout, ne pas tomber dans leur piège. Me contenter de les laisser délirer. D’aller jusqu’au bout. La Vérité n’en sera que plus éclatante…
– Mme Cramieux s’est réveillée la première, il a poursuivi de la même voix monocorde. Elle a pris une douche et s’est habillée. Elle a alors frappé à la porte de la chambre du sieur Tarjol. Celui-ci lui a dit d’entrer. Il était debout et habillé et semblait, selon les dires de Mme Cramieux, « tourner en rond » dans la pièce. Elle lui a alors annoncé qu’elle allait chercher des viennoiseries et que son mari dormait encore. Le prévenu lui a, toujours selon ses dires, « répondu sèchement ». Mme Cramieux a pensé qu’il n’était pas dans un état normal et a été effrayée en croyant voir « une lueur criminelle » dans son regard. Il était aux environs de neuf heures et Mme Cramieux a pris congé de lui. Habitée d’un horrible pressentiment, elle est sortie de l’appartement et s’est précipitée chez une voisine pour appeler la police, disant qu’elle craignait qu’un crime ne soit commis chez elle sur la personne de son mari…
Cynthia était partie à huit heures « nous chercher » des croissants. À neuf heures, j’étais encore aux toilettes. Leur truc, c’était du grand délire !
Ô ma Cynthia, que t’ont-ils fait ? Quelle torture as-tu subie ?
Non, Cynthia pleurait mais n’avait pas de traces de coups.
C’est pire que je ne l’imaginais. Ils l’ont torturée moralement en kidnappant ses enfants et on lui fait dire n’importe quoi. Et peut-être même qu’ils inventent tout.
Ma pauvre Cynthia, comme tu dois être malheureuse d’être contrainte d’être leur jouet…
– L’appel de Mme Cramieux a été relayé à la Brigade criminelle et mes hommes et moi sommes arrivés rue de Grenelle vingt minutes après en avoir été avisés. Mme Cramieux nous attendait sous le porche du passage Jean-Nicot, face au 147, rue de Grenelle, à proximité de son domicile, en compagnie de policiers en tenue du commissariat du 7e auxquels nous avions demandé instamment de ne pas intervenir en raison de la dangerosité du suspect, en l’occurrence le prévenu. Nous sommes montés à l’appartement et avons dû insister pour que le sieur Tarjol nous ouvre. Nous l’avons découvert dans le plus simple appareil, c’est-à-dire totalement nu, car il était en train de se nettoyer minutieusement pour faire disparaître les traces de sang maculant son corps après avoir commis son horrible forfait sur la personne de Paul Cramieux qu’il a lardé de coups de couteau en le surprenant dans son sommeil.
Il a fait une pause et échangé des regards appuyés avec ses collègues.
– Son bienfaiteur ! Un homme qui croyait que cette ordure qui a le crime dans le sang avait payé sa dette à la société !
Il revint à moi en hochant longuement la tête.
– Tu veux que je te dise ? Eh bien, je crois qu’elle a eu de la chance d’avoir ce pressentiment la pauvre Mme Cramieux, car, si elle était réellement partie chercher des croissants et était revenue à l’appartement au lieu d’appeler la police, tu l’aurais également assassinée ! Puis t’aurais disparu, non ?



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5 (suite 2)








Ils pouvaient délirer autant qu’ils voulaient. Moi, je savais que je n’avais pas tué Paul Cramieux. Je n’en avais même jamais eu l’idée. Du moins, si cela m’avait traversé l’esprit les premiers mois, en rêvant de le voir mourir à petit feu en compagnie de ses deux putes, Marianne et Coralie, j’y avais renoncé depuis belle lurette sur les conseils de Julien.
Mais qui a assassiné Cramieux, alors, si ce n’est pas moi ?
Le mystère restait entier. J’étais seul dans l’appartement entre la salle de bains et les toilettes.
Les bruits de clés me revinrent en mémoire. Je n’avais pas eu d’hallucination auditive. C’était l’assassin qui s’introduisait dans l’appartement. Avec un passe. À moins qu’il n’ait obligé Cynthia à lui remettre les clés sous la menace…
Oui, mais Cramieux, comment il a atterri là ? Et il était encore vivant avant d’être poignardé sur le lit !
L’assassin n’était pas seul. Ils étaient plusieurs. Un seul ne pouvait pas avoir amené Cramieux saucissonné sûrement dans un tapis ou bien enfermé dans une malle.
N’importe quel juge le comprendrait, même le plus obtus, quand je lui expliquerai que je n’avais pas vu Cramieux dans l’appartement, et que donc…
– En ce qui concerne l’arme du crime, poursuivait l’autre bouffon, un couteau à viande à manche en bois et à la lame courte mais effilée, elle a été découverte sous le lit, sommairement essuyée par l’assassin sur, semble-t-il, le drap recouvrant le corps de la victime. Les empreintes retrouvées sur le manche ont été identifiées comme étant celles du prévenu, le sieur Fabien Tarjol. Ce couteau appartient à un ensemble de six couteaux similaires dont les cinq autres ont été retrouvés dans le tiroir à couverts de la cuisine.
On n’a même pas mangé de viande hier soir !
– La victime, Paul Cramieux, reposant endormi sur le ventre, l’assassin s’est probablement assis à califourchon sur sa victime pour maîtriser ses soubresauts lorsqu’il lui a porté les premiers coups de couteau. L’assassin s’est acharné sur sa victime en portant douze coups de couteau. Fait troublant, la précédente victime du prévenu, Gérald Duchon, pour le meurtre duquel il avait été condamné à quinze années de prison, avait été assassinée dans des conditions similaires après que son assassin lui eut porté douze coups de couteau.
– On a affaire à un fétichiste, a ricané le facho-homo.
Ça lui allait bien de dire ça !
– On a surtout affaire à un salopard, l’a repris le chef. Si ça ne tenait qu’à moi…
Il a laissé sa phrase en suspens mais son regard était suffisamment éloquent.
Curieusement, je ne lui en voulais pas. Celui qui était derrière tout ça était vraiment un salopard de première. Mais il y avait méprise, ce n’était pas moi.
Entre la fumée des cigarettes et les odeurs de sueur, les relents de bière et de saucisson à l’ail, et avec tout leur délire, ça m’a donné envie de gerber. – À moins que ce ne soit sous l’effet de ces saloperies de cachets de leur toubib.
Je me suis plié en deux sur ma chaise en émettant un bruit de siphon qui se débouche. Mais ce n’est pas parti par en haut. C’est cette putain de gastro qui me reprenait. Ça m’a fait une étrange sensation. C’était que de l’eau et j’ai eu l’impression de me pisser dessous.
– Putain ! il s’est chié dessus ! a crié le troisième larron qui ne l’ouvrait jamais, à croire qu’il faisait partie du quota de handicapés embauchés par la police.
– Beurk ! quel gros dégueulasse ! l’a accompagné le facho-homo en faisant le délicat, nez retroussé de dégoût.
– Mais restez pas là plantés ! a hurlé le chef en bondissant de son fauteuil de « patron ». Emmenez-le se laver et rappelez le toubib !



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5 (suite 3 et fin)







Aucun des deux n’a osé m’empoigner et ils ont préféré m’ouvrir le chemin plutôt que de se tenir derrière moi ou à mes côtés. Avec de grands gestes du bras pour dégager les « obstacles » devant l’urgence.
Au bout du couloir, ils m’ont enfermé dans les toilettes de la hiérarchie. Une cuvette, un lavabo, un rouleau de papier, du savon liquide, un sèche-mains automatique, et débrouille-toi avec ça et les menottes.
Après avoir retiré tant bien que mal le pantalon, j’ai attendu assis sur le siège un bon quart d’heure avant d’être sûr que j’étais vidé pour de vrai. Puis je me suis résolu à me servir de la veste de survêtement comme serviette en la tirebouchonnant sur les menottes qui m’empêchaient de l’ôter totalement.
– Où est-il ? j’ai entendu crier derrière la porte.
– Ben, il est là, patron.
– Et vous avez fermé la porte en le laissant sans surveillance ?
– Mais il ne peut pas s’enfuir…
– Non, mais il peut se suicider, espèces de tarés !
– Merde…
La porte s’est ouverte d’un coup et je l’ai reçue dans les reins alors que je tentais désespérément de renfiler la veste par-dessus ma tête.
– Il essaie de s’étouffer ! a hurlé l’une des voix.
– Mais empêchez-le !
Cul nu, la tête prise dans le survêtement, j’ai paniqué quand je me suis senti empoigné à bras-le-corps dans cet espace exigu et je me suis mis à suffoqué en tentant de me débattre.
Tout à coup, je me suis senti tiré en arrière et plaqué au sol, l’un me tirant par les pieds, le deuxième par la veste, le troisième continuant de vociférer.
– Mais dépêchez-vous, bordel ! Dépiautez-le-moi comme un lapin !
J’étais réellement au bord de l’asphyxie quand ils y sont parvenus et j’avais du mal à reprendre ma respiration.
Du coin de l’œil, j’ai aperçu une flopée de jambes m’entourant.
– Qu’est-ce qui se passe ici ? a demandé une voix à l’autorité naturelle.
– Il a tenté de se suicider, monsieur le principal, a répondu le chef flic.
– Mais qui est-ce ?
– C’est l’assassin de l’affaire Cramieux.
– Ah !
Il y avait comme une pointe de déception dans l’exclamation du principal. Je n’ai pas su comment l’interpréter. C’était flou.
– Mais, dites-moi, que fait-il tout nu ? Ne me dites pas, Bouchu, que vous l’interrogez ainsi dans ce plus simple appareil…
– Bien sûr que non, monsieur le principal.
– Ah ! Je préfère. Je n’aimerais pas apprendre que l’on use de ce genre de procédé dans ce service.
– Je vais vous expliquer…, a commencé le chef flic Bouchu la voix lasse.
– Rhabillez-moi d’abord cet individu et emmenez-le hors de ma vue, l’a coupé le principal tandis que les deux sbires de Bouchu me relevaient. Il faut que je vous parle…



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6







Je me suis retrouvé habillé de propre avec un nouveau survêtement nettement trop petit pour ma taille et menotté dans le dos cette fois. Pour plus de précaution également, je suppose, mais d’un autre ordre, on m’a fait avaler trois comprimés d’Arestal d’un coup.
– Avec ça, tu risques plus de nous emmerder, a commenté le faux muet en me portant un verre d’eau crasseux aux lèvres.
Ensuite, on a poireauté une bonne demi-heure en attendant le retour de Bouchu dans le silence le plus complet.
Le faux muet et le facho-homo semblaient visiblement contrariés par l’épisode de ma « tentative » de suicide. Ils me considéraient comme une bestiole curieuse sur laquelle ils avaient commis une erreur de jugement. Surtout le second dont la passion semblait être de se limer les ongles dans les « creux » de service.
Bouchu a fait une entrée tonitruante qui nous a tous trois fait sursauter.
– Il y a du nouveau !
Mon cœur s’est mis à battre la chamade. Enfin on s’était rendu compte de mon innocence !
– Le ministre en personne suit l’« affaire » tant elle est exemplaire du laxisme de la Justice. Il attend avec impatience les aveux de Tarjol car il souhaite passer à l’ouverture du « Vingt Heures » juste avant l’intervention en direct du chef de l’État depuis le sommet de la francophonie prévue en milieu de journal. Tout le monde est sur le pont en haut lieu et il ne nous reste que deux heures. Je ne vous fais pas de dessin. Une promotion ou un commissariat de banlieue. Alors on va régler ça en cinq minutes.
Quand ils se sont tournés d’un bloc vers moi, mon cœur s’est mis à battre encore plus fort. Mais de trouille. Ils avaient des regards de bavure couverte par la hiérarchie.
Quand le chef flic avait commencé son interrogatoire – ça me semblait être il y a une éternité –, il m’avait jeté en guise de préambule : « On n’en a rien à foutre de tes aveux. Tout est contre toi et, cette fois, t’es pas près de ressortir, crois-moi ! » De toute façon, les rares fois où j’avais voulu l’ouvrir, il m’avait gueulé de la fermer.
Mais je n’avais pas d’illusion. Il l’avait sûrement oublié.
– Fais une sortie imprimante du procès-verbal, il a ordonné au faux muet.
Il a parcouru les feuillets rapidement.
– Presque tout y est. Ça suffira.
Il s’est alors tourné vers moi.
– Détachez-le pour qu’il puisse signer.
D’impatience, il s’est mis à tapoter son stylo sur la table.
– Tu signes là, il m’a fait en me tendant le stylo. Après « Reconnais les faits ».
Il a posé son doigt sur le blanc où je devais signer.



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6 (suite et fin)







Je savais, vu l’enjeu dont j’étais à présent l’objet, que ça ne changerait plus rien à mon « affaire », mais je ne pouvais pas. Réellement.
– Alors, tu signes, oui ou merde !
Je me suis senti soudainement « vidé », dans tous les sens du terme. Littéral et figuré. Physiquement et psychologiquement.
– Si tu signes pas, tu vas voir de quoi je suis capable !
Une chiffe molle. Une non-volonté.
– Mais tu signes, espèce de salopard !
La gastro, Cynthia, Julien, Cramieux. Dans l’ordre ou dans le désordre.
– Décide-toi, je te laisse cinq secondes !
Un mort-vivant. Un être virtuel.
– Je compte… un… deux… trois…
Ma Cynthia, c’était pas possible.
– … quatre… cinq…
Ils s’y sont d’abord mis à tour de rôle. Tantôt en secouant la chaise sur laquelle j’étais assis, tantôt en me donnant des claques sur la nuque – une habitude, décidément – ou des bourrades dans les côtes.
Le plus excité des trois était le facho-homo, ce qui n’était pas pour me surprendre. Mais le faux muet était pas mal non plus.
Ils se sont de plus en plus énervés et regardaient souvent leur montre en échangeant des regards qui en disaient long. Mais, plus je les voyais s’énerver, plus je me sentais calme. Ou, plutôt, étrangement indifférent à mon sort.
J’avais l’impression de ne plus avoir peur de rien. De ne plus souhaiter qu’une chose : la mort, ma mort. Celle définitive, car j’étais déjà à moitié mort.
Je ne saisissais pas tout, loin de là, mais je venais de comprendre que Julien avait sûrement quelque chose à voir avec tout ça.
Ils ont fait une pause. Bref conciliabule. Sentence de Bouchu.
– Bon, il reste une heure. On va pas continuer de s’emmerder. On n’en tirera rien. Toi, Duflaix (c’était le faux muet), tu signes pour lui en imitant la signature de sa carte d’identité.
– Je suis trop énervé, patron, il a protesté pour sûrement tenter de se couvrir. J’en ai la main qui tremble.
– Ça n’a pas d’importance. Ça fera même plus vrai.
– Mais…
– Je te dis de signer ! Tu ne vas pas te mettre à me faire chier toi aussi, non ?



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7







Bouchu a été porter lui-même mes « aveux signés » à la hiérarchie.
Quand il est revenu, il était accompagné du principal et de quatre autres flics. Il était hilare et a sorti du frigo du bureau deux bouteilles de champagne.
– Allez, on trinque ! il a dit en faisant sauter le premier bouchon tandis que Duflaix alignait neuf gobelets en plastique sur la table.
Il les a remplis à moitié avec la dextérité d’un barman chevronné.
Ils rigolaient tous. Il y a même un flic, parmi les nouveaux venus, qui m’a tapoté l’épaule dans un geste amical.
À ma surprise, Bouchu m’a tendu un gobelet.
– À toi l’honneur ! C’est la tradition de la boutique, il a ajouté devant mon air ahuri.
Ils ont de drôles de traditions.
– T’es une vedette, maintenant ! m’a félicité le principal avec un large sourire. Tu vas même avoir les honneurs de la télé tout à l’heure…
J’ai eu droit à ma part de la deuxième bouteille. Mais je n’ai pas eu le droit de voir le ministre au « Vingt Heures ». Ils ont tous filé dans le bureau du principal qui avait la télévision pour ne pas louper le passage du ministre en ouverture du JT, me laissant à la garde d’un flic en tenue.
J’ai commencé à trouver le temps long et le champagne m’avait ouvert l’appétit. Mon estomac commençait de crier famine.
Bouchu n’est revenu avec Duflaix et l’autre vérole qu’une heure plus tard. Ils étaient un peu pompette et avaient pensé à me ramener un sandwich au jambon.
Ils se sont presque excusés lorsqu’ils m’ont annoncé mon transfert au Dépôt. La preuve qu’ils n’étaient pas dans leur état normal.
Si j’avais droit à une autre vie, je crois que j’aimerais être psychologue de flics ou un truc comme ça.



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8







Le Dépôt, c’est le dépotoir. Aussi moyenâgeux que le Palais de Justice lui-même. Mais sans ses ors et ses pourpres. L’enfer avant le purgatoire de la prison. Avec le bref intermède des formalités d’usage.
Dans mon cul-de-basse-fosse du Dépôt, j’ai eu tout le loisir de méditer sur mon sort jusqu’au lundi matin, mais au ralenti, avec quelques ratés, à la limite de caler.